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Février 2000

Discrimination

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INTERVIEW de Michel Miné
SIDA ET DROIT DU TRAVAIL

Conçu comme un guide pratique, Le Sida et le droit du travail répertorie les différents recours juridiques dont disposent les personnes touchées par le sida (ou par toute autre maladie grave) lorsqu’elles sont victimes de discrimination dans l’exercice de leur activité professionnelle.

 

 

 

Textes de lois, jurisprudences récentes, conseils pratiques, lettres types et adresses utiles font de l’ouvrage collectif Le Sida et le droit du travail (éd. de l’Atelier) un outil précieux pour tous ceux qui sont confrontés à la maladie dans l’entreprise : salariés, délégués du personnel, chefs d’entreprise, syndicalistes, médecins du travail, juristes d’association de défense des malades… Ses auteurs : Daniel Charles, membre du groupe juridique de Aides (Association d’information et d’aide aux malades du sida) (Conseiller juridique du Secours populaire, co-fondateur de Sida Info Droit.), Michel Miné, chargé d’enseignement en droit privé à l’université de Cergy-Pontoise (Ancien inspecteur du travail. ) et Carlos Rodriguez, président du conseil des prud’hommes de Versailles.

ALTERNATIVE SANTÉ - L’Impatient : Le Sida et le droit du travail s’adresse-t-il aussi bien aux personnes séropositives et aux personnes qui ont développé la maladie qu’à toute personne atteinte d’une maladie grave ?

Michel Miné : Oui, tout à fait. Une loi votée en 1990 interdit les discriminations à l’égard des personnes malades quelle que soit leur maladie. Un arrêt de la cour d’appel de Paris de 1991 précise d’ailleurs que « juridiquement le sida ne se distingue pas des autres maladies ». Les associations de défense des personnes atteintes du sida ont certes servi de catalyseurs pour obtenir cette loi – les salariés touchés étaient victimes d’un traitement particulièrement discriminatoire et cette maladie véhicule encore un certain nombre de fantasmes – mais la loi et la jurisprudence qui protègent les salariés malades s’appliquent à l’ensemble des salariés.

Votre ouvrage intervient dans un contexte bien particulier, celui d’une amélioration notable de la santé des malades du sida grâce aux nouvelles multithérapies

En effet. Non seulement une personne peut être séropositive sans altération de sa santé, mais les nouvelles thérapies permettent aux personnes dont la maladie s’est déclarée de travailler quasi normalement pendant des années. De plus en plus fréquemment, les personnes séropositives réémergent après une baisse de leur capacité professionnelle pour reprendre une activité. Dans ce contexte, le droit ne se limite plus à organiser la sortie de l’entreprise, il doit aussi ménager le retour à un emploi normal.

Faut-il déclarer son état de santé lors de l’entretien d’embauche ?

Un malade n’est absolument pas tenu de déclarer son état de santé lors d’un entretien à l’embauche. Les questions sans rapport avec son activité professionnelle n’ont pas lieu d’être et un dépistage du virus du sida à son insu est formellement interdit. Le médecin du travail doit se contenter de juger l’aptitude à l’emploi proposé. En matière de discrimination à l’embauche, une affaire jugée par le tribunal correctionnel de Chalons-sur-Marne reste un cas de référence. Une jeune femme en période d’essai confie à l’un de ses collègues qu’elle est séropositive. L’information est aussitôt rapportée au directeur qui rompt la période d’essai. La jeune femme entame alors une procédure judiciaire et gagne son procès : quatre de ses collègues avaient accepté de témoigner et l’employeur était incapable de justifier son refus d’embauche.

On sait combien de médecins du travail pratiquent une politique « maison ». Quelle marge de confiance peut-on leur accorder ?

Le statut des médecins du travail est loin d’être satisfaisant, d’où l’ambiguïté de leur position dans certaines situations. Daniel Charles traite la question dans le livre en épousant directement le point de vue du salarié malade. Il l’invite à la prudence, sans négliger pour autant l’intérêt d’avoir le soutien du médecin du travail. Celui-ci est au cœur du dispositif de prévention et, en cas de dégradation de la santé du salarié, c’est à lui de faire des propositions à l’employeur pour protéger son emploi.

Quelles solutions envisager lorsque la santé du malade se dégrade et qu’il n’est plus en mesure d’assurer la même charge de travail ?

La personne atteinte d’une maladie grave ne peut être licenciée que si elle est devenue définitivement inapte à tout emploi dans l’entreprise. Mais cette situation extrême est rarissime. Les cas où la personne malade nécessite une réduction de sa charge de travail sont plus courants. Le mi-temps thérapeutique peut alors s’avérer bien adapté. Cette solution, prévue par le code de la Sécurité sociale, permet d’exercer à temps partiel tout en touchant une indemnisation complémentaire. Selon la baisse de ses performances, la personne malade peut aussi bénéficier du statut de travailleur handicapé, cela permet à l’entreprise de recevoir des aides pour aménager le poste de travail. Enfin, si la personne ne peut plus assumer telle ou telle tâche, les emplois qui lui conviendraient dans l’entreprise doivent lui être proposés. Maintenir une personne malade dans son milieu de travail lui permet de lutter psychologiquement contre la maladie. Cet aspect thérapeutique de l’activité professionnelle est essentiel.

Rédigé par vos soins et défendu par le député vert Yves Cochet dans le cadre de la loi des 35 heures, un amendement a été voté le 2 décembre 1999. Qu’en est-il exactement ?

Cet amendement stipule que tout salarié atteint d’une maladie grave (soit les maladies remboursées à 100 %) sera en droit d’obtenir des autorisations d’absence pour se soigner. Ce droit constitue une double avancée : d’une part, il institue la mise en œuvre du droit constitutionnel à la santé ; d’autre part, il signifie clairement que le salarié – et non plus seulement l’entreprise – peut être à l’origine de l’aménagement du temps de travail.

Comment le droit protège-t-il les personnes atteintes d’une maladie grave des licenciements abusifs ?

Avec la loi de 1990 et la jurisprudence actuelle, un licenciement pour cause de maladie n’est licite que dans la mesure où l’employeur peut prouver que les absences générées par la maladie perturbent fortement le fonctionnement de l’entreprise, que le remplacement définitif – et non pas provisoire – du salarié est indispensable, enfin que son reclassement dans l’entreprise est impossible. Sans ces trois conditions réunies, il s’agit d’un licenciement discriminatoire, donc considéré comme nul : le salarié est alors en droit d’exiger, selon son choix, des dommages et intérêts ou sa réintégration dans l’entreprise. Dans les grandes entreprises où le climat est souvent moins passionnel, cette deuxième option est très satisfaisante.

Faire respecter ses droits demande une énergie considérable. À qui les personnes atteintes d’une maladie grave peuvent-elles s’adresser dans leurs démarches ?

Même affaiblie, la personne malade trouve souvent l’énergie de faire respecter ses droits parce que sa dignité est en jeu. Reste son accès aux connaissances juridiques, et c’est justement ce qui fait l’objet de notre livre. Avant toute procédure contentieuse, le salarié peut faire appel à l’inspecteur du travail et aux représentants du personnel. Ensuite, ses principaux interlocuteurs seront les associations de malades et les organisations syndicales qui pourront l’aider à monter un dossier performant ou qui, si nécessaire, la mettront en relation avec un avocat compétent dans ce domaine.

Comment concilier l’exigence de rentabilité d’une entreprise et le fait qu’un malade puisse ne pas être au mieux de ses possibilités quotidiennement ?

Certaines entreprises considèrent les salariés comme des instruments de production en dehors de toute réalité biologique et sociale. Cette conception ressemble à celle qui était en vigueur au XIXe siècle. Or l’entreprise n’est pas seulement un lieu de production, c’est aussi un lieu d’insertion sociale. Evidemment, les salariés malades bousculent le fonctionnement traditionnel de l’entreprise et notamment sa temporalité, mais ils imposent une approche de la rentabilité qui dépasse le simple résultat à court terme. Les très rares chefs d’entreprise qui font confiance aux personnes malades se réjouissent de leurs performances. C’est que ces salariés jouent bien plus que leurs revenus, ils jouent leur dignité, leur appartenance sociale. Pourquoi se priver de leurs compétences ? Je voudrais rendre hommage à Daniel Charles, co-auteur de ce livre et récemment mort du sida. Conducteur de travaux, lorsqu’il apprit sa séropositivité, il n’hésita pas à se reconvertir pour devenir juriste en droit social. Il mena par la suite un travail tout à fait remarquable, tant sur le plan juridique que sur le plan de l’accueil des personnes séropositives. Et ce, alors qu’il était malade…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
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