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Septembre
2000
Bonnes graines
le jojoba sauveur de baleines
Quel rapport y a-t-il entre un arbuste
originaire du désert nord-américain de Sonora et les cachalots
? Explication.
C’est
à cheval sur la frontière du Mexique et de l’Arizona que pousse
le jojoba (prononcez « hohoba » en mexicain, le « j » est aspiré),
un buisson qui va peut-être révolutionner la planète ! À première
vue, il n’a pourtant rien d’extraordinaire. Ce n’est guère qu’un
arbuste de un à deux mètres de hauteur au feuillage coriace d’un
vert grisâtre, rappelant celui de l’olivier. Des fruits brunâtres
ressemblant à des glands pendent sous ses rameaux. Chacun contient,
visible à travers l’enveloppe desséchée, une grosse graine brun
foncé, blanche à l’intérieur : la graine qui sauve les baleines
!Lorsque les Indiens vivaient encore ici, ils utilisaient la plante
à des fins alimentaires et médicinales. La graine grillée était
écrasée et servait à préparer une boisson ressemblant au café.
On peut la manger telle quelle mais elle est amère. L’huile qu’elle
contient servait à assouplir le cuir, à brûler dans les lampes,
à s’enduire le corps et les cheveux et à guérir les blessures.
Les Espagnols le découvrirent au XVIe siècle et le nommèrent «
jojoba », d’après le nom apache « hohowi ».Les botanistes, quant
à eux, lui ont donné le curieux nom de Simmondsia chinensis, bien
qu’il n’ait strictement rien à voir avec l’Extrême-Orient : il
s’agit d’une erreur car des échantillons de plantes en provenance
de Californie se trouvèrent un jour mélangés avec ceux qui venaient
de Chine…Les scientifiques américains remarquèrent que l’huile
extraite de ses graines donnaient une cire liquide, douée de propriétés
exceptionnelles. Le fait était d’autant plus intéressant que l’arbuste
était parfaitement adapté à la sécheresse du désert et pouvait
vivre plus de cinquante ans. Il fallut pourtant attendre jusqu’en
1960 pour que l’on prenne réellement conscience de son potentiel.
Il faut dire que l’on utilisait depuis le XVIIIe siècle un produit
semblable à l’huile de jojoba, le « blanc de baleine » ou spermaceti,
extrait de la cavité crânienne du cachalot. Cette huile, vite
devenue indispensable dans l’industrie des lubrifiants et des
cosmétiques, était alors produite en quantité suffisante pour
que personne ne songe à la remplacer. La chasse à la baleine était
d’ailleurs une activité très lucrative pour les pays qui s’y adonnaient…
Au
secours du cachalot
Avec ses vingt mètres de longueur
et son poids de cinquante tonnes, le cachalot est un géant des
mers. Il se distingue des autres grands cétacés par son énorme
crâne qui représente parfois plus du tiers du poids total de son
corps – son nom vient du portugais « cachola », qui signifie «
caboche ». La plus grande partie de sa boîte crânienne est remplie
d’une masse de muscles et de tissus conjonctifs contenant une
substance huileuse, le spermaceti. Il semble que cet organe serve
à modifier la densité du corps, de sorte que le cachalot soit
toujours en état d’équilibre durant ses plongées – qui peuvent
durer une heure et demie et l’emmener à plus de deux mille mètres
de profondeur. Les cachalots sont chassés pour leurs os, dont
on fabrique des engrais, pour l’ivoire de leurs dents ou « scrimshaw
», que l’on sculpte, pour le fameux ambre gris, concrétion provenant
de leur intestin, utilisé comme fixatif en parfumerie, et pour
le spermaceti. Il s’agit d’une cire très pure, blanche et onctueuse,
stable et d’une grande viscosité, un cachalot en produit entre
deux et cinq tonnes. On l’utilise industriellement pour fabriquer
des crèmes, des pommades, des suppositoires, du rouge à lèvres
et différents cosmétiques. Ses qualités de résistance aux pressions
et aux températures élevées permettent de l’employer dans les
lubrifiants spéciaux. Mais les cachalots disparaissent. Rien qu’en
1966, on en tua vingt-cinq mille ! En 1970, face à ce danger d’extinction,
les États-Unis décidèrent un embargo sur les produits baleiniers,
applicable en 1971. Ils ouvrirent en même temps un programme de
recherches et d’expérimentations pour trouver un substitut à l’huile
de cétacé. Les succédanés synthétiques s’étant montrés soit de
qualité inférieure, soit d’un coût prohibitif, soixante produits
naturels, végétaux ou animaux, furent passés au banc d’essai.
Le jojoba en sortit vainqueur.
Des
qualités extraordinaires
L’huile de jojoba est très différente
des autres huiles végétales connues, formées de triglycérides.
Il s’agit en fait d’une cire liquide, composée d’esters d’acides
gras insaturés et d’esters d’alcools à longue chaîne organique.
De couleur jaune clair, elle possède une agréable saveur de noisette
et ne rancit pas, car elle est insensible à l’oxydation. Elle
peut se conserver vingt-cinq ans sans altération. Elle garde sa
viscosité à haute température, même après des chauffages répétés
et à des pressions élevées, ce qui lui confère des qualités de
lubrification exceptionnelles. On peut l’extraire par simple pression
mécanique à froid des graines, avec un équipement standard. Il
est également possible d’employer des solvants (benzène, hexane,
tétrachlorure de carbone, etc.) pour exprimer la totalité de l’huile.
L’huile de jojoba présente naturellement une grande pureté et
ne nécessite pas de raffinage pour la plupart de ses applications.
On l’utilise avant tout comme additif dans les lubrifiants, du
fait de l’exceptionnelle constance de sa viscosité. Les huiles
ainsi améliorées permettent d’augmenter la durée de vie des pièces
mécaniques subissant de fortes contraintes et réduisent considérablement
la fréquence des vidanges nécessaires. Ainsi aux États-Unis fabrique-t-on
un lubrifiant automobile qu’on ne doit vidanger que tous les 32
000 kilomètres ! Les cosmétiques représentent également un débouché
important. La cire liquide de jojoba pénètre dans la peau sans
laisser de sensation grasse. Grâce à sa forte teneur (50 %) en
insaponifiables qui permettent aux cellules du derme de fabriquer
un collagène donnant à la peau l’élasticité de la jeunesse, elle
est considérée comme un des facteurs anti-vieillissement les plus
efficaces. L’huile de jojoba est aussi un très bon protecteur
solaire (d’équivalence 5) – grâce à quoi elle pourrait aussi remplacer
l’huile de tortue verte utilisée dans les huiles solaires. Elle
régularise le flux séborrhéique et se montre efficace en cas d’acné.
Quelques gouttes sur la peau ou les cheveux les nourrissent et
les revitalisent, quel que soit leur type. Enfin, on ne lui connaît
pas d’effets nocifs, du moins lorsqu’elle est extraite à froid.
De nombreuses firmes de cosmétiques l’utilisent déjà dans leurs
produits de luxe. À l’état hydrogéné, l’huile de jojoba peut être
utilisée pour la fabrication de cires lustrantes, en remplacement
de la cire d’abeille, dont le prix a récemment augmenté. Le marché
du jojoba est potentiellement très prometteur. On estime que les
lubrifiants pourraient à eux seuls en utiliser 1,3 millions de
tonnes par an, alors qu’on n’en produit guère actuellement que
30 000 tonnes. De nombreux essais de cultures ont donc été entrepris
dans les pays où le jojoba peut pousser, surtout en Californie,
en Israël, en Australie et au Soudan. Mais on pourrait le cultiver
sous tous les climats subtropicaux secs du globe. Sa culture se
montrerait particulièrement intéressante dans les pays en voie
de développement au climat sec car le jojoba pousse dans des lieux
arides et permet de combattre la désertification. Son extraction
et son traitement industriel étant relativement simples, ces pays
pourraient obtenir facilement leur huile de graissage, s’affranchissant
ainsi d’importations coûteuses. Enfin, la nécessité d’une main-d’œuvre
nombreuse pour la récolte, trop chère dans les pays développés,
ne serait pas un obstacle à sa culture dans le tiers monde. Non
content de sauver les cachalots et les tortues, le jojoba pourrait
aussi aider les hommes à vivre mieux. Souhaitons que cette modeste
plante des déserts prenne rapidement la place qu’elle mérite.