Alternative
Santé - L'Impatient,
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aux ressources des médecines alternatives et naturelles.
Il
y a quelques semaines, des cas de violences graves dans les
écoles ont fait la une des médias. Nous avons interrogé un spécialiste
de léducation pour en comprendre lorigine. Nous
sommes tous concernés.
Pour
mieux comprendre la violence scolaire, nous avons interviewé
Bernard Charlot, professeur en sciences de léducation
à luniversité Paris VIII, à Saint-Denis. Il y dirige des
recherches sur le rapport des jeunes de banlieue au savoir et
à lécole. Il a présidé le comité scientifique sur les
violences scolaires lancé par les ministères de lÉducation
nationale et de lIntérieur.
ALTERNATIVE
SANTÉ - LImpatient : Quelles sont les sources de tensions
et de violence à lécole ?
Bernard
Charlot : La violence augmente alors que ce quon appelle
léchec scolaire a diminué. Le pourcentage de jeunes sortis
de lécole sans diplôme dépassait 20 % au début des années
70, il se situe autour de 10 % aujourdhui. Si la violence
saccroît dans les lycées, cest parce quy sont
scolarisés des jeunes qui ny seraient pas entrés autrefois.
Ils se retrouvent dans un monde qui leur semble étranger et
dont ils ne connaissent ni les repères ni les règles. Il ne
s'agit pas seulement dun problème de socialisation scolaire,
mais de la confrontation au savoir. La violence se prépare au
jour le jour en classe, dans la banalité de lacte pédagogique.
Que se passe-t-il lorsque des élèves ne comprennent pas ce qui
leur est demandé ou quon cherche à leur enseigner des
choses qui ne font pas sens pour eux ? Lenseignant reprend
ses explications, une fois, deux fois, trois fois. Si lélève
reste toujours imperméable, il est difficile déluder la
question : « Qui est bête ? ». Pour le professeur, la réponse
est facile : « Cest lélève », même sil se
sent personnellement atteint. Lélève se dira soit que
le professeur est mauvais, soit que cest lui qui est nul.
Ce qui est en jeu, dans cette vie quotidienne de la classe,
cest la dignité personnelle et professionnelle de chacun
et pour lélève, lespoir davoir une
vie normale plus tard. Cest un enjeu de taille. On comprend
que la tension le soit aussi, ainsi que le risque de violence.
Est-ce
que la mission de lécole nest pas également en cause
?
Depuis
les années 60, lécole est prise dans le piège du « tout
professionnel » : que ce soit pour les parents, les élèves ou
les politiques, on estime quelle est faite pour trouver
un travail plus tard. Dès lors, cest toute sa vie que
lon y joue. On ne souligne plus quelle est aussi,
et dabord, un lieu où lon peut apprendre des choses
que lon ne peut pas apprendre ailleurs, et trouver des
repères permettant de mieux comprendre ce quest la vie,
qui lon est soi-même, ce qu'est vivre en commun.
Les
phénomènes de peur et dethnicisation nexpliquent-ils
pas léclatement de la violence ?
Les
incidents éclatent souvent du fait de dérapages relationnels,
soit entre élèves, soit entre élèves et enseignants. Cela commence
par un mini-conflit. Puis les protagonistes tentent de conjurer
leur peur réciproque en faisant montre dagressivité. Le
ton monte, chacun sénerve et cela peut aller jusquà
la violence physique ou lagression verbale. On en arrive
là lorsquil ne sagit plus dun professionnel
face à un élève, mais de deux « je » totalement engagés dans
une situation où les émotions cessent dêtre régulées.
Si lun des deux ne trouve pas le moyen permettant à chacun
de sauver la face, ou si une médiation ne se met pas en place,
la situation devient explosive. Par ailleurs, dans des banlieues
comme la Seine-Saint-Denis, nous constatons une structuration
entre les « eux » et les « nous ». Eux, ce sont les profs, les
Français, les blancs et les « bouffons » Le « bouffon
», cest le bon élève, celui qui « en fait trop » et essaie
davoir 16 de moyenne. Si le bouffon est noir, cest
un « faux black », cest-à-dire un blanc. Côté enseignants,
cest le schéma inverse. Les « nous », ce sont les enseignants,
les bons élèves ou au moins les élèves tranquilles, en opposition
avec les « eux », les autres, les élèves avec qui lon
a des problèmes, et qui sont souvent issus de limmigration.
On assiste à une « ethnicisation » des rapports scolaires.Il
y a quelques années, les enseignants parlaient des difficultés
des « jeunes dorigine populaire ». Leurs propos évoquent
désormais plus ou moins ouvertement des problèmes ethniques.
Quand ils disent « avec ces jeunes-là », on sait de qui il sagit.
Il ne sagit pas de racisme à proprement parler. Ces
enseignants constatent simplement que ceux avec qui ils ont
des difficultés permanentes sont souvent des jeunes dorigine
maghrébine ou africaine et, oubliant que ce sont aussi des jeunes
de milieu populaire, ils commencent à décrire et interpréter
ces difficultés en termes ethniques. Ce processus dethnicisation
se retrouve dans les injures entre élèves « sale juif » ou «
sale porc » adressées à un « blanc » ou à un copain, ou même
à un jeune de la même appartenance. On les entend aussi entre
jeunes dorigine maghrébine et jeunes Africains ou jeunes
Turcs ou entre jeunes dorigine marocaine ou algérienne.
Les rapports de force à lécole tendent de plus en plus
à sexprimer en termes ethniques. Il y a là une véritable
bombe à retardement. Si on ne réagit pas très vite, elle risque
littéralement de faire flamber lécole.
Quelles
sont selon vous les solutions ?
Il
en existe plusieurs. En premier lieu le renvoi, non de lélève,
mais du conflit. On connaît le principe : renvoyer à un autre
lieu, à un autre moment, souvent à une autre instance, la résolution
du conflit. Cela permet de laisser retomber lémotion et
de gérer le conflit à froid. Des médiations sont mises en place
dans certains établissements. Les enseignants adeptes de la
pédagogie active pratiquent depuis longtemps cette technique
plus facile à énoncer quà appliquer. Cela suppose que
les élèves puissent gérer le conflit par la parole, ce qui est
particulièrement difficile pour ceux qui, précisément, sont
les plus violents. Cela suppose aussi que les enseignants renoncent
à être à la fois juge et partie et prennent du recul. Lélément
clé demeure la constitution dune équipe dadultes
soudée autour dun chef détablissement. Partout où
la violence est moindre, cette équipe existe. Elle fait front
plutôt que détaler ses dissensions. On sait également
que les établissements de plus de mille élèves, cest de
la folie ! Le fractionnement des très gros établissements permettrait
de diminuer les risques de violence. Enfin, on rencontre davantage
de difficultés dans les établissements connaissant un plus grand
turn-over du personnel. Quand en trois ans, le principal, le
principal adjoint, le conseiller principal déducation
et la moitié des enseignants ont changé alors que les élèves
restent au minimum quatre ans au collège, davantage en cas de
redoublement, cela est source dinstabilité. Une autre
question se pose, relevant de ce que lon appelle le rapport
à la loi. Les collèges et lycées offrent-ils une règle annoncée,
visible et vérifiable ? Offrent-ils un système de sanctions
clair ou bien limage dun monde où tout se négocie,
dans un rapport de forces permanent ? Le règlement intérieur
est-il une loi de létablissement applicable à tous ou
une série dobligations qui ne concernent que les élèves
? En matière dattitudes, il faut des repères ne variant
pas selon les adultes de l'établissement, et des lois internes
que les adultes sappliquent aussi à eux-mêmes (sils
arrivent en retard, par exemple ). Si tout est négociable,
le jeune dira toujours que dautres font ce quon
lui reproche, sans être punis, et considérera comme injuste
que lui le soit.
Peut-on
se contenter aujourdhui de solutions qui nengagent
que lécole ?
Il
est évident quon ne peut se limiter à des solutions qui
nengagent que lécole. Les solutions à longue portée
exigent non pas des plans, mais des projets qui soient à la
fois des projets décole et des projets de société. Il
faut une vraie réflexion des hommes politiques et de la société
sur lécole. Dire clairement aux enseignants ce que lon
attend deux, et leur donner les moyens datteindre
les objectifs quon leur fixe. Mais il est tout aussi évident
que la lutte contre la violence engage aussi lécole, dans
ses pratiques quotidiennes. La question de la violence, cest
aussi celle de la confrontation quotidienne au savoir, au plaisir
dapprendre. Je nai jamais vu un élève allant à lécole
avec plaisir et trouvant que cela lui apporte quelque chose
sauter à la gorge de son professeur. Les élèves se plaignent
beaucoup que lécole, « cest toujours pareil ». Si
lécole était un lieu daventure intellectuelle, elle
serait moins en proie aux violences.
Propos
recueillis par Richard Belfer
Pour
en savoir plus
Violence à lécole, état des savoirs, ouvrage collectif
coordonné par Bernard Charlot et Jean-Claude Emin, 1997, éd.
Armand Colin.
Le Rapport au savoir en milieu populaire. Une recherche dans
les lycées professionnels de banlieue, Bernard Charlot, 1999,
éd. Anthropos.