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Décembre 2000

Jean-Pierre Berlan, directeur de recherches à l'INRA

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"La génétique veut faire des bien-portants des malades potentiels "

 


Directeur de recherches à l'INRA (Institut national de la recherche agronomique), Jean-Pierre Berlan étudie depuis trente ans les mutations de l'agriculture
et son industrialisation. Il est l'un des signataires de l'" Appel contre la brevetabilité des êtres vivants et la monopolisation des ressources génétiques ".


ALTERNATIVE SANTÉ - L'Impatient : Pourquoi cet Appel ?
Jean-Pierre Berlan : On parle beaucoup du brevetage des gènes humains. Mais les gènes ne sont pas spécifiques à l'espèce humaine, ils appartiennent à l'ensemble du monde vivant. Nous partageons de multiples gènes avec de très nombreuses espèces animales ou végétales (nous avons 95 % de gènes en commun avec les chimpanzés). La " Directive européenne sur la brevetabilité des biotechnologies " autorise le brevetage de tous les gènes quelle que soit leur origine, ce que dénonce notre Appel. Depuis une dizaine d'années, on multiplie les comités d'éthique, il y a même des éthiciens professionnels, sans que cela affecte les profits et le développement des biotechnologies.

Quels sont les enjeux de la brevetabilité des gènes ?
Si la Directive européenne est appliquée, elle aura pour conséquence d'interdire aux agriculteurs de semer le grain récolté - pratique fondatrice de l'agriculture et de nos civilisations. Le paysan ne sera plus qu'un cultivateur (ou un éleveur), on lui interdira d'être un reproducteur. La reproduction sera le monopole d'une demi-douzaine d'entreprises multinationales qui prendront le contrôle de la production agroalimentaire dans le monde. Ces entreprises se présentent sous les dehors avenants des sciences de la vie, alors qu'elles produisent des herbicides, des insecticides, des fongicides et de nombreux autres produits voués à la destruction. Ce sont elles qui ont voulu nous imposer les semences Terminator, produites par manipulation génétique et dont l'objectif est de faire des plantes (et demain des animaux) stériles.
Ces entreprises font partie de groupes pharmaceutiques transnationaux qui font la loi dans le domaine des médicaments. Ainsi, le fluconazole, qui permet de traiter les maladies opportunistes du sida, coûte 120 francs par jour au Kenya où il est breveté et 4 francs par jour en Thaïlande où il ne l'est pas. Faut-il encore accroître l'emprise de ces groupes sur la santé en leur permettant de breveter, en plus, les gènes ?

Le décryptage du génome et les thérapies géniques n'ouvrent-ils pas de grands espoirs ?
Dans ces groupes, la logique économique domine l'aspect médical. Leur préoccupation première, c'est d'élargir les marchés. Un bon moyen d'y parvenir, c'est de faire passer la médecine sous le contrôle de la génétique. La primauté donnée à la recherche en génétique, c'est le triomphe d'une vision individualiste de la maladie, qui confond les causes réelles de maladie et certains des agents qui y concourent. Quand on nous annonce la découverte d'un gène de l'obésité ou du cancer, on n'a pas découvert grand-chose, car les gènes sont impliqués dans toutes les fonctions de la vie. Un quart de la population américaine est obèse et cette maladie, qui progresse désormais en France, touche plus les pauvres que les riches. On sait bien que le développement de l'obésité vient du mode de vie et non des gènes qui n'ont pas changé.
Il existe quelques vraies maladies génétiques, qui sont des maladies rares, appelées maladies orphelines. Dans certains cas, les biotechnologies pourront les soigner et peut-être les guérir. Mais ces maladies n'intéressent les laboratoires que dans la mesure où elles permettent d'imposer leurs conceptions. Le remarquable succès obtenu avec les enfants-bulles est en train de devenir un modèle à partir duquel on va transformer les maladies comme le cancer, les maladies rhumatismales ou l'obésité en maladies génétiques individuelles. On est en train d'oublier qu'il s'agit fondamentalement de " maladies de civilisation ". Et au lieu de lutter contre leurs causes (pollutions, stress, mal-bouffe, etc.) en prenant les mesures politiques et sociales qui s'imposent, on luttera seulement contre les facteurs génétiques - le plus sûr moyen d'aller à l'échec, comme le montre toute l'histoire de la lutte contre le cancer.
Simultanément, on prétend faire de la prévention avec le développement des tests génétiques et de la médecine prédictive. Mais nous sommes tous porteurs de " prédispositions génétiques " à une cinquantaine de maladies. Le véritable enjeu du décryptage du génome, c'est de transformer tous les bien-portants en malades potentiels !

 

 

 

 

 

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