4) Un travail en trois
temps
Il
est réducteur de schématiser une séance de
Gestalt-thérapie, surtout après avoir insisté
sur les aspects dialogal et phénoménologique de
cette approche. Je prends néanmoins ce risque
La Gestalt développe donc une stratégie expérientielle .
Dans une séance "type", que ce soit en individuel ou en
groupe, nous pouvons le plus souvent repérer trois temps :
Le client apporte soit une difficulté soit une sensation
présente ; le thérapeute l'aide à s'impliquer
(posture existentielle de liberté et de responsabilité)
et à se focaliser sur son ressenti dans l'ici et maintenant (awareness ). Par ses qualités d'écoute
et d'ouverture du cur, le thérapeute cherche à
établir l'alliance thérapeutique, inscrite dans
une relation Je-Tu.
A partir de ce qui émerge (en terme gestaltiste nous disons
qu'une figure se détache du fond), il est possible de bâtir
une expérimentation, dans le but de développer
la créativité, de découvrir un éclairage
nouveau sur la difficulté travaillée, de retrouver
une émotion enfouie ; cette expérimentation
invite le client à changer ses "habitudes de contact" avec
l'environnement. Cette démarche est herméneutique,
c'est-à-dire que personne ne connaît d'avance la
figure qui émergera de cette mise en situation.
Le
thérapeute est alors souvent un "obstétricien de
l'émotion" : les sentiments sont là, cachés ;
ils ne demandent qu'à sortir, recouvrer leur liberté ;
mais il ne faut pas que la "mise au monde" soit trop brutale,
sous peine de déchirures : il faut laisser du temps
au temps. La précipitation est une faute classique du professionnel
débutant.
La troisième étape est celle de l'assimilation,
c'est-à-dire la création de liens entre ce qui vient
de se vivre dans le cadre protégé d'une séance
et les réalités du monde extérieur, qui n'a
pas forcément évolué. Ce temps d'assimilation
se prolonge en dehors de la séance et donne à la
thérapie un fil conducteur, celui de l'évolution
vers une plus grande liberté. Le thérapeute résiste
à la demande éventuelle du client (et à son
propre besoin) de "prendre en charge", de proposer ses propres
solutions.
5) Les champs dapplication
Issue
des grandes questions phénoménologiques et existentialistes
européennes, la Gestalt a traversé l'Atlantique
avec Fritz et Laura Perls pour s'enrichir du pragmatisme américain.
Elle s'est maintenant fortement implantée en Europe et
en France : de nombreux européens sont à la
pointe de l'évolution de la Gestalt contemporaine.
La
Gestalt est aujourd'hui un des courants majeurs de la psychothérapie
humaniste et existentielle. Elle a également imprégné
la pratique de nombreux thérapeutes qui ont intégré
certains concepts ou certaines expérimentations, sans se
référer spécifiquement à cette approche.
Mais
peu à peu deux grands courants se dessinent :
les uns veulent rester fidèles aux textes fondateurs du
livre princeps, en particulier à la théorie
du self. Ils ne reconnaissent que la Gestalt-thérapie
proprement dite.
d'autres souhaitent élargir les domaines d'application
de cette approche et l'utilisent également dans les institutions
ou les entreprises. Ils développent donc la Gestalt, présentée comme un art du contact, une philosophie
de vie, ainsi que la Gestalt-thérapie, avec son
cadre d'intervention spécifique. C'est dans cette mouvance
que se situe l'école Parisienne de Gestalt (EPG).
La
Gestalt a largement dépassé le champ de la psychothérapie,
qu'elle soit individuelle ou de groupe. Elle est, par exemple,
bien adaptée à un travail social et ce mot allemand,
malgré sa consonance difficile dans notre langue, occupe
peu à peu une place dans le vocabulaire psychosociologique.
En effet, en n'instaurant pas le transfert comme moteur
principal de la cure, en plaçant le rétablissement
des fonctions de contact comme axe de travail, le Gestaltiste
peut être un vecteur de changement dans notre monde en mutation
permanente.
Elle
est utilisée :
-
en psychothérapie individuelle, en thérapie
familiale et de couple, en groupe thérapeutique ;
-
au sein d'institutions sanitaires, sociales et éducatives,
comme outil d'intervention ou de supervision ;
-
dans le champ des entreprises en coaching, gestion
de conflits ou de stress, cohésion d'équipe.
6) Cinquante années
d'évolution
La
Gestalt-thérapie fête son demi-siècle d'existence.
Elle est née dans un contexte d'après-guerre, de baby-boom, de relance économique. Elle a développé
un paradigme de croissance illimitée : l'organisme
trouve ce qui est bon pour lui dans l'environnement grâce
à ses facultés d'ajustement créateur, et
l'achèvement des Gestalt est une source de croissance.
L'objectif de la thérapie est d'assouplir le déroulement
des cycles et de remettre en mouvement les Gestalt inachevées.
La
philosophie libertaire des années postsoixanthuitardes
a amplifié cette croyance : Perls, dans une perspective
rousseauiste affirmant que le monde est bon, présupposait
que tout besoin peut être satisfait et qu'il est source
de croissance . C'est l'expansion ou la mort !
Les
psychothérapeutes actuels uvrent dans un contexte bien
différent : les difficultés économiques
et la disparition de repères sociaux ou parentaux ont modifié
la donne. La Gestalt a suivi cette mutation : au lieu de
détruire les blocages, il s'agit souvent d'aider le client
à se structurer, à trouver des repères et
des limites dans un monde en perpétuelle mutation.
"Remâcher
les introjections" pour s'en libérer a été
remplacé par "développer l'ajustement créateur"
pour survivre. Les Gestaltistes ont donc mis eux-mêmes en
application ce qu'ils prônent pour leurs clients, à
savoir, changer, évoluer, chercher des réponses
dans l'environnement social, bref ne pas rester dans une "tour
d'ivoire". Ils sont acteurs de leur existence.
C'est
probablement à tous ces possibles que Perls pensait en
disant : "La Gestalt est trop bonne pour n'être réservée
qu'à des malades ! "