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Juillet
1999
SÉCURITÉ
OPÉRATOIRE ET CLINIQUES
Cliniques
privées : 4 000 aides opératoires non qualifiés
Le
Parlement débat dun amendement visant à « légaliser » 4
000 agents non qualifiés qui font illégalement fonction daides
opératoires dans les cliniques privées lucratives.
Eviter
les risques derreurs ou dinfections lors dune
opération est affaire déquipe, et non du seul chirurgien.
Or, bien souvent dans les cliniques privées, on ne trouve autour
de lui ni infirmière de bloc opératoire, ni comité de lutte contre
les infections nosocomiales (Clin), ni équipes dhygiène
hospitalière. Les hôpitaux publics et privés non lucratifs ont
fait lobjet détudes sur les risques dinfection
acquise lors de lintervention. Signe inquiétant, les cliniques
privées y échappaient jusquà maintenant.À loccasion
du débat parlementaire sur la couverture maladie universelle (CMU),
les députés ont voté, début mai, en première lecture, un amendement
visant à « légaliser » des aides opératoires non qualifiées, exerçant
auprès de chirurgiens dans les cliniques privées. Cet amendement,
déposé par le député RPR Bernard Accoyer, a été examiné par le
Sénat en juin, puis le sera par lAssemblée nationale, avant
un vote définitif.
Secrétaire,
caissière, garagiste
Selon lassociation
Aidop (Aides opératoires) et les syndicats de chirurgiens favorables
à leur légalisation, 4 000 aides opératoires exerceraient sans
qualification. « Ces chirurgiens emploient du personnel non qualifié
: secrétaires, caissières de grande surface, garagiste, licenciés
des facultés de sociologie ou dhistoire, etc. », écrit,
dans sa Lettre ouverte au Président de la République, Chantal
Levasseur, présidente de lUnaibode (Union nationale des
infirmiers de bloc opératoire diplômés dÉtat). Chantal Levasseur
avait déjà tiré la sonnette dalarme à propos de ces agents
participant aux opérations, mais non qualifiés, embauchés et travaillant
dans lillégalité. « Les responsables des établissements
privés nous avaient répondu que ces allégations étaient fausses
», nous a-t-elle expliqué. Aujourdhui on légifère pour légaliser
leur présence !Explication. Cela fait des années que le ministère
tente de mettre en place une procédure, dite daccréditation,
visant à vérifier si tout est en règle. Les établissements hospitaliers
vont donc être davantage contrôlés. Des visites dexperts
vont être effectuées dans les établissements publics, mais aussi
privés, quils participent du service public ou soient à
but lucratif. Doù linquiétude des cliniques. Cest
ce vent de panique qui a conduit le député Bernard Accoyer à déposer
cet amendement législatif à lAssemblée.
De gros bénéfices
Chirurgiens
et directions des cliniques dites « privées lucratives » souhaitent
donc régulariser les personnes exerçant dans lillégalité.
En fait, la différence de salaire explique beaucoup de choses.
Il peut varier du simple au double, grosso modo, entre une aide
opératoire sans qualification et une infirmière de bloc opératoire
expérimentée comme sont tenus den embaucher désormais les
hôpitaux.Créée en avril 1988, lassociation Aidop regroupe
déjà 1 500 agents non qualifiés, que lon dit « formés sur
le tas », pour participer à des interventions chirurgicales. Avec
les cliniques, cette association fait pression pour ladoption
du fameux amendement. « Aujourdhui, la seule chose que nous
demandons, cest de pouvoir mener à son terme notre vie professionnelle,
dit Caroline Landsmann, présidente dAidop. Nous souhaitons
que les aides opératoires continuent. Et donc travaillent au bloc
opératoire. » Mais pour cela, associations de soignants
(Unaibode ) et syndicats strictement infirmiers (Coordination
nationale infirmière ) ou transversaux (CFDT, FO, CGT, Sud-CRC )
proposent que les parlementaires assortissent lamendement
dune formation obligatoire. Celle-ci permettrait à ces agents
dacquérir le statut et les compétences nécessaires, en bénéficiant
dune prise en charge sur les budgets de formation des cliniques.
« Nous ne souhaitons pas de formation », répond Caroline Landsmann.
Cest aussi la position des cliniques. « Il ny a eu
aucun accident, poursuit-elle. On sait travailler. » Or une infection
nosocomiale (cest-à-dire liée à lhospitalisation)
peut être mortelle ! Cest tout de même un accident. « Tout
le monde sait que ce nest pas lors du passage des instruments
que se développent les infections nosocomiales », rétorque Caroline
Landsmann. Pourtant, de nombreuses procédures sont étudiées par
les infirmières de bloc opératoire, quil sagisse de
techniques de lavage des mains, de préparation des instruments,
de vérification de lasepsie et de la stérilisation du matériel
fourni, de prévention de loubli de compresses, pinces ou
scalpels avant de refermer la plaie. « Il y a plus dinfections
nosocomiales dans les hôpitaux publics que dans les cliniques,
argumente la présidente dAidop. Quelles études le montrent
? « Je ne peux vous les citer ! » Et pour cause cest
faux. Les cliniques naffichent quun retard vertigineux
dans les évaluations de leurs complications opératoires. Les infections
nosocomiales constituent un des principaux risques pour les patients
lors dune intervention chirurgicale. La dernière enquête
nationale porte sur 236 334 patients de 830 établissements (Enquête
nationale de prévalence des infections nosocomiales, Bulletin
épidémiologique hebdomadaire n° 36, 2 septembre 1997). Les hôpitaux
publics et privés participant au service public y sont largement
représentés avec 79 % et 52 % de leurs lits.
Les cliniques
sy associèrent à peine, avec quelques pourcents seulement
de leurs patients enquêtés. Lors de cette enquête, 15 798 patients,
soit près de 7 %, avaient acquis une infection dans létablissement.
Près de 11 % des sites opératoires y étaient le siège dinfections
nosocomiales. Les patients opérés ont plus souvent acquis une
infection nosocomiale (12 % dentre eux) que les patients
non opérés (6 %).Les conséquences des infections nosocomiales
sont mieux connues aujourdhui. La plus grave le décès
est évaluée par le taux de létalité. « Il sagit du
nombre dinfectés décédés rapporté au nombre dinfectés
total, explique le Dr Pascal Astagneau, coordinateur du CCLIN
de linterégion Paris et Nord (Le CCLIN ou Centre
de coordination des Clin (comités de lutte contre les infections
nosocomiales) de linter-région Paris-Nord uvre en
Ile-de-France, Picardie, Haute-Normandie et Nord-Pas-de-Calais).
En fonction des recherches menées, notamment américaines, on sait
ainsi que le taux de létalité est de 2,5 % dans les services de
chirurgie. » Il est légèrement supérieur à la moyenne (2 %), tous
sites infectieux confondus. « Il na pas été prouvé que ces
décès soient imputables à linfection du site opératoire.
Il
nexiste guère détudes évaluant limputabilité
du décès. Mais nous préparons actuellement une telle étude. »En
1994 déjà, Philippe Douste-Blazy, alors secrétaire dÉtat
à la Santé, avançait toutefois le chiffre de 10 000 décès par
an causés par les infections nosocomiales (Discours de
Philippe Douste-Blazy, Journées Infections nosocomiales, 3 novembre
1994, Paris). Un chiffre comparable à celui des accidents
de la circulation. Quelles tuent ou non, il soulignait que
les infections nosocomiales suscitent en outre un surcoût de 3
900 F à 9 100 F par hospitalisation, soit de 2 à 5 milliards de
francs chaque année. Labsence de précautions coûte cher.«
Jusqualors, les cliniques navaient pas de Clin comme
les hôpitaux, explique le Dr Astagneau. Elles ont pris du retard.
Ayant compris les enjeux, elles se réveillent. Mais elles ont
du mal à mettre en place leur Clin. » Les cliniques disposent
en outre de peu de données sur les infections nosocomiales. Cette
situation devrait être corrigée par un futur décret du ministère
de la Santé les obligeant à conduire des projets de surveillance
et de prévention. De nombreux textes y ont obligé les hôpitaux,
ces quinze dernières années. Un des derniers en date, une circulaire
ministérielle de septembre 1998 spécifie que toute personne nouvellement
affectée au bloc opératoire dun hôpital doit avoir le diplôme
et la formation dinfirmière de bloc opératoire diplômée
dÉtat (Ibode) (Circulaire DGS/PS3/DH/ FH3/98/566
du 4 septembre 1998). Or, dans les cliniques, ce rôle
de participation et de suivi de lintervention serait maintenant
accordé à des aides opératoires lexerçant illégalement.
Difficile de comprendre. À lhôpital, une simple infirmière
naurait plus accès au bloc, mais des milliers de non-soignants
pourraient être aides opératoires dans les cliniques. « Reconnaissez
la responsabilité des employeurs qui ont embauché illégalement
du personnel dont la qualification nest pas en accord avec
les textes législatifs et réglementaires en vigueur ! a écrit,
Chantal Levasseur, présidente de lassociation des Ibode,
à Martine Aubry, ministre des Affaires sociales. Reconnaissez
que vos services nont pas contrôlé cet état de fait qui
a donc perduré ! » On frôle ici le scandale. La plus élémentaire
des obligations de moyens, quand on opère une personne, est-elle
respectée ? Si la contamination du patient par des infections
nosocomiales garde une part imprévisible lors des interventions
chirurgicales, cela ne signifie pas que lon ne puisse et
que lon ne doive se donner le maximum de moyens pour léviter.
Ce serait favoriser les risques de complications, voire de décès,
que de ne pas sassurer que ces moyens prévus par
la loi dune part, correspondant aux acquis de la science
dautre part sont bien mis en place pour la sécurité
de tous.