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Mars 1999

Désamiantage : le scandale


Dossier du Mois
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Désamiantage , le scandale. Photo : Ciot/BSIPTour Europlazza du quartier de la Défense à Paris. Chantier de désamiantage. Isolés du monde extérieur par des murs de plastique, deux hommes en combinaison hermétique. Ils respirent au travers de masques à gaz, en traînant avec eux de volumineux aspirateurs. Ils traquent la moindre fibre d’amiante. Dehors des panneaux : Zone interdite au public. Danger.

Depuis 1977, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a classé l’amiante parmi les agents cancérigènes. Ces minuscules fibres sont dangereuses par simple inhalation. D’où ces mesures de sécurité.
Son usage n’a été interdit en France qu’en 1997, alors qu’il l’était déjà depuis 1980 en Allemagne, depuis 1982 en Suède, depuis1986 au Danemark, depuis 1992 en Italie, depuis 1994 en Espagne. Et force est de constater aujourd’hui, hormis quelques chantiers exemplaires (la tour Europlazza, le centre de tri des PTT de la gare Saint-Lazare, la piscine Jean-Bouin d’Angers…), que le désamiantage, en France, est en panne.

Il n’y a pas de ville sans amiante

Panne de volonté de la part des propriétaires publics et privés pour faire l’inventaire des surfaces amiantées. Panne de décision pour réaliser les travaux nécessaires dans de bonnes conditions de sécurité. En Allemagne, tous les sites ont été répertoriés et 80 % d’entres eux sont désiamantés. 90 % en Belgique, 95 % aux Pays-Bas… seulement 10 % en France. Or, " Il n’y a pas de ville sans amiante en France, insiste Patrick Hermann, responsable français de Banasbestose, réseau international d’information et de soutien sur l’amiante. Il est partout : dans les écoles, les hôpitaux, les gares, les piscines, les bâtiments administratifs, les logements, les facultés, les immeubles de bureau. "

Mais impossible d’obtenir un inventaire complet de l’ampleur des dégâts. Ni de la part du ministère du Logement, ni de la part de l’Observatoire national de la sécurité des établissements scolaires et d’enseignement supérieur. Juste des approximations. Ainsi, seuls la moitié des collèges et les deux tiers des lycées ont été examinés. Et aucune donnée n’est disponible pour les écoles primaires et maternelles. Sur 172 établissements d’enseignement supérieur interrogés, 113 réponses obtenues, dont 11 difficiles à exploiter. Parents et enseignants ne doivent pas hésiter à faire pression pour que les recherches d’amiante soient effectuées.

Au palmarès de la désinformation, l’université Sorbonne - Nouvelle Censier arrive largement en tête. Pendant de nombreuses années, la direction a déclaré aux étudiants qu’il n’y avait pas d’amiante à Censier. Mais en 1995, la nouvelle tombe : on y compte 15 600 mètres carrés de surfaces amiantées. Des murs, des plafonds floqués : c’est-à-dire couvert de fibres, avec ou sans liant, pour constituer un revêtement isolant. Des centaines de gaines électriques et d’installation de chauffage sont isolés thermiquement par l’amiante. Ainsi que 6 kilomètres de poutrelles amiantées, plus de mille fenêtres, sans compter les dalles de sols en amiante-ciment qui, avec l’usure libèrent elles aussi des fibres sous le frottement des chaussures. De quoi voler la vedette à sa voisine Jussieu également gorgée d’amiante.

Les étudiants de Censier affirment : " Depuis la fin des années 70, l’administration de Censier connaît cette réalité, mais elle l’a soigneusement cachée. " En 1979, la plupart des flocages ont été recouverts d’une couche de plâtre ou d’un simple coup de peinture. Depuis, l’ensemble s’effrite par plaques entières. La peinture avait une garantie d’efficacité de dix ans mais, depuis 1989, on a oublié de passer une autre couche. " Ici, confie une employée désireuse de garder l’anonymat, on est inquiet de cette situation… et des pressions constantes de la part de nos responsables. Pour avoir dénoncé les faits et alerté la presse, mon téléphone est aujourd’hui surveillé, et je n’ai pas eu d’augmentation depuis plusieurs années. "

En 1995, des ouvriers de maintenance des installations électriques découvrent que les conduits dans lesquels glissent les ascenseurs sont abondamment floqués. Des analyses d’air réalisées le 2 juin 1995, par le laboratoire d’hygiène et de contrôle des fibres minérales, dans la salle 510 et le couloir du 5e étage – zone homogène, c’est-à-dire représentative des autres salles et autres couloirs de Censier – révèlent un taux de concentration d’amiantedépassant les 29,6 fibres par litre d’air (la loi autorise 25 fibres/litre). Ni les étudiants, ni les enseignants, ni le personnel ne sont mis au courant. Ils continuent d’emprunter salles et couloirs contaminés. La loi impose pourtant la communication de ces résultats à toute personne les réclamant, ce qui a été demandé par nombre d’étudiants… sans réponse. Pour couronner le tout, cela fait quinze ans à ce jour, voire vingt-trois ans pour certains, que le personnel – entretien, électriciens, professeurs et administratifs – n’a pas vu de médecin du travail… Pourtant, selon certains témoins, un cas d’asbestose (voir L’amiante un matériau qui tue !) a déjà été diagnostiqué parmi le personnel. Également en 1996, deux décès suspects par cancers pulmonaires. Pire, les quelques travaux de désamiantage réalisés l’ont été dans des conditions d’insécurité totale, cela au détriment des travailleurs, des personnels et des habitants du quartier.

En avril 1998, afin de satisfaire aux exigences imposées par le bureau Véritas, garant des accréditations en matière de travaux de désamiantage, l’université confie à la société Eurosan la maîtrise d’œuvre des travaux de mise en sécurité de la gaine gaz du bâtiment B et de dépoussiérage d’autres placards techniques. En août, profitant des vacances, les employés de la société Eurosan, entament le chantier d’aspiration des poussières d’amiante. Mais, sous la puissance des aspirateurs, des plaques entières d’amiante se détachent des gaines et autres conduits électriques. Du coup, le confinement du dépoussiérage, qui impose des mesures de sécurité plus légères, n’est plus adéquat et n’assure plus la sécurité ni des travailleurs ni des personnes présentes sur les lieux. Des taux de 400 fibres par litre sont alors mesurés, par Véritas. Mais ces chiffres ne sont pas communiqués. Ainsi, dans le bâtiment en question, le personnel de nettoyage, les vigiles, les concierges, présents sur place au moment des vacances, mais aussi tous les habitants du quartier sont exposés sans protection à des pics de pollution seize fois supérieurs à ce qu’autorise la loi. De plus, seules les fibres de plus de 5 microns sont comptées. Si on prenait en compte les fibres plus fines ce taux s’élèverait à 4 000 par litre. Et l’on ne parle pas du quartier de Censier. " Les fibres volettent à plus de 50 kilomètres à la ronde, explique Yves Frémion, ancien député Verts au parlement européen. C’est donc tout Paris qui est concerné par la pollution de Censier. " D’après plusieurs témoins, ce ne serait pas la première fois que cela se arrive !

Une lenteur dramatique

Le désamiantage a un coût très élevé. Outre les frais de diagnostic et d’analyses, autour de 5 000 F, le prix du déflocage est compris entre 600 et 2 000 F le mètre carré. Prix auquel il faut ajouter celui de la gestion des déchets normalement évacués dans les décharges de classe 1 (pour les déchets les plus dangereux), entre 2 000 et 3 000 F la tonne. " Et ces sommes ne comprennent pas les frais générés par le remplacement des matériaux et la remise en états des locaux, explique Philippe Courrèges. Les travaux de réaménagement, lorsqu’il y a nécessité de remise aux normes en matière d’incendie et d’électricité, peuvent atteindre une à trois fois, voire quatre, le montant du désamiantage. "

L’ensemble du désamiantage de la faculté de Jussieu devrait coûter la bagatelle de 3,9 milliards de francs. En attendant, on n’en finit pas de repousser les dates. L’opération devait s’achever en décembre 1996. On se souvient que, le 14 juillet de cette année-là, le président de la République affirmait qu’ " il n’y aurait plus d’amiante à Jussieu d’ici la fin de l’année ". En 1997, le nouveau gouvernement de gauche reprenait le flambeau en annonçant que 10 % serait désiamanté tous les six mois. Aujourd’hui, on finit seulement la préparation d’un chantier qui ne concernera que 2,5 % de la surface totale à désamianter. Dont les premiers 10 % seront achevés – si on continue à ce rythme – autour de 2001 ! Qui se préoccupe de santé publique en France ? La même lenteur affecte le désamiantage du CHU Necker (Paris) et du CHU de Clermont-Ferrand.

Les manquements sont largement favorisés par une réglementation qui reste très insuffisante. " Elle est très précise en ce qui concerne les chantiers de retrait d’amiante friable (flocage, calorifugeage et faux-plafonds), souligne Claude Got responsable de l’actuelle mission amiante du gouvernement. En revanche, elle ne prend pas en compte l’amiante non friable (dalles vinyle-amiante, fibro-ciment, cloisons… " Or ces matériaux sont aussi dangereux, car eux aussi sont susceptibles de libérer des poussières d’amiante.Selon le bureau Véritas, seuls 250 millions de mètres carrés ont déjà été diagnostiqués en France, cela représente sur les 2,2 milliards de mètres carrés construits à peine plus de 10 %. Ce qui est possible chez nos voisins serait donc impossible chez nous ?Désamiantage, les adresses utiles

500 procédures judiciaires en cours

" Comme d’habitude, dans un sujet touchant l’environnement, on constate par rapport à nos voisins européens un retard considérable ", explique Yves Frémion.Officiellement, à Jussieu, 45 personnes, victimes d’une exposition environnementale à l’amiante ont déjà été recensées. En réalité elles seraient plus de 60 à avoir été contaminées. Le plus souvent, simplement parce qu’elles travaillaient dans des bâtiments construits avec des matériaux amiantés. Et 80 personnes, malades et non malades, viennent de se rassembler pour porter plainte pour mise en danger d’autrui… Qu’attend-on pour appliquer partout des mesures draconiennes de sécurité ?

Cinq cents procédures judiciaires pour " faute inexcusable " concernant des malades exposés professionnellement à l’amiante sont en cours en France.

Car ce n’est que tout récemment, sous la pression des associations de défense des victimes, que la question de l’exposition " environnementale " a commencé à être prise au sérieux. Celle des femmes qui ont entretenu les vêtements de travail de leurs maris, imprégnés d’amiante ; celles des enseignants duCe que prévoit la loi lycée professionnel de Gérardmer – dont quatre aujourd’hui sont morts –, exerçant dans des locaux dont le flocage se délitait ; celle des bricoleurs ayant découpé, manipulé, gratté des objets ou surfaces contenant de l’amiante. Ainsi, le tribunal de grande instance d’Argentan a ouvert, début octobre 1998, le premier procès pour contamination non professionnelle par l’amiante contre l’entreprise Valéo, spécialiste d’équipement automobile pour les plaquettes de freins à base d’amiante. La plaignante, Bernadette Leclair, atteinte d’une asbestose, estime avoir été exposée en nettoyant les vêtements de travail de son mari, salarié de 1961 à 1991 dans l’entreprise. " Cette affaire est différente de celles qui ont été plaidées pour l’instant et ouvre une voie nouvelle dans le domaine des responsabilités juridiques, explique Michel Ledoux, avocat de la plaignante. Cette fois, nous ne sommes pas dans une procédure de faute inexcusable, mais sur le terrain de la responsabilité civile. Nous considérons que de l’amiante, propriété de Valéo, est entrée dans les poumons de Mme Leclair. Et donc que Valéo doit indemniser le préjudice subi. "À ce rythme, un nouveau scandale de santé publique est en marche. Pour les responsables, il est peut-être déjà trop tard.

Jean-Christophe Maillard impatient@regain-sante.com

* Le Désamiantage des Bâtiments, Philippe Courrèges, éd. Le Moniteur.

 


       

 

 

 

 

 

 

 

 
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