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Février 2000

 

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on ne vieillit pas tous au même rythme

 

 

Changer le regard sur le vieillissement devient primordial si l’on veut permettre aux vieux d’aujourd’hui et de demain de trouver leur place.

Jean-Claude Henrard, professeur de santé publique, vient d’écrire, en collaboration avec Joël Ankri, maître de conférences en santé publique à l’université René Descartes-Paris V, un ouvrage intitulé Grand âge et santé publique (Éditions de l’École nationale de la santé publique, avenue du Professeur Léon-Bernard 35043 Rennes cedex. 150 F.). Il y dénonce le pessimisme ambiant à la mode lorsque l’on parle du vieillissement de la population française. Il pointe du doigt une prise en charge mal adaptée et inégalitaire des personnes âgées et de leurs familles. Il présente également les enjeux de demain avec une grande inconnue : quel sera l’état de santé des personnes du très grand âge dans les années à venir ? Le ton est optimiste : la prise en charge sociale de la vieillesse est possible et ne doit pas se penser en termes de coût.

ALTERNATIVE SANTÉ - L’Impatient : À quel âge devient-on vieux aujourd’hui ?

Jean-Claude Henrard : L’âge est un critère insuffisant pour définir la vieillesse. Etre vieux, c’est peut-être aller au-delà de l’âge de sa génération, être un survivant en quelque sorte. Peut-être est-ce aussi se dire que dans sa génération on a encore dix ans à vivre, voire commencer à vivre des petites incapacités au quotidien. Les gens âgés ne forment pas un groupe homogène. De nombreux éléments interviennent : le parcours de vie, le travail, la classe sociale, le sexe. De plus, toutes les générations ne vieillissent pas au même rythme, l’histoire de chacun a une grande importance. Etre âgé est une notion relative. L’être humain n’a pas l’âge seulement de ses artères mais aussi de son histoire.

Cette confusion est-elle liée à la place importante du corps dans notre société ?

Sans aucun doute. Le racisme anti-vieux, qu’on appelle « âgisme », est renforcé par la vision dominante du vieillissement réduit au corps. Vieillir signifie se poser des questions fondamentales sur de possibles restrictions à venir et sur sa finitude. Ces questions sont perçues par les plus jeunes comme à la fois menaçantes et absentes de leurs préoccupations quotidiennes. La vieillesse doit être replacée dans la perspective d’un parcours de vie et dans ses liens avec les autres générations.

Par quoi se traduit cet « âgisme » ?

Notre société véhicule une vision catastrophiste et négative de la vieillesse. Il existe un âgisme compatissant qui présente les personnes âgées comme pauvres, malades et dépendantes. Cette façon de voir est souvent confortée par les discours des gériatres. Cette vision expose la personne âgée à être vue comme objet d’assistance et non comme sujet porteur de savoir-faire. Or il s’agit d’une vision partielle qui fait l’impasse sur le grand nombre de personnes âgées en bonne santé, indépendantes et qui apportent leur contribution à la société. L’âgisme dit « conflictuel » présente les personnes âgées comme ayant une sécurité financière plus importante que les plus jeunes et cherche à opposer les générations entre elles. Enfin, l’âgisme « marketing » entretient une image de prospérité de la population âgée.

On entend et on lit souvent que les personnes âgées coûtent cher ?

Le terme de coût est totalement inadapté pour parler de la vieillesse. Dès l’instant où l’on confie les corps à la médecine, cela coûte cher. La médecine coûte plus cher que le social. L’essentiel des dépenses de santé des personnes âgées est dû à une surconsommation de techniques coûteuses générée par le modèle biomédical actuel. L’importance de ces dépenses soulève avec acuité la question de l’efficacité des politiques de santé. Un nombre limité de traitements spécifiques ont prouvé leurs bénéfices. Or on privilégie cette médecine technicienne et on néglige le secteur médico-social (la population âgée a davantage besoin de présence, de contacts, etc., que de médicaments). Le secteur des personnes âgées est sinistré et laisse les familles se débrouiller avec des moyens largement insuffisants. Notre société fait peu d’efforts pour ses « vieux ». Les pouvoirs publics sont au courant de cette situation. Mais ils sont à la merci du lobby médico-industriel. Le problème de la vieillesse doit être débattu par la société civile. Les réponses ne dépendent pas uniquement de l’État.

Quel est aujourd’hui l’état sanitaire des personnes âgées ?

Lorsqu’on les interroge, elles se disent en bonne santé. Le déclin de la mortalité est responsable de l’accroissement du nombre des plus de 85 ans. Il y a aujourd’hui cinq fois plus de survivants de 90 ans qu’en 1946. Ce déclin a surtout profité aux femmes. Pourtant, elles paient au prix fort cette espérance de vie supérieure car à leur égard l’âgisme se double du sexisme classique. Elles sont souvent veuves, elles ont moins d’argent car elles ont effectué des parcours professionnels plus chaotiques. Les spécialistes ne savent pas expliquer cette longévité, et le rôle des soins médicaux dans l’accroissement de l’espérance de vie reste un domaine de controverse. Dans la population des très âgés, on trouve des maladies bien individualisées comme les démences et l’ostéoporose avec ses complications fracturaires. Mesurer le poids de ces maladies qui ne sont pas mortelles est un enjeu majeur pour l’avenir. De nouvelles maladies de sénescence que l’on ne connaît pas encore peuvent apparaître.

Et la famille ?

Le mythe de l’abandon des familles fait partie de la culture anti-vieux. Or il ne correspond à rien. Aujourd’hui, les enfants adultes procurent plus d’aides, et des aides plus difficiles, à plus de parents âgés pendant des périodes de temps plus longues que par le passé. Les aidants sont essentiellement les épouses âgées et les filles.

Peut-on revaloriser la notion de vieillesse ?

Dans notre société, la seule tâche noble est de produire. Alors, dès que l’on ne travaille plus, il y a perte de rôle social et naissance d’une citoyenneté de seconde zone. Il est nécessaire de repenser les temps de la vie. Il est possible de travailler moins sur l’année, par exemple, et de travailler plus longtemps pendant une vie. L’être humain peut avoir des activités porteuses et créatrices tout au long de son existence. Nous sommes enfermés dans une contradiction totale : on vit de plus en plus vieux et le temps de travail est organisé sur le modèle du XIXe siècle.

Qu’est-ce qui vous semble important pour prendre de bonnes décisions à propos de la vieillesse?

C’est la première fois qu’une génération arrive en grand nombre à un âge avancé. Elle a beaucoup à nous apprendre sur ce qu’est le grand âge et comment on peut le négocier. Nous devons l’écouter et nous taire.Propos recueillis par Martine Laganier

 

 

 

 

 

 

 

 
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