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Si la grande délinquance tend en général à reculer, certaines infractions, notamment celles relevant des violences urbaines, connaissent une nette recrudescence.Le sentiment d’insécurité, semble se nourrir davantage de petites « incivilités » – tapage nocturne, vandalisme, occupation agressive ou bruyante d'espaces privés ou publics – que d’infractions graves.Il n’en reste pas moins que cette violence existe. Le malaise, voire la souffrance, qu’elle génère varient selon sa nature, son degré et nos réactions. Mieux vaut savoir la prévenir quand il est temps, et la « gérer » quand il est trop tard pour l’éviter. C’est pourquoi nous avons cherché à rencontrer des personnes de terrain pouvant témoigner de projets « citoyens » de prévention, d’actions ou de savoir-faire élaborés au contact de la vie quotidienne.

À table, citoyens…

Le mouvement des repas de quartier incarne une forme de prévention.

Chacun apporte, outre ses couverts et une chaise, les plats de son choix – salades ou tartes, tomates farcies ou pizzas, desserts… On récupère quelques planches et des tréteaux. C’est ainsi que, partout dans l’Hexagone, le mouvement des repas de quartier fait tache d’huile. Il peut incarner une certaine forme de prévention de la violence de la cité. Le mouvement vient de Toulouse. Lancé par le comité du quartier Arnaud Bernard, érigé au rang de philosophie par le chanteur et tambourinaire du groupe toulousain les Fabulous Trobadors, Claude Sicre, le repas de rue y est devenu, plusieurs années durant, une discipline hebdomadaire. D’autres villes, plus nombreuses chaque année, participent à la Journée nationale des repas de quartier, début juin. Après Toulouse, sont entrées dans la danse, Montpellier, Bordeaux, Lille, Calais, Paris, Mulhouse, Nantes, Lyon, etc.« J’ai co-fondé le comité de quartier Arnaud Bernard en 1975, dit le chanteur. Nous estimions qu’il fallait que les gens se rencontrent. » En 1989, les « Arnaud Bernardiens » organisent des « conversations socratiques », auxquelles ils invitent des universitaires et des philosophes. Mais ils tiennent à ce qu’elles se déroulent dans la rue, pour permettre à tout promeneur, au punk comme à la ménagère, de participer. En 1991, Claude Sicre, écrivant un roman, imagine un repas dans toute la ville. Une semaine plus tard, il se dit : « Pourquoi ne pas le réaliser ? ». La tchatche aidant, l’idée devint vite collective. « Il s’agit de convier à ces repas les gens du quartier, dit-il, mais aussi – c’est la chose la plus importante – d’accepter les gens de passage. » Le mot d’ordre est « La priorité pour tous » : on accueille les personnes du quartier que l’on connaît, mais surtout celles que l’on ne connaît pas ou que l’on croit connaître. « Nous savons que les gens déménagent, poursuit Claude Sicre, que les couples se font et se défont, qu’il y a des fâcheries, et nous acceptons cette réalité. » Les actions de quartier visent à « contrebalancer l’anonymat que crée notre mode de vie ». Elles permettent d’avoir les avantages d’un village – des liens de solidarité – sans les inconvénients d’un milieu où tout le monde se surveille. Elles permettent de profiter des avantages d’une ville, mais d’en atténuer les inconvénients.

A Montmartre

Lors des dizaines de repas de quartier organisés chaque année, depuis 1995, autour de la rue André-Del-Sarte, à Paris, les idées germent, y prennent forme et font boule de neige. « Aline a pu faire un stage à Canal + grâce à l’un de ces repas ! », souligne Fred Thomas, l’un des créateurs du mouvement à Paris. Laurent lance un journal, rien que pour cette rue de vingt numéros, Le Del Sarte, dont les commerçants vendent, chacun, trente exemplaires dès le jour de sa sortie. Les expositions de rue, où tout se donne et rien ne se vend, fleurissent. Les peintures sont accrochées aux grilles des jardins. De jeunes artistes renouent avec les « croûtes », une ancienne tradition d’expositions sauvages à Montmartre. « À l’un des repas, dit Fred, plusieurs personnes sont venues de la Goutte d’Or, elles voulaient faire un carnaval. » Sitôt dit, sitôt fait. Groupes et associations ont organisé des défilés costumés pour mardi gras. Les initiatives suscitent des vocations alentour. Ce seront les repas du quartier des Abbesses.

Gérer la situation

Les repas de quartier peuvent créer des difficultés. Les associations organisant ceux de la fête de la Goutte d’Or, à Paris, ont renoncé – après des débats animés – en raison du trop grand nombre d’enfants qui venaient y dîner sans rien apporter à manger. « Nous savions que des repas de quartier créeraient des problèmes de bruit, explique Claude Sicre. Nous avions négocié avec les riverains. Les repas devaient se terminer à 23 heures. Certains participants voulaient continuer à taper sur des tambours passé ce délai. Il fallait leur expliquer que nous avions passé un accord. » D’autres s’invitent sans participer à quoi que ce soit. Un jour, les responsables habituels d’un quartier de Toulouse décidèrent de ne rien organiser et prirent des airs d’invités étonnés : « Il n’y a rien pour s’asseoir, pour manger ou poser les plats ? Mais oui, où sont les tables ? Cela pour montrer que les choses ne font pas toutes seules ! dit Claude Sicre. De même, le jour où j’ai aperçu un jeune “punk”, très connu pour son esprit sans-gêne, prendre un balai et nettoyer la place… je me suis dit que c’était encore un petit point de gagné ! » Une politique de prévention globale de la violence commence par des actions très modestes et locales. « Pensar global, far local » (penser globalement, agir localement), résument les Occitans d’Arnaud Bernard.Ne devant pas réunir les seuls membres d’un même groupe (d’âge, de classe, d’ethnie…), ces repas impliquent le respect des différences. Ils doivent donc rassembler jeunes et vieux, travailleurs et chômeurs, habitants et gens de passage, personnes aisées ou modestes, Français de souche et immigrés… « Lors d’un repas de quartier, nous avions placé face à face, à table, un tagueur et un tagué, raconte Claude Sicre, pédagogue d’une démocratie citoyenne. J’ai parlé cinq minutes avec eux, un verre à la main, j’ai lancé la conversation sur les tags et je suis parti… » Il reste convaincu qu’il s’agit là du plus court chemin pour élaborer des réponses. Le mouvement est venu de Toulouse, à vous de jouer maintenant !

Richard Belfer

 

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