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Avril 2000

ERIKA

On a menti aux bénévoles

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ERIKA
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 Société
bvert1.gif (123 octets) Violence scolaire

 

 

 

Nous enquêtions auprès d’une source indépendante sur le fioul de l’Erika, quand nous avons appris que les autorités savaient qu’il était classé cancérogène. Les réactions ci-dessous en disent long sur le scandaleux silence dont on voulait entourer cette affaire.

 

 

“Notre engagement n’est basé que sur notre volonté d’avoir une attitude citoyenne. Il m’a semblé incroyable qu’on puisse laisser des milliers de personnes ramasser des produits pétroliers sur les plages sans qu’aucune analyse de ces produits n’ait été pratiquée, sans que personne ne se soit assuré de leur innocuité ! ». C’est Bernard Tailliez, directeur du laboratoire Analytika, qui s’exprime ainsi. Le 27 janvier dernier, cette entreprise indépendante publiait son rapport d’expertise à partir d’échantillons ramassés au hasard sur les plages. Une véritable bombe : « Nous venons de terminer l’expertise d’un échantillon de rejet pétrolier provenant de l’épave de l’Erika (prélevé le 4 janvier 2000 sur les côtes de l’île de Groix), indique le rapport. Le rejet analysé contient une multitude de substances hautement cancérogènes (classe des HAP-hydrocarbures aromatiques polycycliques) connues et inconnues – à une teneur certainement supérieure à 1000 ppm (parties par million), soit 0,1 %. En d’autres termes, si 15 000 tonnes du chargement de l’Erika ont été rejetées à ce jour, 15 tonnes de produits hautement cancérogènes y sont présents. » Et le laboratoire Analytika va encore plus loin : ce produit que les bénévoles ramassent à la pelle ne serait pas du fioul lourd n° 2 comme l’affirme la compagnie TotalFina, mais un DIS (catégorie des Déchets industriels spéciaux), dont le pétrolier était en train de se débarrasser discrètement en l’envoyant vers une centrale thermique italienne (au grand dam des écologistes italiens !) au lieu de l’incinérer légalement.

Total ment… absurde

Le rapport est transmis à toutes les autorités compétentes, circule dans les rédactions des grands médias, sur Internet… L’AFP en fait une dépêche, le 30 janvier. Le lendemain, Christophe Rousseau, directeur adjoint du Cedre (Centre de documentation, de recherche et d’expérimentation sur les pollutions accidentelles des eaux), fait publier un communiqué dans lequel il affirme que le fioul de l’Erika est « tout ce qu’il y a de plus normal » tout en reconnaissant qu’il contient des hydrocarbures « dont certains peuvent être cancérogènes » mais en précisant que les risques encourus par les bénévoles sont minimes et « qu’il suffit de mettre des gants ». Le Cedre, créé après la catastrophe de l’Amoco Cadiz, officiellement chargé de répondre à ce genre d’accident, a été pris à partie par des élus bretons et par une partie de la presse pour son incompétence à répondre à l’actuelle catastrophe ; dans son comité d’administration on relève la présence des groupes pétroliers. Côté TotalFina, la réaction, le jour même, est conforme à celle du Cedre : « allégations erronées, voire mensongères et malveillantes ». Selon ses experts, « le fioul lourd est bien un résidu de distillation » mais pas « un déchet », bien qu’ils reconnaissent sa forte teneur en soufre, de 2,3 %. À leur suite, ministères et services publics répètent le même discours mais… personne ne vient voir les échantillons ramassés par Analytika ! Aucun expert ne se propose pour refaire, comme cela se pratique normalement en milieu scientifique, les mêmes analyses et les contrôler. « Tout ce que je demande, insiste Bernard Tailliez, c’est que les pièces à conviction soient analysées par des experts indépendants ». Des experts pas faciles à trouver d’ailleurs, quand on sait que 90 % des laboratoires de chimie organique sont financés par les groupes industriels ! Depuis, ces premières analyses auraient été confirmées par d’autres prélèvements directement pris de ce qui s’échappe des soutes de l’épave. Or ce fait soulève deux questions : la nature véritable du produit et sa toxicité. Si le produit n’est « que » du fioul lourd n° 2, TotalFina est exonéré de toute responsabilité civile grâce à un protocole modifiant la Convention internationale de 1969 et ratifié par la France en 1993 sous la signature de… Roland Dumas dont les liens directs ou indirects avec le groupe Elf ont défrayé l’actualité depuis déjà quelque temps ! Par contre si le produit est un déchet interdit de transport, TotalFina redevient pénalement responsable, ce qui change la nature des actions juridiques engagées par le collectif anti- marée noire et des élus bretons.

Hydrocarbures cancérogènes

Et la toxicité ? « Fioul ou pas, ça ne change rien ! », tonne Dominique Lanoe, représentant l’association Alert (Association pour l’étude des risques au travail). « De toute façon, ce produit est cancérogène. Et ce qui a été analysé par Analytika est bien ce qu’on ramassait sur les plages ! Quand on dit fioul n°1 ou n° 2, cela ne signifie pas une graduation dans la toxicité, mais simplement que les preuves formelles ne peuvent pas être apportées. Pourquoi ? parce que ces produits, comme le benzène, ne se trouvent jamais seuls, donc ne peuvent pas être isolés comme facteurs à risque. Il n’empêche : le fioul n°2 est classé comme dangereux et ne peut en aucun cas être mis à la disposition du grand public. » Or les bénévoles n’ont jamais été officiellement et très clairement instruits des dangers possibles. « Ce produit étant peu volatil, les risques d’inhalation sont nuls. Le risque de pénétration par voie cutanée est beaucoup plus important, d’où la nécessité des gants, ce qui semble évident… », peut-on entendre dans les divers organismes experts en santé publique. Des réflexions qui provoquent la colère chez les bénévoles : « Il faut se rendre compte des conditions, surtout les premiers jours, se révolte Lucie Giraud-Roux du Croisic. C’était les tempêtes, les grandes marées… tout était couvert de pétrole, c’était terrifiant. Il y en avait partout, même sur les routes. En peu de temps, on était tout noir, avec le vent, on en recevait partout. Les gants, au bout de 10 minutes, restaient collés dans la masse gluante, alors on continuait à mains nues. Dès les premiers jours, beaucoup de gens étaient malades avec des réactions cutanées, de la toux, les yeux irrités… » Certaines communes interdisent aux bénévoles de s’approcher des côtes, mais chaque maire réagit comme il peut, sans informations, sans aides. « Pour voir les affiches officielles, il fallait les chercher, se souvient Antonia Humbert, du Pornic. Quand on nous recommandait les cirés et les bottes, c’était pour ne pas nous salir mais pas dans le sens de protection de la santé. » Le premier grand article sur le sujet est paru dans le journal Sud Ouest, le 16 janvier, trois semaines après la catastrophe. Et que dire des solvants utilisés par les bénévoles pour se nettoyer de l’affreuse matière visqueuse ? Qui a analysé le mélange fioul et solvants avec ses possibles conséquences ? Qui a analysé la réaction chimique entre le produit polluant et les gants de différentes marques trouvés dans les grandes surfaces (et dont les entreprises de production appartiennent quasiment toutes à TotalFina) ? Personne. « Oui, le risque est faible, notre intention n’est pas de paniquer tout le monde !, insiste Daniel Lanoe, mais il n’est pas nul ! On pourrait voir apparaître dans vingt ou quarante ans, des cancers ou des problèmes graves parmi les milliers de bénévoles, de pompiers, de militaires qui, eux, ont passé des semaines sur les plages ! » Pour Alert, comme pour le Collectif anti-marées noires, il faut exiger du gouvernement la mise en place d’un suivi épidémiologique sérieux à court et à long terme de toutes les personnes qui ont été en contact avec le produit et dont certaines sont des enfants, des collégiens ou des personnes ayant déjà des problèmes de santé ! Toute cette affaire pose d’ailleurs le problème de l’emploi de bénévoles en de pareils cas. N’est-ce pas le travail de professionnels équipés et formés ? Pour Pierre Guyonnet, responsable chez Total de la Mission Loire-Atlantique, « le nettoyage est mené par l’État, nous n’assumons pas et ne pouvons en assumer l’ensemble ». Total, n’ayant pas les moyens pour cela et ne voulant pas se substituer à l’État, n’intervient que sur certains chantiers spécifiques et sur le traitement final des déchets récoltés. Les quarante personnes formant la mission de crise et les 730 millions de francs dégagés ne seraient qu’un geste de bonne volonté. Au vu de cet état des lieux, le Collectif anti-marées noires appelle les bénévoles a cesser le travail et à se faire connaître. Et s’inquiète déjà d’une possible réforme du plan anti-pollution Polmar (qui a montré son inefficacité face à 400 kilomètres de côtes polluées) dans lequel les bénévoles seraient désormais partie intégrante du dispositif. Et quand le chargement déversé sera chimique ou radioactif, que se passera-t-il ?

Marthe Cousin

 

 

 

 

 

 

 
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