Alternative
Santé - L'Impatient,
le mensuel de votre santé au quotidien. Se soigner autrement grâce
aux ressources des médecines alternatives et naturelles.
Notre
système hormonal est-il perturbé par les pesticides, plastiques
ou cosmétiques ? En agissant sur le système endocrinien, ces substances
pourraient être à l’origine de la baisse de la fertilité et de
l’augmentation spectaculaire de certains cancers. Dans le monde
animal, la preuve est faite des ravages causés par ces polluants.
Et pour l’homme ?
Tchernobyl,
Seveso, marée noire de l’Erika sont les blessures spectaculaires
infligées à la nature et aux hommes. Plus discrète, parce
qu’insidieuse et complexe, une autre forme de pollution préoccupe
la communauté scientifique : la pollution hormonale. C’est-à-dire
le fait qu’en mimant nos hormones naturelles, différents polluants
perturbent l’organisme. L’alerte est donnée au début des années
90. De nombreux travaux de scientifiques de différents pays
indiquent que la qualité du sperme est en déclin (baisse du
nombre de spermatozoïdes). Un déclin lent mais régulier. Partout
dans le monde, les cancers des testicules, de la prostate
et les cancers du sein se multiplient. En France, ce dernier
a augmenté de près de 60 % en vingt ans. On constate également
que la puberté intervient de plus en plus tôt chez les filles.
Pour Les Amis de la Terre, le WWF et Greenpeace, notre environnement
est directement responsable de cette « tragédie hormonale
». Ces associations dénoncent l’usage inconsidéré de multiples
substances qui dérèglent l’équilibre hormonal. « Alors que
les produits chimiques continuent à envahir notre environnement,
les preuves s’accumulent de dégâts irréversibles chez les
hommes et pour la vie sauvage. Les perturbateurs endocriniens
sont le plus récent danger à être reconnu comme une menace
pour la vie sur notre planète. Ce pourrait être le dernier
», alerte le WWF.Publié en 1996 aux États-Unis, le livre de
Theo Colborn, Our stolen futur (Ce livre est paru sous le
titre L’Homme en voie de disparition ?, éd. Terre Vivante.)
fait l’effet d’une bombe. Cette biologiste américaine avance
que les polluants chimiques seraient les principaux responsables
non seulement de la baisse des spermatozoïdes, mais encore
de l’augmentation des maladies infectieuses, des cancers du
sein et des testicules, et même des flambées de violence que
connaissent certains quartiers. Le livre, préfacé par Al Gore,
vice-président des États-Unis, connaît outre-Atlantique un
énorme succès. Il déclenche une flambée d’inquiétude, de discussions
passionnées et de travaux. L’industrie chimique, particulièrement
mise en cause, fait tout pour le discréditer.
Poissons
hermaphrodites
Dès
les années 60, un certain nombre de faits troublants étaient
constatés sur la faune. Dans la région des Grands Lacs, aux
États-Unis, les éleveurs de visons s’inquiètent. Leurs bêtes
deviennent stériles. Les polluants présents dans les poissons
qui les nourrissent sont désignés comme responsables. Un peu
plus au sud, en Floride, ce sont les alligators sauvages qui
naissent avec des pénis atrophiés. En 1988, les phoques de
la mer du Nord sont décimés par une mystérieuse maladie. En
Grande-Bretagne, en aval d’une station d’épuration, les poissons
présentent à la fois des caractéristiques mâles et femelles.
Ailleurs, ce sont les oiseaux qui perdent tout intérêt pour
leur progéniture.À chaque fois, les études démontrent que
les polluants d’origine industrielle sont la cause de ces
troubles. Ces polluants ont pour nom DDT, PCB, dioxine, nonylphénol,
cadmium ou plomb (lire encadré). Et la liste est encore longue.
Chez les mammifères, de nombreuses expériences menées sur
des hamsters, des souris ou des rats démontrent l’impact de
nombre de ces polluants sur la malformation des testicules,
les modifications du cycle de reproduction ou la baisse de
fertilité. Des phtalates, utilisées pour assouplir le plastique,
au revêtement des boîtes de conserves, en passant par de nombreux
pesticides ou alkyphénols utilisés dans les lessives, nous
sommes chaque jour un peu plus en contact avec des perturbateurs
endocriniens. Certains, particulièrement redoutables, font
partie de la famille des POP (polluants organiques persistants).
Ils ont comme caractéristiques de s’accumuler tout au long
de la chaîne alimentaire, de subsister dans l’environnement
des dizaines d’années et d’être, de plus, extrêmement mobiles.
Parmi les plus connus figurent la dioxine, le DDT et les PCB.
Même si certains sont déjà interdits dans quelques pays, tout
le monde est concerné : « Diffusé en Afrique, le DDT peut
se retrouver dans la graisse des ours polaires », explique
Olivier Van Bogaert, du WWF.
Le
problème des doses
Les
phtalates sont largement utilisés pour assouplir le plastique
(PVC), leur toxicité hépatique et pour la reproduction a été
démontrée chez l’animal. Greenpeace a mené à travers le monde
des campagnes très agressives pour interdire leur utilisation
dans les jouets pour enfants. En juillet 1999, la France décide
de suspendre la commercialisation, la fabrication, l’importation
et l’exportation des jouets et articles de puériculture destinés
aux jeunes enfants, contenant des phtalates. Même si, Bernard
Kouchner, alors secrétaire d’État à la Santé, relativise le
problème : « L’exposition actuelle aux phtalates reste inférieure
aux doses pour lesquelles un effet est observé chez l’animal.
»Les doses restent la pomme de discorde du monde scientifique.
Si certains estiment que ce qui est observé chez les animaux
est valable pour l’homme, d’autres considèrent que les humains
ne sont pas en contact permanent avec des sources suffisamment
importantes de polluants hormonaux pour en subir les conséquences.
En Europe, il faut attendre 1996 pour que se mette en place
un début de concertation. Réunis à Weybridge, en Grande-Bretagne,
la Commission européenne, l’OCDE, l’Organisation mondiale
de la santé et des représentants de l’industrie chimique se
mettent d’accord sur « l’urgence d’organiser une action pour
établir les incertitudes et les lacunes de nos connaissances
et les dangers potentiels pour les populations humaines et
animales des produits chimiques ».Pour l’agence américaine
de protection de l’environnement (US EPA) « l’hypothèse des
perturbateurs endocriniens est d’un intérêt suffisant pour
justifier un effort de recherche concerté ». Américains et
Européens décident de travailler ensemble.
15
000 produits chimiques testés
Un
début de victoire, après des années de combat, pour les écologistes
? Les équipes scientifiques ne sont pas au bout de leurs peines
tant le sujet est complexe. En matière de cancers ou de baisse
de la fertilité, les causes invoquées sont multiples : alimentation,
stress et d’autres types de pollution sont aussi mis en cause.
Jusqu’à présent, les responsabilités incombant à l’un ou l’autre
facteurs n’ont pu être établies. Plus grave, la grande majorité
de produits chimiques – plus de 100 000 dont 1 000 nouveaux
mis chaque année sur le marché – n’ont pas été testés du point
de vue de leur toxicité hormonale. Le sénat américain, en
demandant que soient étudiées systématiquement les 15 000
substances chimiques utilisées en gros tonnages aux États-Unis,
afin de mieux connaître leurs effets comme modulateurs endocriniens,
oblige l’industrie chimique à réagir. Les résultats sont attendus
pour la fin de cette année, en dépit de la difficulté à mettre
en place des batteries de tests normalisés.« On s’est beaucoup
attaché à trouver les mécanismes des perturbateurs endocriniens,
alors que ce n’est pas la peine si on en constate les effets
». À Bruxelles, Jean-François Junger, qui suit ce dossier
à la Commission européenne, explique que les substances dangereuses
ne sont pas toujours celles qu’on croit. La pilule contraceptive,
les traitements hormonaux de la ménopause pourraient ainsi
contribuer à la pollution hormonale. En transitant, par les
urines, dans les stations d’épuration, ces hormones ne seraient
pas détruites – comme on l’a longtemps pensé – mais au contraire
réactivées. « Or certaines hormones utilisées dans les pilules
contraceptives sont 10 000 fois plus puissantes que le nonylphénol
qui a féminisé des poissons anglais en aval d’une station
d’épuration. La recherche se heurte à la complexité du fonctionnement
du corps humain qu’on connaît encore mal, mais de nombreux
pays ont déjà interdit des substances soupçonnées de toxicité
hormonale », ajoute-t-il. C’est le cas du nonylphénol, interdit
en Suisse dans les produits de lessive, mais encore utilisé
dans ce pays par l’industrie. De son côté, la Suède a décidé
d’éliminer, d’ici à 2005, les substances ignifuges qu’on trouve
dans la plupart des appareils électroniques (télévisions,
ordinateurs…). Début 2001, la Communauté européenne a prévu
de réunir un forum scientifique pour faire le point sur l’état
des recherches et des mesures de protection.
La
France épargnée… ?
La
France semble curieusement absente de ce débat qui, depuis
de nombreuses années, fait l’objet d’études dans les pays
d’Europe du Nord. La pollution hormonale se serait-elle arrêtée
à nos frontières, comme cela s’était prétendument passé pour
le nuage radioactif de Tchernobyl ? Chez nous, la recherche
se concentre sur la fertilité masculine. « Certaines études
mettent en évidence une baisse de la qualité du sperme, d’autres
non. Ces études sont particulièrement difficiles à interpréter,
car elles sont souvent hétérogènes dans leurs conceptions
et leurs méthodes. Néanmoins, les signes d’alerte se multiplient,
explique le Pr Jouannet, directeur du Cecos, le Centre d’étude
et de conservation des œufs et du sperme humain. Les choses
sont d’autant plus complexes qu’on est rarement exposé à un
seul produit, mais à de nombreux. » Même son de cloche du
côté du Dr Jégou, directeur de recherche à l’Inserm, qui travaille
également sur la reproduction masculine : « On ne peut pas
extrapoler à l’homme des données de laboratoires, et si on
connaît les effets des perturbateurs à forte dose, à faible
dose on les ignore. » Pour autant, Bernard Jégou est plutôt
optimiste : « Jamais, en toxicologie, il n’y a eu un délai
aussi court entre l’émergence d’un concept et la mise en place
d’une réglementation, comme c’est le cas déjà dans certains
pays. L’industrie chimique se sent extrêmement menacée. Il
faut être très vigilant, mais rien ne permet d’être alarmiste.
Le débat autour des perturbateurs endocriniens est si complexe
et passionné qu’il est parfois difficile de maintenir le cap
du sérieux. » Pour une étude sur les variations géographiques
de la qualité du sperme, le Cecos vient de recevoir 500 000
francs de la Direction générale de la santé. Pour la même
étude, c’est d’un budget équivalant à 12 millions de francs
dont bénéficient, aux États-Unis, les collègues du Pr Jouannet.
Dans sa postface à la version française du livre de Theo Colborn,
Claude Aubert, ingénieur agronome, rappelle que la mortalité
par maladies infectieuses augmente partout dans le monde.
Un des facteurs de cette augmentation pourrait être les perturbateurs
endocriniens, qui affaiblissent les défenses immunitaires.
En 1995, pour la première fois depuis vingt ans, l’espérance
de vie a cessé d’augmenter ou a légèrement diminué dans la
majorité des pays européens. Même si la France fait exception,
ce constat est lourd d’interrogations.