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Mai 2000

Dérèglements hormonaux
la reproduction en danger

 

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Notre système hormonal est-il perturbé par les pesticides, plastiques ou cosmétiques ? En agissant sur le système endocrinien, ces substances pourraient être à l’origine de la baisse de la fertilité et de l’augmentation spectaculaire de certains cancers. Dans le monde animal, la preuve est faite des ravages causés par ces polluants. Et pour l’homme ?

 

 

 

Tchernobyl, Seveso, marée noire de l’Erika sont les blessures spectaculaires infligées à la nature et aux hommes. Plus discrète, parce qu’insidieuse et complexe, une autre forme de pollution préoccupe la communauté scientifique : la pollution hormonale. C’est-à-dire le fait qu’en mimant nos hormones naturelles, différents polluants perturbent l’organisme. L’alerte est donnée au début des années 90. De nombreux travaux de scientifiques de différents pays indiquent que la qualité du sperme est en déclin (baisse du nombre de spermatozoïdes). Un déclin lent mais régulier. Partout dans le monde, les cancers des testicules, de la prostate et les cancers du sein se multiplient. En France, ce dernier a augmenté de près de 60 % en vingt ans. On constate également que la puberté intervient de plus en plus tôt chez les filles. Pour Les Amis de la Terre, le WWF et Greenpeace, notre environnement est directement responsable de cette « tragédie hormonale ». Ces associations dénoncent l’usage inconsidéré de multiples substances qui dérèglent l’équilibre hormonal. « Alors que les produits chimiques continuent à envahir notre environnement, les preuves s’accumulent de dégâts irréversibles chez les hommes et pour la vie sauvage. Les perturbateurs endocriniens sont le plus récent danger à être reconnu comme une menace pour la vie sur notre planète. Ce pourrait être le dernier », alerte le WWF.Publié en 1996 aux États-Unis, le livre de Theo Colborn, Our stolen futur (Ce livre est paru sous le titre L’Homme en voie de disparition ?, éd. Terre Vivante.) fait l’effet d’une bombe. Cette biologiste américaine avance que les polluants chimiques seraient les principaux responsables non seulement de la baisse des spermatozoïdes, mais encore de l’augmentation des maladies infectieuses, des cancers du sein et des testicules, et même des flambées de violence que connaissent certains quartiers. Le livre, préfacé par Al Gore, vice-président des États-Unis, connaît outre-Atlantique un énorme succès. Il déclenche une flambée d’inquiétude, de discussions passionnées et de travaux. L’industrie chimique, particulièrement mise en cause, fait tout pour le discréditer.

Poissons hermaphrodites

Dès les années 60, un certain nombre de faits troublants étaient constatés sur la faune. Dans la région des Grands Lacs, aux États-Unis, les éleveurs de visons s’inquiètent. Leurs bêtes deviennent stériles. Les polluants présents dans les poissons qui les nourrissent sont désignés comme responsables. Un peu plus au sud, en Floride, ce sont les alligators sauvages qui naissent avec des pénis atrophiés. En 1988, les phoques de la mer du Nord sont décimés par une mystérieuse maladie. En Grande-Bretagne, en aval d’une station d’épuration, les poissons présentent à la fois des caractéristiques mâles et femelles. Ailleurs, ce sont les oiseaux qui perdent tout intérêt pour leur progéniture.À chaque fois, les études démontrent que les polluants d’origine industrielle sont la cause de ces troubles. Ces polluants ont pour nom DDT, PCB, dioxine, nonylphénol, cadmium ou plomb (lire encadré). Et la liste est encore longue. Chez les mammifères, de nombreuses expériences menées sur des hamsters, des souris ou des rats démontrent l’impact de nombre de ces polluants sur la malformation des testicules, les modifications du cycle de reproduction ou la baisse de fertilité. Des phtalates, utilisées pour assouplir le plastique, au revêtement des boîtes de conserves, en passant par de nombreux pesticides ou alkyphénols utilisés dans les lessives, nous sommes chaque jour un peu plus en contact avec des perturbateurs endocriniens. Certains, particulièrement redoutables, font partie de la famille des POP (polluants organiques persistants). Ils ont comme caractéristiques de s’accumuler tout au long de la chaîne alimentaire, de subsister dans l’environnement des dizaines d’années et d’être, de plus, extrêmement mobiles. Parmi les plus connus figurent la dioxine, le DDT et les PCB. Même si certains sont déjà interdits dans quelques pays, tout le monde est concerné : « Diffusé en Afrique, le DDT peut se retrouver dans la graisse des ours polaires », explique Olivier Van Bogaert, du WWF. 

Le problème des doses

 

Les phtalates sont largement utilisés pour assouplir le plastique (PVC), leur toxicité hépatique et pour la reproduction a été démontrée chez l’animal. Greenpeace a mené à travers le monde des campagnes très agressives pour interdire leur utilisation dans les jouets pour enfants. En juillet 1999, la France décide de suspendre la commercialisation, la fabrication, l’importation et l’exportation des jouets et articles de puériculture destinés aux jeunes enfants, contenant des phtalates. Même si, Bernard Kouchner, alors secrétaire d’État à la Santé, relativise le problème : « L’exposition actuelle aux phtalates reste inférieure aux doses pour lesquelles un effet est observé chez l’animal. »Les doses restent la pomme de discorde du monde scientifique. Si certains estiment que ce qui est observé chez les animaux est valable pour l’homme, d’autres considèrent que les humains ne sont pas en contact permanent avec des sources suffisamment importantes de polluants hormonaux pour en subir les conséquences. En Europe, il faut attendre 1996 pour que se mette en place un début de concertation. Réunis à Weybridge, en Grande-Bretagne, la Commission européenne, l’OCDE, l’Organisation mondiale de la santé et des représentants de l’industrie chimique se mettent d’accord sur « l’urgence d’organiser une action pour établir les incertitudes et les lacunes de nos connaissances et les dangers potentiels pour les populations humaines et animales des produits chimiques ».Pour l’agence américaine de protection de l’environnement (US EPA) « l’hypothèse des perturbateurs endocriniens est d’un intérêt suffisant pour justifier un effort de recherche concerté ». Américains et Européens décident de travailler ensemble.

 

15 000 produits chimiques testés

 

Un début de victoire, après des années de combat, pour les écologistes ? Les équipes scientifiques ne sont pas au bout de leurs peines tant le sujet est complexe. En matière de cancers ou de baisse de la fertilité, les causes invoquées sont multiples : alimentation, stress et d’autres types de pollution sont aussi mis en cause. Jusqu’à présent, les responsabilités incombant à l’un ou l’autre facteurs n’ont pu être établies. Plus grave, la grande majorité de produits chimiques – plus de 100 000 dont 1 000 nouveaux mis chaque année sur le marché – n’ont pas été testés du point de vue de leur toxicité hormonale. Le sénat américain, en demandant que soient étudiées systématiquement les 15 000 substances chimiques utilisées en gros tonnages aux États-Unis, afin de mieux connaître leurs effets comme modulateurs endocriniens, oblige l’industrie chimique à réagir. Les résultats sont attendus pour la fin de cette année, en dépit de la difficulté à mettre en place des batteries de tests normalisés.« On s’est beaucoup attaché à trouver les mécanismes des perturbateurs endocriniens, alors que ce n’est pas la peine si on en constate les effets ». À Bruxelles, Jean-François Junger, qui suit ce dossier à la Commission européenne, explique que les substances dangereuses ne sont pas toujours celles qu’on croit. La pilule contraceptive, les traitements hormonaux de la ménopause pourraient ainsi contribuer à la pollution hormonale. En transitant, par les urines, dans les stations d’épuration, ces hormones ne seraient pas détruites – comme on l’a longtemps pensé – mais au contraire réactivées. « Or certaines hormones utilisées dans les pilules contraceptives sont 10 000 fois plus puissantes que le nonylphénol qui a féminisé des poissons anglais en aval d’une station d’épuration. La recherche se heurte à la complexité du fonctionnement du corps humain qu’on connaît encore mal, mais de nombreux pays ont déjà interdit des substances soupçonnées de toxicité hormonale », ajoute-t-il. C’est le cas du nonylphénol, interdit en Suisse dans les produits de lessive, mais encore utilisé dans ce pays par l’industrie. De son côté, la Suède a décidé d’éliminer, d’ici à 2005, les substances ignifuges qu’on trouve dans la plupart des appareils électroniques (télévisions, ordinateurs…). Début 2001, la Communauté européenne a prévu de réunir un forum scientifique pour faire le point sur l’état des recherches et des mesures de protection.

La France épargnée… ?

 

La France semble curieusement absente de ce débat qui, depuis de nombreuses années, fait l’objet d’études dans les pays d’Europe du Nord. La pollution hormonale se serait-elle arrêtée à nos frontières, comme cela s’était prétendument passé pour le nuage radioactif de Tchernobyl ? Chez nous, la recherche se concentre sur la fertilité masculine. « Certaines études mettent en évidence une baisse de la qualité du sperme, d’autres non. Ces études sont particulièrement difficiles à interpréter, car elles sont souvent hétérogènes dans leurs conceptions et leurs méthodes. Néanmoins, les signes d’alerte se multiplient, explique le Pr Jouannet, directeur du Cecos, le Centre d’étude et de conservation des œufs et du sperme humain. Les choses sont d’autant plus complexes qu’on est rarement exposé à un seul produit, mais à de nombreux. » Même son de cloche du côté du Dr Jégou, directeur de recherche à l’Inserm, qui travaille également sur la reproduction masculine : « On ne peut pas extrapoler à l’homme des données de laboratoires, et si on connaît les effets des perturbateurs à forte dose, à faible dose on les ignore. » Pour autant, Bernard Jégou est plutôt optimiste : « Jamais, en toxicologie, il n’y a eu un délai aussi court entre l’émergence d’un concept et la mise en place d’une réglementation, comme c’est le cas déjà dans certains pays. L’industrie chimique se sent extrêmement menacée. Il faut être très vigilant, mais rien ne permet d’être alarmiste. Le débat autour des perturbateurs endocriniens est si complexe et passionné qu’il est parfois difficile de maintenir le cap du sérieux. » Pour une étude sur les variations géographiques de la qualité du sperme, le Cecos vient de recevoir 500 000 francs de la Direction générale de la santé. Pour la même étude, c’est d’un budget équivalant à 12 millions de francs dont bénéficient, aux États-Unis, les collègues du Pr Jouannet. Dans sa postface à la version française du livre de Theo Colborn, Claude Aubert, ingénieur agronome, rappelle que la mortalité par maladies infectieuses augmente partout dans le monde. Un des facteurs de cette augmentation pourrait être les perturbateurs endocriniens, qui affaiblissent les défenses immunitaires. En 1995, pour la première fois depuis vingt ans, l’espérance de vie a cessé d’augmenter ou a légèrement diminué dans la majorité des pays européens. Même si la France fait exception, ce constat est lourd d’interrogations. 

 

Fabienne de Jenlis

 

 

 

 

 

 

 

 
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