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Changer
le regard sur le vieillissement devient primordial si lon
veut permettre aux vieux daujourdhui et de demain
de trouver leur place.
Jean-Claude
Henrard, professeur de santé publique, vient décrire,
en collaboration avec Joël Ankri, maître de conférences en santé
publique à luniversité René Descartes-Paris V, un ouvrage
intitulé Grand âge et santé publique (Éditions de lÉcole
nationale de la santé publique, avenue du Professeur Léon-Bernard
35043 Rennes cedex. 150 F.). Il y dénonce le pessimisme ambiant
à la mode lorsque lon parle du vieillissement de la population
française. Il pointe du doigt une prise en charge mal adaptée
et inégalitaire des personnes âgées et de leurs familles. Il
présente également les enjeux de demain avec une grande inconnue
: quel sera létat de santé des personnes du très grand
âge dans les années à venir ? Le ton est optimiste : la prise
en charge sociale de la vieillesse est possible et ne doit pas
se penser en termes de coût.
ALTERNATIVE
SANTÉ - LImpatient : À quel âge devient-on vieux
aujourdhui ?
Jean-Claude
Henrard :
Lâge est un critère insuffisant pour définir la vieillesse.
Etre vieux, cest peut-être aller au-delà de lâge
de sa génération, être un survivant en quelque sorte. Peut-être
est-ce aussi se dire que dans sa génération on a encore dix
ans à vivre, voire commencer à vivre des petites incapacités
au quotidien. Les gens âgés ne forment pas un groupe homogène.
De nombreux éléments interviennent : le parcours de vie, le
travail, la classe sociale, le sexe. De plus, toutes les générations
ne vieillissent pas au même rythme, lhistoire de chacun
a une grande importance. Etre âgé est une notion relative. Lêtre
humain na pas lâge seulement de ses artères mais
aussi de son histoire.
Cette
confusion est-elle liée à la place importante du corps dans
notre société ?
Sans
aucun doute. Le racisme anti-vieux, quon appelle « âgisme
», est renforcé par la vision dominante du vieillissement réduit
au corps. Vieillir signifie se poser des questions fondamentales
sur de possibles restrictions à venir et sur sa finitude. Ces
questions sont perçues par les plus jeunes comme à la fois menaçantes
et absentes de leurs préoccupations quotidiennes. La vieillesse
doit être replacée dans la perspective dun parcours de
vie et dans ses liens avec les autres générations.
Par
quoi se traduit cet « âgisme » ?
Notre
société véhicule une vision catastrophiste et négative de la
vieillesse. Il existe un âgisme compatissant qui présente les
personnes âgées comme pauvres, malades et dépendantes. Cette
façon de voir est souvent confortée par les discours des gériatres.
Cette vision expose la personne âgée à être vue comme objet
dassistance et non comme sujet porteur de savoir-faire.
Or il sagit dune vision partielle qui fait limpasse
sur le grand nombre de personnes âgées en bonne santé, indépendantes
et qui apportent leur contribution à la société. Lâgisme
dit « conflictuel » présente les personnes âgées comme ayant
une sécurité financière plus importante que les plus jeunes
et cherche à opposer les générations entre elles. Enfin, lâgisme
« marketing » entretient une image de prospérité de la population
âgée.
On
entend et on lit souvent que les personnes âgées coûtent cher
? 
Le terme
de coût est totalement inadapté pour parler de la vieillesse.
Dès linstant où lon confie les corps à la médecine,
cela coûte cher. La médecine coûte plus cher que le social.
Lessentiel des dépenses de santé des personnes âgées est
dû à une surconsommation de techniques coûteuses générée par
le modèle biomédical actuel. Limportance de ces dépenses
soulève avec acuité la question de lefficacité des politiques
de santé. Un nombre limité de traitements spécifiques ont prouvé
leurs bénéfices. Or on privilégie cette médecine technicienne
et on néglige le secteur médico-social (la population âgée a
davantage besoin de présence, de contacts, etc., que de médicaments).
Le secteur des personnes âgées est sinistré et laisse les familles
se débrouiller avec des moyens largement insuffisants. Notre
société fait peu defforts pour ses « vieux ». Les pouvoirs
publics sont au courant de cette situation. Mais ils sont à
la merci du lobby médico-industriel. Le problème de la vieillesse
doit être débattu par la société civile. Les réponses ne dépendent
pas uniquement de lÉtat.
Quel
est aujourdhui létat sanitaire des personnes âgées
?
Lorsquon
les interroge, elles se disent en bonne santé. Le déclin de
la mortalité est responsable de laccroissement du nombre
des plus de 85 ans. Il y a aujourdhui cinq fois plus de
survivants de 90 ans quen 1946. Ce déclin a surtout profité
aux femmes. Pourtant, elles paient au prix fort cette espérance
de vie supérieure car à leur égard lâgisme se double du
sexisme classique. Elles sont souvent veuves, elles ont moins
dargent car elles ont effectué des parcours professionnels
plus chaotiques. Les spécialistes ne savent pas expliquer cette
longévité, et le rôle des soins médicaux dans laccroissement
de lespérance de vie reste un domaine de controverse.
Dans la population des très âgés, on trouve des maladies bien
individualisées comme les démences et lostéoporose avec
ses complications fracturaires. Mesurer le poids de ces maladies
qui ne sont pas mortelles est un enjeu majeur pour lavenir.
De nouvelles maladies de sénescence que lon ne connaît
pas encore peuvent apparaître.
Le mythe
de labandon des familles fait partie de la culture anti-vieux.
Or il ne correspond à rien. Aujourdhui, les enfants adultes
procurent plus daides, et des aides plus difficiles, à
plus de parents âgés pendant des périodes de temps plus longues
que par le passé. Les aidants sont essentiellement les épouses
âgées et les filles.
Peut-on
revaloriser la notion de vieillesse ?
Dans
notre société, la seule tâche noble est de produire. Alors,
dès que lon ne travaille plus, il y a perte de rôle social
et naissance dune citoyenneté de seconde zone. Il est
nécessaire de repenser les temps de la vie. Il est possible
de travailler moins sur lannée, par exemple, et de travailler
plus longtemps pendant une vie. Lêtre humain peut avoir
des activités porteuses et créatrices tout au long de son existence.
Nous sommes enfermés dans une contradiction totale : on vit
de plus en plus vieux et le temps de travail est organisé sur
le modèle du XIXe siècle.
Quest-ce
qui vous semble important pour prendre de bonnes décisions à
propos de la vieillesse?
Cest
la première fois quune génération arrive en grand nombre
à un âge avancé. Elle a beaucoup à nous apprendre sur ce quest
le grand âge et comment on peut le négocier. Nous devons lécouter
et nous taire.Propos recueillis par Martine Laganier
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