Alternative
Santé - L'Impatient,
le mensuel de votre santé au quotidien. Se soigner autrement grâce
aux ressources des médecines alternatives et naturelles.
Une
loi votée en 1988 a défini un cadre pour l'expérimentation
des médicaments sur l'homme. Mais de nombreuses exceptions
risquent de transformer en cobayes les malades, les handicapés
et les personnes âgées.
Sommes-nous
encore aujourd'hui menacés de devenir des cobayes à
notre insu ? Dans les années 1980, de nombreuses voix se
sont élevées pour dénoncer les scandales
de l'expérimentation sur l'homme. C'était l'une
des batailles de notre journal. Des étudiants ou des chômeurs
acceptaient d'expérimenter de nouveaux produits, moyennant
rétribution, alors que cela était interdit. Des
traitements nouveaux étaient prescrits, à leur insu,
aux malades hospitalisés. Une
pratique courante chez les cancéreux. Parfois, c'était
des protocoles de chimiothérapie ou de radiothérapie,
dont
l'inefficacité était déjà connue qui
étaient imposés aux malades, uniquement pour gonfler
les statistiques, dénonçait alors l'un des grands
patrons de la cancérologie, le Pr Mathé.
Moyennant les cadeaux parfois somptueux des laboratoires, ces
recherches semi-clandestines se faisaient au détriment
de la santé et de la sécurité des "
cobayes ". On découvrira peut-être un jour le
prix payé par certains : un prix exorbitant, pour Diane,
gravement handicapée, dont la mère, Christiane Jeanès,
vient de rapporter le calvaire : L'Insupportable Censure médicale
(éd. Castells) (L'Insupportable Censure
médicale, Christiane Jeanès, Castells éditions.
Témoignage bouleversant sur un enfant devenu cobaye d'une
équipe médicale dirigée par un des plus grands
patrons de la cancérologie, le Pr Jean Bernard.).
La rigueur scientifique n'était même pas toujours
de règle, comme L'Impatient le démontrait en 1981,
en faisant expérimenter dans un service hospitalier de
pseudo-médicaments pour la digestion (en fait, des bonbons
à la menthe !) en provenance d'un laboratoire inexistant
!
Les expériences du Pr Milhaud sur des malades en état
de coma dépassé, en 1986 et 1988, ont fini par convaincre
de l'urgence d'une législation.
Première loi dite de bioéthique à être
votée en France, la loi sur la protection des personnes
dans la recherche biomédicale a été adoptée
en décembre 1988, puis révisée en 1990 et
modifiée à nouveau en juillet 1994. La loi concerne
toute forme d'expérimentation sur l'homme non seulement
des médicaments, mais encore des matériaux (utilisés
en dentisterie, en chirurgie, pour les prothèses d'organes,
par exemple), des thérapeutiques non médicamenteuses
(radiothérapie, chirurgie) ou même des conditions
de vie extrêmes (vie en apesanteur ou dans des conditions
d'isolation sensorielle), ainsi que des recherches en psychologie.
Dans les faits, les deux tiers des expérimentations portent
sur des médicaments.
Les
critères à respecter
La loi distingue
les recherches à but thérapeutique et les recherches
sans finalité thérapeutique d'une part, et les recherches
effectuées sur des sujets sains ou sur des malades d'autre
part.
Les recherches sur l'homme sain concernent notamment les premières
phases d'essai des produits dont les laboratoires espèrent
faire des médicaments. Ce sont toujours des recherches
sans finalité thérapeutique, puisqu'elles ne servent
pas à soigner ceux qui prennent ces produits, mais à
étudier comment l'organisme réagit à leur
utilisation. Les recherches sans finalité thérapeutique
sur les malades sont en principe interdites, sauf dans certains
cas exceptionnels où il n'est pas possible de procéder
autrement. C'est le cas de certains traitements trop toxiques
pour les volontaires sains, notamment chez les cancéreux
ou en néphrologie (maladies rénales). Ces traitements
ne seront peut-être pas bénéfiques pour ceux
qui les expérimentent, mais serviront à améliorer
le traitement de tous ceux qui ont les mêmes problèmes.
Les expérimentations ne peuvent être réalisées
sans l'accord d'un Comité de protection des personnes dans
la recherche biomédicale, qui vérifie le sérieux
du protocole d'expérimentation et le respect des règles
éthiques. Celles-ci reposent tout d'abord sur le principe
de gratuité - mais une indemnité plafonnée
est prévue pour les essais chez les volontaires sains.
Elles reposent surtout sur le respect du consentement, qui doit
être libre et éclairé. La personne doit être
éclairée, c'est-à-dire recevoir une information
complète sur l'expérimentation proposée.
Elle doit être libre de refuser ou d'arrêter l'expérimentation.
Les recherches sans bénéfice thérapeutique
direct sont interdites chez toute personne dont la situation empêcherait
que son consentement soit libre ou éclairé : prisonniers,
malades en situation d'urgence, personnes hospitalisées
d'office en psychiatrie, mineurs, majeurs protégés,
mais aussi chez toute personne admise dans un établissement
sanitaire ou social (hôpital, établissement pour
personnes âgées ou handicapées).
Le
consentement au cur de la loi
Dans
le cadre de la préparation de la révision des lois
de bioéthique par l'OPECST, le sénateur Huriet,
l'un des auteurs de la loi, soulignait, dans un entretien au Quotidien
du médecin (18 janvier 1999), différentes difficultés
rencontrées dans l'application de cette loi : divergences
d'interprétation concernant la distinction entre recherches
avec bénéfice direct ou sans bénéfice
direct, problèmes du recueil du consentement notamment
pour les personnes hospitalisées en psychiatrie.
Le consentement
est au cur du dispositif et sans lui la loi est illégitime.
Tous ces problèmes viennent de la manière dont la
loi a été détournée au moment de son
adoption en décembre 1988. Lors du vote précédant
son adoption définitive, son rapporteur à l'Assemblée
nationale, le Dr Bernard Charles, représentant de l'industrie
pharmaceutique, a fait adopter des amendements instaurant des
exceptions tellement nombreuses qu'elles vidaient la loi de sa
substance. Ce coup de force fut dénoncé à
l'époque par le Collectif national des fédérations
et associations d'usagers de la santé, collectif animé
par Jean-Pierre Cambier, de la Fédération nationale
des malades et handicapés, ainsi que par le collectif de
chercheurs réunis autour de Jacques Testart (lire L'Impatient,
décembre 1988 et mars 1989). La loi prenait le contre-pied
des avis du Comité national d'éthique (CNE). Plusieurs
membres du CNE firent savoir leur désaccord. Notre journal
avait alors mené pendant un an une campagne d'information
sur le thème : " Tous cobayes ".
Jusque-là, il était admis que les expérimentations
sur les malades n'étaient licites que si elles servaient
à mettre au point des traitements nouveaux pouvant leur
apporter un bénéfice de santé. Il n'était
donc pas possible de faire d'études sans bénéfice
direct sur eux, sauf dans quelques cas exceptionnels comme nous
l'avons vu.
Au lieu d'encadrer
strictement les exceptions, la loi les a multipliées et
a étendu les essais sans bénéfice direct
à tous ceux chez qui ils sont en principe interdits. Pire,
ayant prévu des exceptions au consentement, elle livre
au bon vouloir des laboratoires toute personne séjournant
à l'hôpital, dans un établissement pour personnes
âgées ou handicapées, et notamment les sujets
fragilisés par leur âge ou leur maladie. Alors que
les rares essais sans bénéfice direct à réaliser
sur des malades ne devraient être proposés qu'à
ceux qui sont capables de donner un consentement libre et éclairé.
" L'intérêt de la recherche passe maintenant
avant la protection des personnes. On préfère désormais
l'expérimentation à la thérapeutique, c'est-à-dire
au malade ", nous déclarait quelques mois plus tard
Catherine Labrusse-Riou, juriste et alors membre du Comité
national d'éthique. Mme Labrusse-Riou dénonçait
encore récemment la complaisance des lois de bioéthique.
Les
patients encore absents !
La loi de
1988 est sans doute un progrès, car elle définit
le cadre dans lequel se font les expérimentations, ce qui
est mieux que la clandestinité. Encore faudrait-il que
l'on en
finisse avec les exceptions au consentement et que son application
soit bien contrôlée, ce qui ne semble pas toujours
le cas, selon le Pr Huriet. Autre aspect inquiétant, la
composition des comités de protection des personnes, où
une place majoritaire est accordée aux professions de santé,
tandis que les associations de malades et d'usagers de la santé
ne sont pas représentées.
À l'heure où le gouvernement prépare une
loi sur les droits des patients, il serait grave que ceux-ci continuent
à être bafoués dans le cadre de
la loi ! l