Alternative
Santé - L'Impatient,
le mensuel de votre santé au quotidien. Se soigner autrement grâce
aux ressources des médecines alternatives et naturelles.
La
santé, pensait-on, ne pourrait que profiter de la réduction du
temps de travail à 35 heures. Mais les contreparties exigées par
les employeurs : flexibilité, travail de nuit, allongement des
journées, vont dans de trop nombreux cas, la mettre à rude épreuve,
détruire la vie de famille et écarter les femmes de lemploi.
Précisons
demblée que nous ne sommes ni contre les 35 heures ni contre
la création demplois !
Néanmoins, lanalyse des accords passés de juin à décembre
1998 (depuis la loi Aubry), voire avant, avec la loi de Robien,
montre que la santé est trop souvent oubliée dans les négociations
sur la réduction du temps de travail (RTT).
Celle-ci devait
favoriser la qualité de vie et la création demplois. Les
prévisionnistes, sollicités pour les rapports gouvernementaux,
annonçaient, en janvier 1998, la création de 450 000 à 700 000
emplois en trois ans, or, la loi Aubry sur les 35 heures na
créé que 8 500 emplois en six mois (de juin à décembre 1998).
Reste la qualité
de vie ! Nous avons passé au peigne fin, bilans, évaluations,
congrès et recherches sur les liens entre santé, aménagement et
réduction du temps de travail depuis 1995. Peu détudes analysent
les conséquences sur la santé de la mise en uvre de la RTT.
Les organismes
gouvernementaux veulent dabord que les accords soient signés.
Les employeurs, eux, en attendent de multiples contreparties :
aides financières importantes de lÉtat et aménagements à
leur gré des conditions de travail. Les syndicats, enfin, espèrent
des créations demplois. Ces derniers réalisent seulement
aujourdhui quils ont souvent apposé leurs signatures
au bas daccords faisant fi de la santé des salariés, et
ils se promettent de mieux négocier à lavenir. Quant à ceux
qui avaient vocation daborder les questions de santé et
dinviter à réaliser des études en la matière médecins
du travail, ergonomes, épidémiologistes, représentants du personnel
aux CHSCT (comités hygiène,
sécurité et conditions de travail) ils ont été écartés
des débats sur les nouveaux horaires et les modes dorganisation
!
"Les
questions de santé sont peu prises en compte dans les démarches
de réorganisation du temps de travail, reconnaît Antoine Masson,
de lAnact (Agence nationale pour lamélioration des
conditions de travail). Elles font rarement lobjet dune
réflexion et sont souvent absentes des négociations comme des
accords."
Il est cocasse
dentendre ici et là les gestionnaires de la très officielle
Anact clamer linsurmontable difficulté dévaluer les
troubles de la santé (voir Travail et changements n° 239, sept.
1998). Des études sur les liens entre santé et travail peuvent
être menées en France. Il sen réalise dans le monde entier.
Mais, comme les rares travaux existant chez nous (et qui nous
ont servi dans cette enquête) viennent confirmer ce que lon
craignait, on ne tient pas à leur faire trop de publicité.
"Si lon
veut éviter de réduire le temps de travail nimporte comment,
les recommandations à rappeler et à respecter sont connues, ce
sont celles qui concernent le travail posté", affirme Charles
Gadbois, du CNRS et du Laboratoire dergonomie physiologique
et cognitive de lEcole pratique des hautes études (EPHE).
Linstauration du travail posté en 2 x 8, avec une équipe
du matin et une équipe daprès-midi, a comme conséquence
immédiate le lever tôt pour la première, avec linterruption
du sommeil quelle implique."
Le travail
en 2 x 8 concerne notamment les industries, les hypermarchés,
les hôpitaux, les brasseries On cherche ainsi à allonger
la durée de fonctionnement des machines ou de lentreprise,
ou celle dun service.
Un premier
exemple nous est fourni avec les accords signés dans une usine
de Rumilly, en Haute-Savoie, au titre de la loi de Robien (La
semaine de travail comprimée, Skis Salomon à Rumilly, V. Devillechabrolle
(Santé et travail, 1997). Cest à 2 h 30 et 3 h du matin
que se lèvent désormais les salariés de ce fabricant de skis.
Laménagement-réduction du temps de travail a été négocié
en six mois. Il conduit chacun à commencer à 4 heures plusieurs
fois par semaine, quand il est de léquipe du matin, ou à
13 heures, quand il est de léquipe de laprès-midi.
Tous réalisent une semaine de quatre journées de neuf heures,
suite aux accords sur la réduction du temps de travail. Fini donc
le commencement du travail à 6 heures, comme lorsquon faisait
cinq journées de huit heures.
1er
Cas
Augmentation
du travail posté
De nombreux
accords sur les 35 heures favorisent le travail en plusieurs équipes
et des débuts de journée en pleine nuit pour la première équipe.
Ces nouveaux horaires posent les mêmes problèmes que le travail
de nuit. Or il est établi que le travail de nuit nuit à
la santé.
De
plus, comme beaucoup dautres, laccord de Rumilly avait
ajouté à la réduction du temps de travail, la "modulation"
des horaires hebdomadaires. Ceux-ci variaient en fonction de périodes
hautes, moyennes et basses, avec des horaires hebdomadaires très
différents. Cette modulation na pas été supportée par les
salariés qui ont craqué. "Un an après la signature, nombre
de salariés avaient atteint les limites de la résistance physique",
explique Catherine Daver, déléguée syndicale CFDT. Lentreprise
a abandonné la modulation à laquelle sétaient ralliés les
trois syndicats signataires.
Dans beaucoup
daccords, la réduction du temps de travail saccompagne
aussi dun allongement de la journée de travail, qui passe
de huit à neuf heures, voire de dix à douze heures. Et sans quaucune
modification du contenu du travail ne vienne alléger la pénibilité
accrue. Or la résistance à lallongement de la durée de la
journée dépend des gestes, des postures ou des conditions de travail.
Une station debout qui se prolonge davantage provoquera des varices.
Un geste répété plus longtemps suscitera davantage de troubles
musculo-squelettiques (TMS). "Du fait des cadences, de lamplitude
et du poids des skis manipulés, affirme Catherine Daver, une dizaine
dopératrices sont frappées de maladies articulaires, sans
compter celles qui nosent pas lavouer."
Le
rythme naturel du sommeil non respecté
On sait que
les horaires de travail qui ne respectent pas les rythmes circadiens
naturels, cest-à-dire liés à lalternance du jour et
de la nuit, désynchronisent les horloges biologiques (sommeil,
repas, etc. ). Certains rythmes biologiques se modifient vite
(en deux ou trois jours). Dautres changent plus lentement
(en plusieurs semaines). Leur équilibre est alors perturbé. La
fatigue survient, ainsi que des problèmes de sommeil et de santé.
Et cela persiste souvent après des années de travail de nuit.
Il faut protéger
le "sanctuaire du sommeil", cest-à-dire la période
entre minuit et 5 heures du matin, à chaque fois que cest
possible. Cela implique dêtre attentif à lhoraire
de début de journée de travail comme aux durées de transport ou
aux délais dendormissement après un travail éprouvant. Or
les équipes du matin obligent les employés à se lever avant 5
heures, amputant une partie du sommeil très favorable à la récupération.
"Cette
réorganisation des horaires peut avoir des effets néfastes sur
la santé, reconnaît Joël Maline, directeur de lAract (Agence
régionale pour lamélioration des conditions de travail)
de Haute-Normandie. Des travaux de recherche sur les horaires
décalés ont mis en évidence la double désynchronisation biologique
et sociale à laquelle les salariés peuvent être soumis. Avec des
perturbations du sommeil, des troubles gastro-intestinaux, cardiovasculaires,
nerveux." On devrait, le sachant, tenter de les prévenir.
Ce nest pas le cas.
2ème
cas
Lallongement
de la journée de travail
Des
entreprises, voire les équipes elles-mêmes plus soucieuses
daugmenter leur temps de loisir que de préserver leur santé
optent pour des journées de travail de dix ou douze heures.
"Les résultats des études sur ces journées de grande amplitude
sont contradictoires, dit Charles Gadbois. Ils dépendent de la
pénibilité, notamment physique, du travail." En fait, ces
expériences perdurent surtout quand elles bénéficient de situations
favorables. "À titre dexemple, les services municipaux
de Genève ont souhaité réaliser des journées plus longues pour
profiter plus souvent dun week-end, poursuit-il. Ce projet
a été négocié avec la direction, qui a accepté sa mise en place.
Les agents des équipes dincinération des ordures ont trouvé
ce type dhoraire en douze heures intéressant mais épuisant.
Ils sont retournés à lhoraire antérieur. Les agents du service
de traitement des eaux, qui est plus tranquille, ont considéré
que cet horaire en douze heures leur convenait très bien."
3ème
cas
Les
horaires coupés
Quand elles
nont pu être déjà implantées, les formes les plus pénalisantes
dorganisation du travail sont très souvent mises en place
lors des accords sur les 35 heures. Aujourdhui, on rencontre
un nombre croissant d"horaires coupés" dans une
même journée (même pour des temps partiels !) dans les maisons
de retraite ou les services sociaux, par exemple ; cest
le cas aussi des équipes de ménage ou des caissières des grandes
surfaces. "Ces horaires de quelques heures de travail correspondent
aux pics dactivité du matin puis du déjeuner dans des maisons
de retraite, dit Charles Gadbois. On observe un creux laprès-midi.
Puis un nouveau pic dactivité le soir." Lemployeur
tend à faire venir travailler les salariés lors des pics dactivité,
leur demandant de repartir lors de la baisse et de revenir lors
de la nouvelle hausse. "On observe un système similaire dajustement
à la demande dans la grande distribution, précise Charles Gadbois.
Une grande surface peut ainsi embaucher et débaucher tous les
quarts dheures, en fonction de la prévision des flux de
clients faite à partir des mois et des années passés. " Une
étude menée dans cinq hypermarchés de la région parisienne souligne
limportante proportion de petits contrats de courte durée.
Lespoir dune véritable embauche pousse les caissières
à tout accepter, les rendant corvéables à merci. En fonction de
la demande de lemployeur basée sur ces flux de clients,
elles viennent travailler quelques heures, repartent, sans toujours
avoir le temps de rentrer chez elles, puis reviennent. Comme des
imprévus demeurent, il peut leur demander, au pied levé, de prolonger
leur service. "Quand ces caissières ne travaillent pas, il
leur est demandé de rester à proximité du téléphone, chez elles,
pour pouvoir répondre à toutes sollicitations, ajoute Charles
Gadbois. On observe lessor de lusage du répondeur
comme filtre chez les caissières." Cest pour elles
la seule manière déchapper à des requêtes auxquelles on
ne tolère pas quelles répondent par la négative. "
Si elles souhaitent garder cet emploi ou obtenir des arrangements,
résume-t-il, elles doivent avoir été "arrangeantes"
quand on le leur demandait "
Partout,
le spectre du chômage permet le chantage à la cessation demploi.
4
ème cas
Suppression
du travail de nuit
Il existe
toutefois des exemples de réduction du temps de travail réussis.
Cest le cas chez le fabricant de prothèses chirurgicales
Smith Nephew Richards, à Orthez. Ses salariés travaillent désormais
33 heures par semaine, soit quatre journées de 8 h 15. La première
équipe ne commence pas à 4 heures du matin, comme à la fabrique
de ski de Rumilly, mais à 6 heures. Il existe des chevauchements
de 30 minutes entre équipes successives, permettant une transmission
des informations. En outre, tout a été fait pour favoriser la
souplesse et lautonomie de chacun au sein dun collectif
plus soudé.
La suppression
du travail de nuit favorise un rythme de vie plus harmonieux,
et aussi une meilleure sécurité contre les malfaçons. La reconnaissance
de la compétence des salariés, comme dans le "compagnonnage",
est gage de qualité du travail mais aussi de qualité de vie au
travail. Avec pour conséquences labsence de cadences, de
gestes répétitifs ou de contrôle hiérarchique stressant. Mais
il ne faudrait pas que les améliorations soient réservées à quelques
équipes qualifiées effectuant une tâche pointue !
5ème
cas
Jours
de congés supplémentaires
Entreprises
et syndicats ont su opter, ailleurs, pour dautres solutions
sages. Les horaires des journées de travail ne changent pas. La
diminution de lhoraire hebdomadaire à 35 heures se traduit,
tout simplement, par des jours de repos supplémentaires. Cette
voie nest prise, malheureusement, que très rarement.
Dautres
modes de réduction du temps de travail entraînent une moindre
fatigue des salariés. Ainsi la réduction journalière du temps
de travail (effet de "fin de journée" diminué) ou la
semaine de quatre jours. "Dans une entreprise ayant opté
pour la semaine de quatre jours, dit Antoine Masson, les salariés
notent clairement un sentiment de fatigue moins important. Quand
ils disposent de plusieurs journées de repos consécutives, ils
disent mieux récupérer et mieux évacuer leur stress."
Premières
victimes : les femmes
Mais, dans
la majorité des cas, la RTT contribue à exclure de nombreuses
personnes de la vie professionnelle et sociale. À Rumilly, dans
lentreprise citée plus haut, on privilégie désormais les
recrutements masculins. La nouvelle organisation du travail exclut
les femmes enceintes, les personnes de plus de 40 ans ou souffrant
de troubles tels que les maladies articulaires. À Rumilly comme
ailleurs, on constate une inquiétante généralisation du choix
du congé parental de trois ans pour les femmes : mieux vaut ne
gagner presque rien que "craquer" pour un travail devenu
inadapté.
Ces observations
rejoignent les conclusions dune étude de la Caisse nationale
dallocations familiales : la proportion de mères de 25-29
ans ayant deux enfants et travaillant a chuté entre 1994 et 1997,
passant de 63,5 % à 52 %. La proportion de mères de 30 à 34 ans
ayant un enfant de moins de 3 ans et travaillant est tombée de
70,5 % à 59 %. Ainsi, les mères de famille, qui ont le plus de
mal à se plier aux sacro-saintes règles de flexibilité du temps
de travail, renoncent à chercher un emploi.
Autres
victimes : la santé et la vie de famille
La
volonté daugmenter la durée dutilisation des équipements
ou douverture des services provoque la généralisation du
travail en équipe et la destructuration des journées, des semaines
et des week-ends (alternances, horaires annoncés au dernier moment ).
Fatigue, troubles du sommeil et de la nutrition sont observés
lorsque les horaires de repos et de repas sont déstabilisés. Ils
peuvent être accrus en raison de la difficulté déquilibrer
ses besoins en fonction des variations de ses activités. Pour
les femmes, ils aggravent le phénomène des doubles journées, professionnelle
dune part, domestique et familiale dautre part, empiétant
sur le sommeil. De fortes tensions sont constatées en raison des
difficultés sociales et familiales engendrées par les nouveaux
horaires, surtout sils sont variables et non choisis et
ne sont pas vraiment compensés par le bénéfice du temps disponible.
Des troubles
psychologiques peuvent être provoqués par la réorganisation-réduction
du temps de travail si celle-ci nest pas soulagée par des
embauches ou par des moyens technologiques accrus. Souvent, les
agents "souffrent de devoir réduire la qualité de leur travail".
Or, ils ressentent comme un "mépris de leur activité antérieure"
quil soit jugé possible dobtenir les mêmes résultats
en moins de temps.
Certains aménagement
tendent à concentrer le temps libre aux dépens de la durée journalière
: vendredis après-midi libérés contre un départ plus tardif en
semaine, ou semaine de quatre jours contre une augmentation de
la durée journalière. Ces salariés risquent alors, du fait des
horaires contraignants, de connaître une dégradation de leur sommeil
et une perturbation de la vie familiale et sociale (suppression
du repas du soir, indisponibilité ).
Pour couronner
le tout, la volonté de "densification" du travail devient
systématique. "Elle se traduit souvent par une "chasse
aux temps morts", quils soient temps dattente
ou moments de régulation informelle ", dit Antoine Masson.
Se focaliser ainsi "sur les seuls temps visiblement productifs
" temps de face à face, temps facturé peut
conduire à "écraser", voire abolir, des temps jugés
improductifs par des décideurs ne connaissant pas le travail réel,
alors quils sont en fait "nécessaires à lefficacité
globale" de la mission dune institution ou dun
établissement. En termes de santé, cette traque aux temps déchange,
de récupération ou de réflexion, revient très souvent à isoler
la personne. Elle lui retire les possibilités délaborer
avec ses collègues des stratégies de résolution des difficultés.
Elle favorise en cela le stress, la souffrance psychique et le
désespoir.
Alors que
lesprit des 35 heures est trop souvent détourné, un pactole
substantiel est accordé par lÉtat à lemployeur pour
chaque salarié qui réduit son temps de travail et pour chaque
nouvel embauché à horaire réduit. Entreprise de 326 salariés qui
en a engagé 20 en passant aux 35 heures, Samsonite, à Hénin-Baumont,
a touché 14 000 F par salarié, soit 4 984 000 F. Et ce sont quelques
milliards qui ont été ainsi distribués par lÉtat depuis
juin 1998. Cest payer fort cher le mépris de la santé des
personnes. Et qui réglera la note du coût sanitaire de la réduction
du temps de travail ?