Alternative
Santé - L'Impatient,
le mensuel de votre santé au quotidien. Se soigner autrement grâce
aux ressources des médecines alternatives et naturelles.
Nous
enquêtions auprès dune source indépendante sur le fioul
de lErika, quand nous avons appris que les autorités savaient
quil était classé cancérogène. Les réactions ci-dessous
en disent long sur le scandaleux silence dont on voulait entourer
cette affaire.
Notre
engagement nest basé que sur notre volonté davoir
une attitude citoyenne. Il ma semblé incroyable quon
puisse laisser
des milliers de personnes ramasser des produits pétroliers sur
les plages sans quaucune analyse de ces produits nait
été pratiquée, sans que personne ne se soit assuré de leur innocuité
! ». Cest Bernard Tailliez, directeur du laboratoire Analytika,
qui sexprime ainsi. Le 27 janvier dernier, cette entreprise
indépendante publiait son rapport dexpertise à partir
déchantillons ramassés au hasard sur les plages. Une véritable
bombe : « Nous venons de terminer lexpertise dun
échantillon de rejet pétrolier provenant de lépave de
lErika (prélevé le 4 janvier 2000 sur les côtes de lîle
de Groix), indique le rapport. Le rejet analysé contient une
multitude de substances hautement cancérogènes (classe des HAP-hydrocarbures
aromatiques polycycliques) connues et inconnues à une
teneur certainement supérieure à 1000 ppm (parties par million),
soit 0,1 %. En dautres termes, si 15 000 tonnes du chargement
de lErika ont été rejetées à ce jour, 15 tonnes de produits
hautement cancérogènes y sont présents. » Et le laboratoire
Analytika va encore plus loin : ce produit que les bénévoles
ramassent à la pelle ne serait pas du fioul lourd n° 2 comme
laffirme la compagnie TotalFina, mais un DIS (catégorie
des Déchets industriels spéciaux), dont le pétrolier était en
train de se débarrasser discrètement en lenvoyant vers
une centrale thermique italienne (au grand dam des écologistes
italiens !) au lieu de lincinérer légalement.
Total
ment absurde
Le rapport
est transmis à toutes les autorités compétentes, circule dans
les rédactions des grands médias, sur Internet LAFP
en fait une dépêche, le 30 janvier. Le lendemain, Christophe
Rousseau, directeur adjoint du Cedre (Centre de documentation,
de recherche et dexpérimentation sur les pollutions accidentelles
des eaux), fait publier un communiqué dans lequel il affirme
que le fioul de lErika est « tout ce quil y a de
plus normal » tout en reconnaissant quil contient des
hydrocarbures « dont certains peuvent être cancérogènes » mais
en précisant que les risques encourus par les bénévoles sont
minimes et « quil suffit de mettre des gants ». Le Cedre,
créé après la catastrophe de lAmoco Cadiz, officiellement
chargé de répondre à ce genre daccident, a été pris à
partie par des élus bretons et par une partie de la presse pour
son incompétence à répondre à lactuelle catastrophe ;
dans son comité dadministration on relève la présence
des groupes pétroliers. Côté TotalFina, la réaction, le jour
même, est conforme à celle du Cedre : « allégations erronées,
voire mensongères et malveillantes ». Selon ses experts, « le
fioul lourd est bien un résidu de distillation » mais pas «
un déchet », bien quils reconnaissent sa forte teneur
en soufre, de 2,3 %. À leur suite, ministères et services publics
répètent le même discours mais personne ne vient voir
les échantillons ramassés par Analytika ! Aucun expert ne se
propose pour refaire, comme cela se pratique normalement en
milieu scientifique, les mêmes analyses et les contrôler. «
Tout ce que je demande, insiste Bernard Tailliez, cest
que les pièces à conviction soient analysées par des experts
indépendants ». Des experts pas faciles à trouver dailleurs,
quand on sait que 90 % des laboratoires de chimie organique
sont financés par les groupes industriels ! Depuis, ces premières
analyses auraient été confirmées par dautres prélèvements
directement pris de ce qui séchappe des soutes de lépave.
Or ce fait soulève deux questions : la nature véritable du produit
et sa toxicité. Si le produit nest « que » du fioul lourd
n° 2, TotalFina est exonéré de toute responsabilité civile grâce
à un protocole modifiant la Convention internationale de 1969
et ratifié par la France en 1993 sous la signature de
Roland Dumas dont les liens directs ou indirects avec le groupe
Elf ont défrayé lactualité depuis déjà quelque temps !
Par contre si le produit est un déchet interdit de transport,
TotalFina redevient pénalement responsable, ce qui change la
nature des actions juridiques engagées par le collectif anti-
marée noire et des élus bretons.
Hydrocarbures
cancérogènes
Et la toxicité
? « Fioul ou pas, ça ne change rien ! », tonne Dominique Lanoe,
représentant lassociation Alert (Association pour létude
des risques au travail). « De toute façon, ce produit est cancérogène.
Et ce qui a été analysé par Analytika est bien ce quon
ramassait sur les plages ! Quand on dit fioul n°1 ou n° 2, cela
ne signifie pas une graduation dans la toxicité, mais simplement
que les preuves formelles ne peuvent pas être apportées. Pourquoi
? parce que ces produits, comme le benzène, ne se trouvent jamais
seuls, donc ne peuvent pas être isolés comme facteurs à risque.
Il nempêche : le fioul n°2 est classé comme dangereux
et ne peut en aucun cas être mis à la disposition du grand public.
» Or les bénévoles nont jamais été officiellement et très
clairement instruits des dangers possibles. « Ce produit étant
peu volatil, les risques dinhalation sont nuls. Le risque
de pénétration par voie cutanée est beaucoup plus important,
doù la nécessité des gants, ce qui semble évident
», peut-on entendre dans les divers organismes experts en santé
publique. Des réflexions qui provoquent la colère chez les bénévoles
: « Il faut se rendre compte des conditions, surtout les premiers
jours, se révolte Lucie Giraud-Roux du Croisic. Cétait
les tempêtes, les grandes marées tout était couvert de
pétrole, cétait terrifiant. Il y en avait partout, même
sur les routes. En peu de temps, on était tout noir, avec le
vent, on en recevait partout. Les gants, au bout de 10 minutes,
restaient collés dans la masse gluante, alors on continuait
à mains nues. Dès les premiers jours, beaucoup de gens étaient
malades avec des réactions cutanées, de la toux, les yeux irrités
» Certaines communes interdisent aux bénévoles de sapprocher
des côtes, mais chaque maire réagit comme il peut, sans informations,
sans aides. « Pour voir les affiches officielles, il fallait
les chercher, se souvient Antonia Humbert, du Pornic. Quand
on nous recommandait les cirés et les bottes, cétait pour
ne pas nous salir mais pas dans le sens de protection de la
santé. » Le premier grand article sur le sujet est paru dans
le journal Sud Ouest, le 16 janvier, trois semaines après la
catastrophe. Et que dire des solvants utilisés par les bénévoles
pour se nettoyer de laffreuse matière visqueuse ? Qui
a analysé le mélange fioul et solvants avec ses possibles conséquences
? Qui a analysé la réaction chimique entre le produit polluant
et les gants de différentes marques trouvés dans les grandes
surfaces (et dont les entreprises de production appartiennent
quasiment toutes à TotalFina) ? Personne. « Oui, le risque est
faible, notre intention nest pas de paniquer tout le monde
!, insiste Daniel Lanoe, mais il nest pas nul ! On pourrait
voir apparaître dans vingt ou quarante ans, des cancers ou des
problèmes graves parmi les milliers de bénévoles, de pompiers,
de militaires qui, eux, ont passé des semaines sur les plages
! » Pour Alert, comme pour le Collectif anti-marées noires,
il faut exiger du gouvernement la mise en place dun suivi
épidémiologique sérieux à court et à long terme de toutes les
personnes qui ont été en contact avec le produit et dont certaines
sont des enfants, des collégiens ou des personnes ayant déjà
des problèmes de santé ! Toute cette affaire pose dailleurs
le problème de lemploi de bénévoles en de pareils cas.
Nest-ce pas le travail de professionnels équipés et formés
? Pour Pierre Guyonnet, responsable chez Total de la Mission
Loire-Atlantique, « le nettoyage est mené par lÉtat, nous
nassumons pas et ne pouvons en assumer lensemble
». Total, nayant pas les moyens pour cela et ne voulant
pas se substituer à lÉtat, nintervient que sur certains
chantiers spécifiques et sur le traitement final des déchets
récoltés. Les quarante personnes formant la mission de crise
et les 730 millions de francs dégagés ne seraient quun
geste de bonne volonté. Au vu de cet état des lieux, le Collectif
anti-marées noires appelle les bénévoles a cesser le travail
et à se faire connaître. Et sinquiète déjà dune
possible réforme du plan anti-pollution Polmar (qui a montré
son inefficacité face à 400 kilomètres de côtes polluées) dans
lequel les bénévoles seraient désormais partie intégrante du
dispositif. Et quand le chargement déversé sera chimique ou
radioactif, que se passera-t-il ?