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L'annonce
du décryptage du génome se fait dans une
atmosphère de polémique sur le brevetage
des gènes.La génétique ouvre-t-elle de
nouveaux espoirs pour les malades ou menace-t-elle nos libertés
?
Une première
mondiale ! Le lundi 2 juin 2000, les dix-huit pays représentés
dans le consortium international " Human Genome Project "
(HGP, projet génome humain) annoncent que le séquençage
du génome, c'est-à-dire la carte de notre patrimoine
génétique, est réalisé. Si l'événement
est salué par toute la presse et les chercheurs, il ne
fait qu'accroître l'inquiétude de ceux qui craignent
la toute-puissance de l'industrie génomique.
Tout a commencé au début des années 1980,
avec les premières recherches sur les gènes des
maladies héréditaires. En France, la mise sur pied
du Téléthon accélère le processus.
Les perspectives ouvertes dans le domaine du diagnostic, des médicaments
et thérapies géniques aiguisent les appétits.
Les sociétés privées se multiplient et déposent
des centaines de milliers de demandes de brevets sur des gènes
humains. Deux mille ont déjà été acceptées
aux États-Unis. Une vive controverse éclate chez
les chercheurs dont beaucoup dénoncent cette tentative
d'appropriation du
génome, que l'ONU et l'Unesco ont déclaré
" patrimoine commun " de l'humanité. Face à
cette concurrence, les gouvernements de dix-huit pays lancent
en 1990 le HGP, projet de séquençage de l'ensemble
du génome. Les États-Unis se taillent la part du
lion avec la possibilité de travailler sur 55 % de l'ADN,
la Grande-Bretagne suit avec 33 %, puis le Japon avec 5 % et la
France avec 3 %. Mais le privé n'a pas dit son dernier
mot. Notamment Celera Genomics, l'une des principales sociétés,
qui prétend aller plus vite que les États et séquencer
à elle seule la totalité de l'ADN. Son président,
le Dr Craig Venter sera d'ailleurs associé à l'annonce
officielle américaine.
Entre-temps le Parlement européen adopte en juillet 1998
une Directive qui affirme que les gènes humains ne sont
pas brevetables. Mais sous la pression des lobbies, le second
alinéa du même article précise que les éléments
isolés du corps humain, y compris les gènes, sont
brevetables. Ce texte devait être obligatoirement transposé
dans la législation de chaque pays européen avant
le mois de juillet 2000. Devant les contradictions qu'il renferme,
l'Allemagne a refusé de l'adopter, tandis que l'Italie
et les Pays-Bas l'attaquent en justice.
Pétitions
En France,
deux pétitions sont lancées. L'une par le Pr Mattéi,
professeur de pédiatrie et de génétique médicale,
député français et européen. Il obtient
10 000 signatures et le soutien de très nombreuses organisations,
de Greenpeace à la Croix-Rouge, en passant par la Confédération
paysanne, la Ligue des droits de l'homme, Médecins du monde,
etc.
Simultanément, un collectif de personnalités (dont
Jacques Testart, Danielle Mitterrand, Jean-Marie Pelt, Paul Lannoye)
et les représentants d'associations souvent déjà
signataires de la pétition Mattéi (Greenpeace, Confédération
paysanne, Comité catholique faim et développement,
Médecins sans frontières) lancent un Appel contre
la brevetabilité du vivant et la monopolisation des ressources
génétiques. En effet, si la brevetisation des gènes
humains est l'aspect le plus grave de cette Directive, ce sont
en fait les gènes de toutes les espèces vivantes
qui sont visés, comme l'explique Jean-Pierre Berlan, chercheur
à l'Inra (lire interview ci-contre).
Le Comité national d'éthique, l'Académie
de médecine et l'Académie des sciences demandent
la renégociation de la Directive. Devant cette levée
de boucliers, le gouvernement reporte son adoption.
Les conséquences de cette tentative d'appropriation du
vivant sont considérables. " Plusieurs laboratoires
américains ont dû cesser leur activité liée
à deux gènes humains sur lesquels la société
Myriad Genetics détient un brevet. En Grande-Bretagne,
une quinzaine d'autres sont menacés ", dénonce
l'Appel. L'Office européen des brevets commence à
accepter des brevets sur des gènes humains. Pire, l'association
écologiste Greenpeace révèle que deux entreprises
ont déposé une demande de brevet couvrant le clonage
d'embryons humains et animaux et d'embryons mixtes humains/animaux,
ainsi que les dérivés manipulés génétiquement
de ces embryons.
Selon les laboratoires et sociétés de génomique,
leurs recherches n'ont pour but que de l'amélioration de
la santé.
Les
faux espoirs des thérapies géniques
" La
découverte des gènes débouchera sur de nouveaux
traitements, notamment par thérapie génique, mais
à une échéance qui se mesure en années,
sinon en décennies ", écrit Bertrand Jordan,
dans Les Imposteurs de la génétique (éd.
du Seuil). Directeur de recherches au CNRS et responsable du génopôle
de Marseille, il met en garde contre les faux espoirs. La guérison
de quatre " enfants-bulles " est un succès spectaculaire,
mais de portée très limitée. C'est une maladie
très rare et qui est due au déficit d'un seul gène.
L'organe déficient (la moelle osseuse) est facilement accessible
par la thérapie génique. Pour les deux tiers des
cinq mille maladies héréditaires identifiées,
plusieurs gènes sont en cause. Les perspectives de traitement
sont d'autant plus lointaines que le décryptage du génome
va durer encore plusieurs années : ce n'est qu'une carte
approximative et pleine de trous qui a été décrite
en juin 2000. Il faudra ensuite trouver les gènes et décrire
les mécanismes exacts de chaque maladie. Enfin, les thérapies
géniques posent de nombreux problèmes : effets secondaires
des médicaments, difficultés d'accès à
l'organe atteint et toxicité du transporteur (un virus
transformé) qui amène le médicament à
l'organe.
Diagnostic
pré-implantatoire
À moyen
terme, le décryptage du génome aura peu d'effets
positifs sur les traitements. Mais il multipliera les possibilités
diagnostiques. Là encore, des problèmes redoutables
vont se poser. Les diagnostics prénatals (DPN) permettent
aux futurs parents de savoir si l'embryon est atteint d'une maladie
génétique et éventuellement de recourir à
une IVG. Dans le cas d'une fécondation in vitro, il est
possible de recourir à un diagnostic préimplantatoire
(DPI), de renoncer à l'implantation et d'éliminer
l'embryon. Aujourd'hui, en France, le DPN et le DPI sont très
encadrés. Il n'en va pas de même dans tous les pays.
À la suite des interventions de Jacques Testart, le DPI
a été interdit en France pendant plusieurs années.
Il est aujourd'hui autorisé pour quelques maladies très
rares. Le premier " bébé DPI " vient de
naître au mois de novembre. Pour Jacques Testart, c'est
le début d'un " eugénisme soft ". Peu
à peu, on élargira les indications des DPN et DPI.
Avant même de parler de choisir l'enfant pour la couleur
de ses cheveux ou de ses yeux, la sélection risque de s'étendre
à un nombre croissant de handicaps et de maladies.
" Une déficience somatique peut être créatrice
dans le domaine de la culture ", remarque Benoît Virole,
psychanalyste et membre de l'association Génétique
et libertés, qui prend l'exemple des sourds. " Les
sourds ont une culture très riche et une vie sociale très
active. La disparition de la surdité serait une perte sur
ces plans. Or 60 % des surdités sont d'origine génétique.
Je comprends les parents qui font un DPN. Mais les généticiens
qui les conseillent doivent les informer de ce que représente
cette culture et des conséquences que leur choix peut avoir
pour les personnes sourdes. " Lorsque la sélection
des handicaps à la naissance se sera généralisée,
quel regard la société portera-t-elle sur les handicapés
? Ne va-t-elle pas avoir encore plus de mal à admettre
leur différence ? Les aides seront-elles toujours les mêmes
? s'inquiète le groupe de réflexion éthique
de l'Association des paralysés de France.
Des questions aggravées par le poids que prennent les compagnies
d'assurances ou par la volonté des employeurs de s'assurer
que les personnes embauchées ne sont pas prédisposées
à faire certaines maladies. Enfin, le développement
des tests génétiques ne va-t-il pas créer
des psychoses vis-à-vis de certaines maladies ? Déjà,
aux États-Unis, de nombreuses femmes se font enlever "
préventivement " un sein ou les deux, afin d'éviter
de faire le même cancer que leur mère ou leur grand-mère,
oubliant que le cancer est une maladie qui a plusieurs causes.
Mais, comme le dit Jean-Pierre Berlan, la génétique
tend à transformer tous les bien-portants en malades qui
s'ignorent.