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Les
questions d'éthique sont désormais couramment à
la une de l'actualité. Quels sont les enjeux de la révision
des lois de bioéthique ? Comment les citoyens sont-ils
informés et protégés ?
Les questions
d'éthique sont désormais couramment à la
une de l'actualité : procès d'une infirmière
française accusée de plusieurs cas d'euthanasie,
décision du gouvernement de Sa Majesté britannique
d'autoriser le clonage humain à des fins thérapeutiques,
annonce mondiale du décryptage du génome humain,
polémiques sur le brevetage des gènes et sur la
fabrication d'un enfant pour soigner sa sur
Trois lois dites de " bioéthique " - terme qui
tend à remplacer celui plus juste d'éthique biomédicale
- ont été adoptées en juillet 1994. Elles
avaient été précédées par la
première loi de bioéthique, concernant l'expérimentation
sur l'homme, adoptée en décembre 1988. La principale
fixait les principes généraux et le cadre de l'exercice
de l'éthique des sciences de la vie. Elle devait faire
l'objet d'un nouvel examen après cinq ans.
Le gouvernement a chargé l'OPECST (Office parlementaire
d'évaluation des choix scientifiques et technologiques)
et le Conseil d'État de préparer une révision
globale de ces lois.
Cette révision est nécessaire pour plusieurs raisons.
Les situations concrètes entraînent des divergences
d'interprétation sur de nombreux points. Ces problèmes
sont aggravés par l'évolution rapide de la recherche
et des techniques, qui soulève sans cesse de nouvelles
questions éthiques non prévues, le clonage humain,
par exemple. On note des insuffisances dans le contrôle
de l'application et du respect des lois, qui tiennent souvent
au retard pris par le gouvernement à prendre les décrets
nécessaires (quatre ans pour créer le Registre des
refus de dons d'organes !)
De nombreuses consultations ont lieu depuis deux ans : des avis
ont été rendus par le Comité national d'éthique,
l'Académie de médecine ou l'Ordre des médecins.
Comme prévu, l'OPECST a publié un rapport en février
1999 (et un rapport complémentaire en février 2000).
Le Conseil d'État a publié une étude qui
propose les grandes lignes des modifications à apporter
aux textes. Des commissions parlementaires se réunissent
actuellement pour préparer les débats qui devraient
se dérouler au printemps 2001 sauf report après
les élections ! Restent les citoyens. Sont-ils vraiment
bien informés des enjeux de la bioéthique et ont-ils
la possibilité d'influer sur les choix ? À quelques
exceptions près, seuls les professionnels ont été
consultés.
"
Eugénisme soft "
"
Nous sommes en train d'inventer un eugénisme soft ",
répète à l'envi depuis plus de quinze ans
le biologiste Jacques Testart à propos de la génétique
et de la sélection des embryons fabriqués par fécondation
in vitro, solution limitée à quelques maladies génétiques
incurables en France, mais beaucoup plus large dans les pays anglo-saxons.
L'eugénisme c'est l'art de sélectionner les humains,
pas seulement à la naissance, mais par tous les moyens
(avortement, stérilisation, euthanasie, extermination collective).
C'est aussi la hantise de tous ceux qui craignent que le développement
des biotechnologies en médecine se fasse au détriment
des droits de l'homme.
Quand on parle de l'eugénisme, on pense bien sûr
au nazisme. C'est oublier que l'eugénisme a été
mis en uvre dès la fin du XIXe siècle dans
la plupart des pays industrialisés. Il s'est répandu
sous deux formes, l'une au nom de la préservation de la
race, l'autre au nom de la science et du progrès. De nombreux
États adoptent des lois de stérilisation forcée
des handicapés mentaux, dans des termes flous qui peuvent
s'appliquer aux comportements considérés comme déviants.
Si la France se tient à l'écart de ces pratiques,
plusieurs Français s'illustrent par des écrits vantant
l'eugénisme racial, notamment deux prix Nobel de médecine,
Charles Richet et Alexis Carrel. Dans L'Homme, cet inconnu, un
best-seller (plus de 800 000 exemplaires) qui a longtemps passé
pour un ouvrage de référence, Carrel regrette notamment
" l'effort naïf fait par les nations civilisées
pour la conservation d'êtres inutiles et nuisibles ".
Il sera en partie entendu par le régime de Vichy qui laissera
mourir de faim au moins 40 000 malades mentaux.
L'Allemagne nazie a poussé à l'extrême la
" logique eugénique ", avec non seulement la
tentative d'extermination des juifs, des tziganes ou des malades
mentaux, mais encore avec des expérimentations médicales
barbares sur les prisonniers ou les malades. C'est du procès
de ces expériences que sont nés les premiers textes
internationaux d'éthique médicale : le Code de Nuremberg
en 1947, la Déclaration d'Helsinki adoptée par l'Assemblée
médicale mondiale en 1964 et révisée en 1975,
la Déclaration de Manille de l'Organisation mondiale de
la santé en 1981 et le Pacte international des droits civils
et politiques de 1966.
À la fin des années 1970, le développement
des greffes d'organes, celui de l'expérimentation de nouveaux
médicaments, puis l'apparition des techniques de procréation
médicalement assistée, les manipulations génétiques
et l'emprise croissante des biotechnologies sur la médecine
ont entraîné le développement d'une réflexion
éthique. Le Comité national d'éthique est
créé en 1983 par le président Mitterrand.
Il n'a qu'un rôle consultatif. Mais la nécessité
de légiférer s'impose car l'utilisation incontrôlée
de toutes les technologies du vivant menace les droits de l'homme
et fait courir des risques graves pour la santé. Le Conseil
d'État est chargé de préparer des lois en
1988. Une seule sera votée et il faudra attendre 1994 pour
que trois autres la complètent.
La
solidarité
À
la base de ces lois, les principes édictés par les
textes internationaux : le respect de l'inviolabilité des
corps et l'impossibilité de les vendre en tout ou partie,
le respect de la dignité de l'être humain, le consentement
libre et éclairé. Toute
expérimentation sur l'homme est une atteinte au premier
de ces principes, mais des exceptions sont nécessaires
par solidarité avec les malades. Pour que ces exceptions
soient acceptables, il faut que les autres principes soient appliqués.
Des principes qui dérangent l'industrie pharmaceutique
et biomédicale et de nombreux chercheurs qui, au nom d'une
idéologie scientiste, n'acceptent pas de se voir soumis
à des règles. À l'heure de la mondialisation,
les enjeux des biotechnologies sont immenses : 5,4 milliards d'euros
de chiffre d'affaires, en 1999, pour les entreprises de ce secteur
en Europe (Le Monde, du 8 novembre 2000). Le lobby fait tout pour
empêcher la mise en place de règles éthiques
qui limitent la recherche médicale et ses applications.
Quand il ne réussit plus à s'y opposer, il intervient
pour que les lois adoptées soient agrémentées
de dispositions qui les vident de sens, en multipliant, par exemple,
les dérogations pour de nombreux cas particuliers.
Poser
des limites, instaurer des interdits
Une équipe
de chercheurs réunis autour de Jacques Testart dénonçait
ces dérives, il y a près de douze ans : " La
loi du 20 décembre 1988 sur l'expérimentation humaine
a consacré le développement du " biopouvoir
" et la transformation de la médecine qui en résulte.
Celle-ci soignait les personnes. L'industrie du vivant a pour
objectif le contrôle et la domination des corps, de l'embryon
au cadavre ", écrivaient-ils dans un manifeste (Libération,
3 février 1989).
Revenant sur cette inversion qui conduit à la prééminence
de l'expérimental sur le thérapeutique, Catherine
Labrusse-Riou, professeur de droit et ancien membre du Comité
national d'éthique, déplore que : " La fin
justifie le moyen. [ ] Nous souffrirons toujours de quelque
chose et c'est entretenir une illusion que de croire que la médecine,
grâce à la science, pourrait avoir raison de toutes
nos souffrances. C'est pourtant la finalité thérapeutique
qui justifie à son tour la légitimité de
l'usage des corps à des fins strictement scientifiques.
C'est elle qui pousse à lever les limites qui pèsent
encore sur la mise à la disposition de la recherche des
embryons humains in vitro, [ ] en les réduisant aux
cellules qu'ils constituent " (Postface à Main basse
sur le vivant, de Monette Vacquin, éd. Fayard).
Légiférer au regard des seules finalités
sans instaurer des seuils de légitimité, des interdits,
conduit à laisser la science faire les lois, concluent
en substance Monette Vacquin et Catherine Labrusse-Riou.
Qu'ils soient physiques, psychologiques ou sociaux, les risques
sur la santé générés par l'invasion
des biotechnologies dans la médecine ne sont pas mieux
évalués que ceux qu'elles font peser sur notre alimentation
(par le biais des OGM) et sur notre environnement.
Les questions éthiques sont difficiles à résoudre,
en raison des divergences, des conceptions philosophiques ou religieuses.
Mais nombre de ces problèmes sont créés par
la toute-puissance des biotechnologies. S'il est illusoire de
croire que l'on pourra se passer d'elles, il faut les remettre
au service de la vie et expérimenter des alternatives comme
cela se fait en agriculture, réclame Jeremy Rifkin, leader
écologiste américain dans son livre Le Siècle
biotech (éd. La découverte).
" Nous n'avons pas de réponse à toutes les
questions éthiques. Mais nous craignons la logique marchande
", explique le Dr Patrice Muller, du Syndicat de la médecine
générale, qui poursuit : " L'enjeu majeur,
c'est d'arriver à faire émerger des débats
qui ne se limitent pas au cercle d'initiés des experts
et professionnels. Des procédures novatrices, comme la
conférence des citoyens sur les OGM ou d'autres dispositifs,
doivent être mises en place pour permettre aux citoyens
de s'emparer de toutes ces questions. " " Il faut que
la société civile soit associée à
ces débats ", réclame Eric Gall, de l'association
Greenpeace, qui a révélé le dépôt
de plusieurs demandes de brevets (dont certaines sont acceptées)
pour des gènes humains, mais aussi pour des embryons humains.
Il serait grand temps que la société civile s'empare
de ces questions.