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Décembre 2000

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"J'accuse le ministère
de la Santé d'avoir manipulé les chiffres… "

 

Depuis la création du Centre national d'information indépendante sur les déchets (CNIID) en 1997, Pierre-Emmanuel Neurohr se bat pour
révéler les conséquences désastreuses de
l'incinération classique sur l'environnement
et la santé.

On s'attendait à un débat feutré, on assista à une sérieuse altercation ! C'était le 24 octobre dernier, dans les locaux de l'Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale). On y présentait une expertise collective officielle sur la " Dioxine dans l'environnement : quels risques pour la santé ".
Lors des questions, une voix s'éleva et déclara : " J'accuse le ministère de la Santé d'avoir manipulé les chiffres de contamination des Français par les dioxines. " C'était Pierre-Emmanuel Neurohr, directeur du Centre national d'information indépendante sur les déchets (CNIID).
Selon lui, le chiffre d'exposition des Français aux dioxines ne serait pas de 1,3 pg/kg/jour (picogrammes par kilo de poids corporel par jour) comme le soutient le ministère de la Santé, mais de 4,9, chiffre très nettement supérieur au seuil de tolérance admis en France. Nous l'avons interrogé pour en savoir plus.

ALTERNATIVE SANTÉ - L'Impatient : Vous avez récemment déclaré que le principe de précaution est ridiculisé (Le Quotidien du Médecin, 18 sept. 2000). Pourquoi ?
Il existe un principe de précaution qui veut que, dans le doute, on privilégie
la santé publique au détriment, s'il le faut, des intérêts financiers. J'estime
que ce principe est actuellement ridiculisé en France.

La dose journalière admissible (DJA) de dioxines aux États-Unis (0,01 pg/kg/jour) est plus de 131 fois inférieure à la DJA française, et les Américains sont nettement en avance sur la recherche en cette matière. Il est évident que, si l'on applique le principe de précaution, la dose la plus sûre est la plus stricte, d'autant que les preuves montrant la haute toxicité des dioxines pour l'homme s'accumulent. Pourtant la France a choisi la norme la plus laxiste (entre 1 et 4 pg/kg/jour), s'alignant sur celle fixée par l'Organisation mondiale de la santé (OMS), en mai 1998.

De plus, la DJA française ne s'intéresse qu'aux effets cancérogènes des dioxines, sans se soucier des effets plus subtils tels que les dérèglements hormonaux et la baisse de la spermatogenèse (ensemble des phénomènes aboutissant à la production des spermatozoïdes).
Il est d'autant plus urgent de remettre en question notre DJA que celle-ci est aujourd'hui déjà dépassée pour l'ensemble de la population française et que l'on continue à construire des incinérateurs urbains classiques.
Je constate ici le même laxisme que pour l'amiante. Le débat est toujours aussi simpliste, or la réalité représente potentiellement des cancers et des morts.

Que pensez-vous de l'attitude très rassurante du ministère de l'Environnement à propos de l'incinération des déchets ?

En plus d'être laxiste, le ministère de l'Environnement ment aux Français en matière d'incinération de déchets. Les chiffres avancés dans les rapports officiels sont mensongers car ils passent sous silence de nombreux paramètres, ce qui fausse leur interprétation.
Le principe de contrôle inopiné n'est pas respecté ; les échantillons prélevés ne sont pas représentatifs du fonctionnement continu des fours ; enfin, les échantillons sont uniquement prélevés sur les fumées rejetées par la cheminée des fours et ne tiennent pas compte notamment des cendres volantes mises en décharge.
Celles-ci n'ont pourtant pas disparu ; pour les 12 millions de tonnes de déchets brûlés par an, on obtient 4 millions de tonnes de mâchefers dont 1 million est vendu pour la fabrication de routes. Et l'on compte 10 nanogrammes de dioxines par kilo de mâchefers…
Enfin, le ministère de l'Environnement fait état de 5 à 10 projets de construction d'incinérateurs alors qu'il s'agirait de 30 à 40 projets selon l'enquête conduite par les diverses associations de protection de la nature avec lesquelles nous travaillons.

En ce qui concerne la production de déchets, que conseillez-vous de faire ?

Entre 1970 et 1998, le tonnage annuel de déchets incinérés en France est passé de 10 à 23 millions de tonnes. Nous avons mis au point le plus fantastique système de production de déchets, dont nous nous sommes rendus prisonniers. L'exemple hospitalier l'illustre parfaitement : nous allons nous faire soigner, ce qui engendre une grande quantité de déchets dont on se débarrasse par l'incinération, ce qui met notre santé elle-même en péril.

Le problème, c'est que nos produits ne sont pas éco-compatibles (biodégradables ou totalement recyclables - carton, verre…). J'estime donc qu'il n'incombe pas aux citoyens de subventionner l'incinération des déchets lorsque ce sont les industriels qui, en amont, ne font pas d'efforts quant à la conception de leurs produits.
Notre stratégie consiste à montrer que notre société du " tout jetable " a des répercussions graves sur la santé et qu'il existe un potentiel de réduction de ces déchets à la source : renforcer le système de tri-recyclage - déficient en France - et faire pression sur les industriels pour qu'il produisent " éco-compatible ".
Nous demandons aujourd'hui une mesure d'urgence de moratoire sur la construction d'incinérateurs. Plus nous combattrons l'incinération comme moyen " magique " de nous débarrasser de nos déchets, plus nous irons vers de vraies solutions telles que le tri/recyclage et l'éco-compatibilité. l

Propos recueillis par
Capucine Lafait

 

 

 

 

 

 

   

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