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juillet 2000

histoire sans parole
Silence, on s’aime

Editorial




 
 

 

 

 

Réussir à communiquer, c’est le défi que relèvent de nombreux soignants et accompagnants auprès des personnes qui ont perdu définitivement ou provisoirement la faculté de s’exprimer. 

  La première fois que j’ai entendu parler de rencontres qui se passaient de mots, c’était lors d’un congrès consacré aux personnes âgées. Leur besoin de communiquer, disait-on à la tribune, reste vivace. Cependant l’âge, la maladie et le handicap aidants, cela devient parfois très difficile. Est-ce à dire que cela est impossible ? Non, mais il ne s’agit plus tant alors d’échanger des idées, des nouvelles, des souvenirs, que d’entrer simplement en relation. Quand les mots ne servent plus – ou trop mal – à la communication, il reste le regard, véritable livre ouvert sur l’intimité de l’être. Rieur, souriant, narquois, malicieux, triste, dur, froid, méprisant, fier, mélancolique, vide, pensif, peureux, angoissé, inquiet, transi…, il est capable à lui seul de traduire toutes les émotions et de remplir de son intensité tous les silences. Regarder l’autre, c’est d’une part lui exprimer qu’il a retenu notre attention, en clair qu’il existe ; et d’autre part reconnaître comme tels les sentiments qu’il éprouve. On m’a raconté l’histoire d’une vieille dame atteinte de la maladie d’Alzheimer qui n’arrivait plus à s’exprimer que par oui et par non. Sa fille eut un jour l’idée de renouveler avec elle l’échange en faisant appel à la vieille comptine-jeu : « Je-te-tiens, tu-me-tiens… par la barbichette » que la malade, bien avant la survenue de sa maladie, aimait à chanter à ses enfants et petits-enfants. À peine la fille avait-elle entamé la comptine en prenant le menton de sa mère, que le regard de celle-ci s’illuminait soudainement de malice et de joie en même temps qu’elle saisissait avec à-propos le menton de sa fille. Le regard et l’espace du jeu avaient suffi à rétablir la relation d’amour et de confiance que l’absence de paroles ne pouvait plus créer.Autre outil de communication : le toucher. Oser un geste de tendresse : prendre la main d’un malade, lui caresser le front, à condition que cela soit fait avec tact et pudeur, aide à établir la relation en permettant le contact peau à peau. Le simple fait de tenir la main de quelqu’un a un effet réconfortant que les malades en fin de vie apprécient particulièrement, certains d’entre eux s’agrippant à la main apaisante comme à une bouée. Il se transmet alors une émotion telle qu’elle se passe de mots. Enfin il est des circonstances, comme les périodes de coma, où ni les mots, ni les regards, ni le toucher ne permettent d’accéder au monde dans lequel le malade est perdu. Chose étonnante, on a vu des patients reprendre pied dans la réalité grâce à des odeurs ou à des sons que leurs proches avaient pensé à produire auprès d’eux. Le cerveau, on le sait, est composé de plusieurs parties dont l’une, « le cerveau primitif » ou encore « cerveau reptilien », contient la mémoire la plus ancienne et la plus sensible de la personne. Réveiller cette zone, la plus profonde émotionnellement de l’être, en la stimulant avec des sensations qui y sont enregistrées – odeurs de l’enfance, musique préférée, airs de chansons ou de musiques maintes et maintes fois entendues durant la petite l’enfance, etc. – suffit parfois à faire redémarrer d’autres activités cérébrales, dites, elles, supérieures !On le voit à travers ces exemples extrêmes, l’être humain, même privé de paroles, est capable de communiquer ses émotions. Bien sûr, il ne s’agit pas d’un langage élaboré permettant d’échanger des concepts. L’essentiel est que, grâce à ce type de communication, les personnes établissent une relation et restent, quels que soient le handicap ou la maladie, dignes d’attention. Surtout, on aurait tort de l’oublier, ce ressenti qui n’a pas besoin des mots pour exister est omniprésent, quoique parfois pas très conscient, lors des conversations de salon ou entre gens très cartésiens et intellectuels. Mal vécues ou en inadéquation avec le discours conscient, ces émotions peuvent perturber le message final et entraver « la » communication. Le comble, quoi ! 
Cécile Baudet

 

 

 

 

 

 

 

 
 
 
 

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