Alternative
Santé - L'Impatient,
le mensuel de votre santé au quotidien. Se soigner autrement grâce
aux ressources des médecines alternatives et naturelles.
Le
29 novembre, le Conseil dÉtat a remis un rapport à Lionel
Jospin dans le cadre
du renouvellement des lois bioéthiques qui interviendra en
2000. Il aborde lautorisation de la recherche sur lembryon,
le clonage, lassistance médicale à la procréation, la
médecine prédictive Ces questions sont lobjet
du dernier livre du biologiste Jacques Testart, Des hommes
probables. Nous lavons interrogé.
Jacques
Testart est lun des « pères » dAmandine, le premier
bébé éprouvette français. Directeur de recherche à lInserm,
il est lauteur notamment de Luf transparent
(Flammarion), Le Désir du gène (François Bourin), Eve ou la
Répétition (Odile Jacob).
Alternative
Santé - LImpatient : le Conseil dÉtat propose dautoriser
la recherche sur lembryon humain. Si elle aboutissait, celle-ci
devrait permettre de corriger les anomalies génétiques, deffectuer
des greffes pour les personnes atteintes de maladies incurables,
etc. Que pensez-vous de cette autorisation ?
Jacques
Testart : Avant de devenir ftus, puis hommes, nous avons
tous été embryons. Cela impose quon regarde lembryon
dune certaine manière.Je ne défends pas lembryon,
je défends lhumanité. Je ne le sacralise pas comme certains,
mais je ne le tiens pas non plus comme simple matériel dexpérience.
Je ne moppose pas, par principe, à la recherche sur lembryon
humain. Ce que je dénonce, cest que lon effectue cette
recherche avant de lavoir dabord expérimentée sur
la souris, la brebis, puis les primates, et den connaître
la faisabilité. Les généticiens vont pouvoir travailler sur les
toutes premières cellules de lembryon, les cellules souches,
mais ils ne savent pas si cest faisable. Ils veulent quon
leur fasse crédit sans apporter la preuve que cela est réalisable.
Je suis contre cette démarche. On ne confie pas la conduite dune
Porsche à quelquun qui na pas montré quil sait
conduire. Procéder directement à lexpérimentation sur lembryon
humain revient à en faire une chose, à le « réifier », à linstrumentaliser.
Comment
interprétez-vous cette demande des scientifiques ?
Ils
agissent comme sil leur était insupportable de voir une
parcelle du vivant leur échapper. Les scientistes croient que
la science est le moyen du bien de lhumanité. Ils pensent
que plus le monde sera technique, plus lhomme sera heureux.
De ce point de vue, je suis un anti-scientiste.
Le
Conseil dÉtat propose que les expériences soient limitées
aux cellules surnuméraires qui ne feraient plus lobjet dun
projet parental. Est-ce que ce garde-fou vous paraît suffisant
?
Les
cellules disponibles ne sont pas infinies. Une femme ne produit
dans sa vie que quelques dizaines dovules. Aujourdhui,
on limite lexpérience aux embryons disponibles. On risque
den produire demain aux seules fins de la recherche. Raison
de plus pour dégrossir le projet « thérapie cellulaire » avec
des embryons danimaux.
Le
Conseil dÉtat se prononce contre la révélation de lidentité
du donneur en cas dinsémination artificielle avec donneur.
Quen pensez-vous?
Je suis
pour quon laisse aux parents le choix de savoir qui est
le donneur. Nul na pu démontrer une supériorité éthique
de lanonymat du don. Mais en revanche les séquelles psychologiques
de cette pratique sont de plus en plus évidentes. Il nest
pas équivalent davoir été conçu par lhomme quon
appelle papa, ou de procéder à dautres artifices conduisant
à nier définitivement la continuité des générations dans laquelle
lhomme pourra sinscrire. En ce sens, ladoption,
qui donne un foyer à un enfant, me paraît plus généreuse que lIAD
(insémination avec donneur) qui fabrique un enfant pour un foyer.
Adopter un enfant abandonné est un acte damour, concevoir
un enfant par un tiers, cest-à-dire créer délibérément un
enfant privé du droit à ses origines, est autrement problématique.
Le don de sperme nie la personne du donneur en taisant son nom
comme son histoire.Cest la raison pour laquelle vous êtes
partisan de lICSI linjection du spermatozoïde
dans lovule dans le cas des hommes stériles ? Une
technique très controversée Là où la fécondation naturelle
expose un ovule à 200 millions de spermatozoïdes, lICSI
introduit un seul spermatozoïde dans chaque ovule disponible.
Cette technique permet de pallier les problèmes dinfertilité
des hommes qui ne donnent que quelques spermatozoïdes. Certains
sont contre, au motif quil y aurait risque de donner naissance
à des enfants handicapés. Mais des centaines denfants sont
nés de cette technique, et ils sont parfaitement normaux. Croire
comme le pensent certains que cest le spermatozoïde le plus
performant qui gagne la course sur les autres spermatozoïdes et
féconde lovule relève du fantasme. Du même ordre que de
croire que les prix Nobel ne pourraient pas donner naissance à
des imbéciles ou des imbéciles faire naître des génies. La nature
ne sélectionne pas le spermatozoïde le plus performant. Ce quon
peut seulement craindre, avec lICSI, cest de faire
des enfants qui ressemblent à leurs parents jusque dans la stérilité.
Vous
soulignez les menaces deugénisme que font peser les techniques
de procréation. Sur quoi vous fondez-vous ?
Leugénisme,
cest la sélection des meilleurs et lélimination des
autres. Les techniques telles que le dépistage pré-implantatoire
(DPI) et le diagnostic prénatal (DPN) donnent cette possibilité.
Le DPN peut conduire à un avortement en cas de grave anomalie,
le DPI ne devrait être toléré que si on est capable de limiter
son champ daction aux pathologies graves.Pour la première
fois dans lhumanité, le DPI va permettre de choisir les
« bons » embryons. Sur quels critères ? On pourra avoir le gamin
de son choix ! On va choisir selon les critères sanitaires. Tous
les parents désirent éviter à leur enfant des difficultés de santé.
On choisira le plus performant, le meilleur. Nous allons être
dans une situation révolutionnaire, capables de répondre à la
hantise ancestrale de la malformation, du handicap, comme à la
hantise moderne de la non-compétitivité. Je suis pour laisser
la place à laléatoire.
Vous
employez parfois lexpression « racisme du gène ». Quentendez-vous
par là ?
Il y
a un racisme bête, celui fondé sur la couleur de la peau. Mais
il y a peut-être pire, celui de la sélection du gène le plus performant,
avec label scientifique.
Le
Téléthon célèbre chaque année les progrès de la génétique, ses
possibles performances curatives. Quen pensez-vous ?
Cest
scandaleux. Le Téléthon rapporte chaque année autant que le budget
de fonctionnement de lInserm tout entier. Les gens croient
quils donnent de largent pour soigner. Or la thérapie
génique nest pas efficace. Si les gens savaient que leur
argent va dabord servir à financer des publications scientifiques,
voire la prise de brevets par quelques entreprises, puis à éliminer
des embryons présentant certains gènes déficients, ils changeraient
davis. Le professeur Marc Peschanski, lun des artisans
de cette thérapie génique, a déclaré quon fait fausse route.
On progresse dans le diagnostic, mais pas pour guérir. De plus,
si on progresse techniquement, on ne comprend pas mieux la complexité
du vivant. Faute de pouvoir guérir les vraies maladies, on va
chercher à les découvrir en amont, avant quelles ne se manifestent.
Cela permettra une mainmise absolue sur lhomme, sur une
certaine définition de lhomme.
Quel
jugement portez-vous sur le siècle écoulé?
On fabrique
des choses qui nont aucune utilité, les organismes génétiquement
modifiés, dont personne ne veut Cest une perversion
de la civilisation. On mène une vie de fous pendant que dautres
sont sans travail et meurent de faim. Le vrai progrès nest
pas dans la capacité technique, mais dans lamélioration
des relations, dans lhumanité, dans la joie. Ce siècle a
créé beaucoup de drames humains. Mais il y a eu la libération
de la femme, la montée des Droits de lhomme. Comment vous
définir ?Je suis un humaniste laïc.Propos recueillis par Pierre
Dhombre