Alternative
Santé - L'Impatient,
le mensuel de votre santé au quotidien. Se soigner autrement grâce
aux ressources des médecines alternatives et naturelles.
Tour
Europlazza du quartier de la Défense à Paris. Chantier de désamiantage.
Isolés du monde extérieur par des murs de plastique, deux hommes
en combinaison hermétique. Ils respirent au travers de masques
à gaz, en traînant avec eux de volumineux aspirateurs. Ils traquent
la moindre fibre damiante. Dehors des panneaux : Zone interdite
au public. Danger.
Depuis 1977, lOrganisation mondiale de la santé (OMS) a
classé lamiante parmi les agents cancérigènes. Ces minuscules
fibres sont dangereuses par simple inhalation. Doù ces mesures
de sécurité.
Son usage na été interdit en France quen 1997, alors
quil létait déjà depuis 1980 en Allemagne, depuis
1982 en Suède, depuis1986 au Danemark, depuis 1992 en Italie,
depuis 1994 en Espagne. Et force est de constater aujourdhui,
hormis quelques chantiers exemplaires (la tour Europlazza, le
centre de tri des PTT de la gare Saint-Lazare, la piscine Jean-Bouin
dAngers ), que le désamiantage, en France, est en panne.
Il
ny a pas de ville sans amiante
Panne de volonté
de la part des propriétaires publics et privés pour faire linventaire
des surfaces amiantées. Panne de décision pour réaliser les travaux
nécessaires dans de bonnes conditions de sécurité. En Allemagne,
tous les sites ont été répertoriés et 80 % dentres eux sont
désiamantés. 90 % en Belgique, 95 % aux Pays-Bas seulement
10 % en France. Or, " Il ny a pas de ville sans amiante
en France, insiste Patrick Hermann, responsable français de Banasbestose,
réseau international dinformation et de soutien sur lamiante.
Il est partout : dans les écoles, les hôpitaux, les gares, les
piscines, les bâtiments administratifs, les logements, les facultés,
les immeubles de bureau. "
Mais impossible
dobtenir un inventaire complet de lampleur des dégâts.
Ni de la part du ministère du Logement, ni de la part de lObservatoire
national de la sécurité des établissements scolaires et denseignement
supérieur. Juste des approximations. Ainsi, seuls la moitié des
collèges et les deux tiers des lycées ont été examinés. Et aucune
donnée nest disponible pour les écoles primaires et maternelles.
Sur 172 établissements denseignement supérieur interrogés,
113 réponses obtenues, dont 11 difficiles à exploiter. Parents
et enseignants ne doivent pas hésiter à faire pression pour que
les recherches damiante soient effectuées.
Au palmarès
de la désinformation, luniversité Sorbonne - Nouvelle Censier
arrive largement en tête. Pendant de nombreuses années, la direction
a déclaré aux étudiants quil ny avait pas damiante
à Censier. Mais en 1995, la nouvelle tombe : on y compte 15 600
mètres carrés de surfaces amiantées. Des murs, des plafonds floqués
: cest-à-dire couvert de fibres, avec ou sans liant, pour
constituer un revêtement isolant. Des centaines de gaines électriques
et dinstallation de chauffage sont isolés thermiquement
par lamiante. Ainsi que 6 kilomètres de poutrelles amiantées,
plus de mille fenêtres, sans compter les dalles de sols en amiante-ciment
qui, avec lusure libèrent elles aussi des fibres sous le
frottement des chaussures. De quoi voler la vedette à sa voisine
Jussieu également gorgée damiante.
Les étudiants
de Censier affirment : " Depuis la fin des années 70, ladministration
de Censier connaît cette réalité, mais elle la soigneusement
cachée. " En 1979, la plupart des flocages ont été recouverts
dune couche de plâtre ou dun simple coup de peinture.
Depuis, lensemble seffrite par plaques entières. La
peinture avait une garantie defficacité de dix ans mais,
depuis 1989, on a oublié de passer une autre couche. " Ici,
confie une employée désireuse de garder lanonymat, on est
inquiet de cette situation et des pressions constantes de
la part de nos responsables. Pour avoir dénoncé les faits et alerté
la presse, mon téléphone est aujourdhui surveillé, et je
nai pas eu daugmentation depuis plusieurs années.
"
En 1995, des
ouvriers de maintenance des installations électriques découvrent
que les conduits dans lesquels glissent les ascenseurs sont abondamment
floqués. Des analyses dair réalisées le 2 juin 1995, par
le laboratoire dhygiène et de contrôle des fibres minérales,
dans la salle 510 et le couloir du 5e étage zone homogène,
cest-à-dire représentative des autres salles et autres couloirs
de Censier révèlent un taux de concentration damiantedépassant
les 29,6 fibres par litre dair (la loi autorise 25 fibres/litre).
Ni les étudiants, ni les enseignants, ni le personnel ne sont
mis au courant. Ils continuent demprunter salles et couloirs
contaminés. La loi impose pourtant la communication de ces résultats
à toute personne les réclamant, ce qui a été demandé par nombre
détudiants sans réponse. Pour couronner le tout, cela
fait quinze ans à ce jour, voire vingt-trois ans pour certains,
que le personnel entretien, électriciens, professeurs et
administratifs na pas vu de médecin du travail
Pourtant, selon certains témoins, un cas dasbestose (voir
Lamiante un matériau qui tue !) a déjà été diagnostiqué
parmi le personnel. Également en 1996, deux décès suspects par
cancers pulmonaires. Pire, les quelques travaux de désamiantage
réalisés lont été dans des conditions dinsécurité
totale, cela au détriment des travailleurs, des personnels et
des habitants du quartier.
En avril 1998,
afin de satisfaire aux exigences imposées par le bureau Véritas,
garant des accréditations en matière de travaux de désamiantage,
luniversité confie à la société Eurosan la maîtrise duvre
des travaux de mise en sécurité de la gaine gaz du bâtiment B
et de dépoussiérage dautres placards techniques. En août,
profitant des vacances, les employés de la société Eurosan, entament
le chantier daspiration des poussières damiante. Mais,
sous la puissance des aspirateurs, des plaques entières damiante
se détachent des gaines et autres conduits électriques. Du coup,
le confinement du dépoussiérage, qui impose des mesures de sécurité
plus légères, nest plus adéquat et nassure plus la
sécurité ni des travailleurs ni des personnes présentes sur les
lieux. Des taux de 400 fibres par litre sont alors mesurés, par
Véritas. Mais ces chiffres ne sont pas communiqués. Ainsi, dans
le bâtiment en question, le personnel de nettoyage, les vigiles,
les concierges, présents sur place au moment des vacances, mais
aussi tous les habitants du quartier sont exposés sans protection
à des pics de pollution seize fois supérieurs à ce quautorise
la loi. De plus, seules les fibres de plus de 5 microns sont comptées.
Si on prenait en compte les fibres plus fines ce taux sélèverait
à 4 000 par litre. Et lon ne parle pas du quartier de Censier.
" Les fibres volettent à plus de 50 kilomètres à la ronde,
explique Yves Frémion, ancien député Verts au parlement européen.
Cest donc tout Paris qui est concerné par la pollution de
Censier. " Daprès plusieurs témoins, ce ne serait pas
la première fois que cela se arrive !
Une
lenteur dramatique
Le désamiantage
a un coût très élevé. Outre les frais de diagnostic et danalyses,
autour de 5 000 F, le prix du déflocage est compris entre 600
et 2 000 F le mètre carré. Prix auquel il faut ajouter celui de
la gestion des déchets normalement évacués dans les décharges
de classe 1 (pour les déchets les plus dangereux), entre 2 000
et 3 000 F la tonne. " Et ces sommes ne comprennent pas les
frais générés par le remplacement des matériaux et la remise en
états des locaux, explique Philippe Courrèges.
Les travaux de réaménagement, lorsquil y a nécessité de
remise aux normes en matière dincendie et délectricité,
peuvent atteindre une à trois fois, voire quatre, le montant du
désamiantage. "
Lensemble
du désamiantage de la faculté de Jussieu devrait coûter la bagatelle
de 3,9 milliards de francs. En attendant, on nen finit pas
de repousser les dates. Lopération devait sachever
en décembre 1996. On se souvient que, le 14 juillet de cette année-là,
le président de la République affirmait qu " il ny
aurait plus damiante à Jussieu dici la fin de lannée
". En 1997, le nouveau gouvernement de gauche reprenait le
flambeau en annonçant que 10 % serait désiamanté tous les six
mois. Aujourdhui, on finit seulement la préparation dun
chantier qui ne concernera que 2,5 % de la surface totale à désamianter.
Dont les premiers 10 % seront achevés si on continue à
ce rythme autour de 2001 ! Qui se préoccupe de santé publique
en France ? La même lenteur affecte le désamiantage du CHU Necker
(Paris) et du CHU de Clermont-Ferrand.
Les manquements
sont largement favorisés par une réglementation qui reste très
insuffisante. " Elle est très précise en ce qui concerne
les chantiers de retrait damiante friable (flocage, calorifugeage
et faux-plafonds), souligne Claude Got responsable de lactuelle
mission amiante du gouvernement. En revanche, elle ne prend pas
en compte lamiante non friable (dalles vinyle-amiante, fibro-ciment,
cloisons " Or ces matériaux sont aussi dangereux, car
eux aussi sont susceptibles de libérer des poussières damiante.Selon
le bureau Véritas, seuls 250 millions de mètres carrés ont déjà
été diagnostiqués en France, cela représente sur les 2,2 milliards
de mètres carrés construits à peine plus de 10 %. Ce qui est possible
chez nos voisins serait donc impossible chez nous ?
500
procédures judiciaires en cours
" Comme
dhabitude, dans un sujet touchant lenvironnement,
on constate par rapport à nos voisins européens un retard considérable
", explique Yves Frémion.Officiellement, à Jussieu, 45 personnes,
victimes dune exposition environnementale à lamiante
ont déjà été recensées. En réalité elles seraient plus de 60 à
avoir été contaminées. Le plus souvent, simplement parce quelles
travaillaient dans des bâtiments construits avec des matériaux
amiantés. Et 80 personnes, malades et non malades, viennent de
se rassembler pour porter plainte pour mise en danger dautrui
Quattend-on pour appliquer partout des mesures draconiennes
de sécurité ?
Cinq cents
procédures judiciaires pour " faute inexcusable " concernant
des malades exposés professionnellement à lamiante sont
en cours en France.
Car ce nest
que tout récemment, sous la pression des associations de défense
des victimes, que la question de lexposition " environnementale
" a commencé à être prise au sérieux. Celle des femmes qui
ont entretenu les vêtements de travail de leurs maris, imprégnés
damiante ; celles des enseignants du
lycée professionnel de Gérardmer dont quatre aujourdhui
sont morts , exerçant dans des locaux dont le flocage se
délitait ; celle des bricoleurs ayant découpé, manipulé, gratté
des objets ou surfaces contenant de lamiante. Ainsi, le
tribunal de grande instance dArgentan a ouvert, début octobre
1998, le premier procès pour contamination non professionnelle
par lamiante contre lentreprise Valéo, spécialiste
déquipement automobile pour les plaquettes de freins à base
damiante. La plaignante, Bernadette Leclair, atteinte dune
asbestose, estime avoir été exposée en nettoyant les vêtements
de travail de son mari, salarié de 1961 à 1991 dans lentreprise.
" Cette affaire est différente de celles qui ont été plaidées
pour linstant et ouvre une voie nouvelle dans le domaine
des responsabilités juridiques, explique Michel Ledoux, avocat
de la plaignante. Cette fois, nous ne sommes pas dans une procédure
de faute inexcusable, mais sur le terrain de la responsabilité
civile. Nous considérons que de lamiante, propriété de Valéo,
est entrée dans les poumons de Mme Leclair. Et donc que Valéo
doit indemniser le préjudice subi. "À ce rythme, un nouveau
scandale de santé publique est en marche. Pour les responsables,
il est peut-être déjà trop tard.