Alternative
Santé - L'Impatient,
le mensuel de votre santé au quotidien. Se soigner autrement grâce
aux ressources des médecines alternatives et naturelles.
À
causes multiples, réponses multiples: la lutte contre l'illettrisme
nécessite l'action conjuguée des psychologues, psychanalystes,
psychiatres, linguistes, orthophonistes, neuro-pédiatres,
bibliothécaires, lectrices, directrices d'école,
éducateurs et instituteurs spécialisés.`
Selon
le ministère de l'Éducation nationale, 15 % des
élèves de sixième sont incapables de comprendre
le sens des textes qu'on leur destine et le GPLI (Groupe permanent
de lutte contre l'illettrisme) estime que de 10 à 20 %
des adultes ne maîtrisent pas suffisamment l'écrit
pour satisfaire aux exigences minimales de leur vie sociale, professionnelle,
culturelle et personnelle.
L'ampleur du phénomène sonne comme un véritable
défi à notre société sur sa capacité
à lutter contre les exclusions. Il convient donc de s'intéresser
aux initiatives qui ont fait leurs preuves et qui mériteraient
d'être multipliées voire relayées par les
pouvoirs publics. Avant d'entrer dans le détail d'actions
qui s'adressent aux jeunes enfants et adolescents, rappelons toutefois
qu'il n'est jamais trop tard pour agir sur les acquisitions fondamentales
(Pour une vision d'ensemble, lire " L'Illettrisme en toutes
lettres ", ouvrage collectif. Flohic Éditions.).
Même si, après la petite enfance, tout devient plus
compliqué.
Les spécialistes s'accordent pour le dire : retard de langage
et troubles de la communication mènent droit à l'échec
scolaire, d'où la nécessité d'optimiser les
conditions d'acquisition du langage pour tous les enfants. Brigitte
Tostain-Chardin, psychologue et psychanalyste, propose de créer
un climat propice à la communication mère-enfant
dès la naissance. Quand tout va bien - le sein, le biberon,
la bouche, les sourires et la voix de la mère - ce partage
d'oralité intense dans le plaisir et dans le jeu favorise
l'apparition du babillage, clef de voûte de l'acquisition
du langage.
Mais, livrées
à la technicité des maternités, privées
de la transmission orale qui était jadis de règle,
un nombre croissant de femmes se trouvent démunies face
à l'allaitement, voire à la manière de donner
le biberon. Elles se persuadent que leur lait n'est pas assez
riche, que le bébé ne tête pas suffisamment
Nourrir son enfant est un acte qui renvoie toujours la jeune femme
à sa propre histoire, à sa propre mère, ce
qu'elle n'assume pas nécessairement en toute sérénité.
Autant d'angoisses qui risquent de parasiter ce moment privilégié
de l'éveil au langage.
Afin d'encourager le duo mère-bébé, Brigitte
Tostain-Chardin anime des rencontres informelles dans les maternités
des hôpitaux Tenon et Lariboisière, à Paris.
Assistée d'une sage-femme, elle accueille les mères
et les pères (parfois même les fratries et les grands-mères)
qui souhaitent se retrouver pendant et après la grossesse.
L'ambiance est chaleureuse, coussins au sol, couleurs gaies, jouets
pour les frères et surs, bouées pour les femmes
ayant subi une épisiotomie (incision de la vulve et du
périnée pour favoriser l'accouchement). Les parents
peuvent venir y nourrir leur enfant en toute quiétude.
Une mère allaite son dernier-né, une autre berce
son bébé repu, un papa donne le biberon.
L'exemple des uns profite à tous, rassure les plus angoissés
et les conseils s'échangent spontanément : "
Il m'a fallu trois semaines pour mettre en place l'allaitement
de mon premier enfant " ; " Quand elle cherche le sein,
je lui caresse la bouche du côté où elle doit
tourner la tête. " En corrigeant le positionnement
d'un nourrisson dans le bras de sa maman, Rosemonde Parisot, la
sage-femme, insiste sur l'importance de ne pas entraver les bras
de l'enfant quand on lui donne le sein ou le biberon. Et Brigitte
Tostain-Chardin met en garde contre l'hérésie qui
consiste à nourrir le bébé tout en regardant
la télévision !
Toujours
dans cette perspective d'agir au plus tôt, Brigitte Tostain-Chardin
dirige un centre de dépistage et de prévention de
l'illettrisme (Brigitte Tostain-Chardin est également
directrice du Centre de dépistage et de prévention
de l'illettrisme : CDPI, le pôle Santé Goutte d'Or,
16-18, rue Cavé. 75018 Paris. Tél. : 01 53 09 44
10.). Missionnée par le directeur des affaires sociales
de l'enfance et de la santé de Paris, elle sensibilise
le personnel des crèches et des centres de PMI (protection
maternelle et infantile) - pédiatres, puéricultrices,
auxiliaires maternelles - à ces petits signes qui laissent
présager d'un trouble à venir du langage et de la
communication chez l'enfant. " Un enfant qui ne "tétouille"
pas, dont le regard ne s'anime pas à la vue du biberon
ou qui n'essaie pas de l'attraper, un enfant qui n'a pas cette
oralité intense "main-bouche" qui entoure la
naissance du babil, exige une attention particulière, explique
Brigitte Tostain-Chardin. Il est essentiel que le personnel de
la petite enfance décèle ces mini-crises et invite
les parents à la vigilance avant que le trouble ne s'installe.
" N'oublions pas que le problème peut être aussi
d'ordre sensoriel. Trop d'enfants ratent leur CP (cours préparatoire)
- et 90 % des enfants en échec scolaire ont fait un mauvais
CP - faute d'un dépistage précoce de leur déficience
visuelle ou auditive.
Parler,
ça s'apprend !
Après
le babil vient l'apprentissage de la langue proprement dite. De
ces sons gazouillés émergent peu à peu des
mots reconnaissables, puis des phrases plus ou moins explicites.
Or, s'il va de soi que l'apprentissage de la lecture demande une
assistance de l'adulte, il est communément admis qu'apprendre
à parler serait naturel. Laurence Lentin, linguiste et
présidente de l'Association de formation et de recherche
sur le langage (Asforel : 6, square Henri-Sellier. 92290 Châtenay-Malabry.
Tél. : 01 46 61 96 50.), et qui travaille avec des
institutrices d'écoles maternelles, s'oppose catégoriquement
à ce postulat. Elle récuse toute opposition entre
langue parlée et langue écrite. La langue est composée
de variantes dont certaines peuvent s'écrire et d'autres
non. Ainsi la formulation : " Catherine, sa mamie eh
ben des pommes, sa voisine - elle est gentille - un panier plein
elle lui a donné " est une variante purement orale.
Tandis que " la voisine de la grand-mère de Catherine
lui a donné un panier plein de pommes ", peut aussi
bien se dire que s'écrire.
" Avant de lire et d'écrire, défend Laurence
Lentin, l'apprenti-parleur doit être
capable de produire des formulations verbales transposables à
l'écrit. Pour ce faire, il a besoin d'interlocuteurs compétents,
capables de les lui apprendre. Certains parents le font instinctivement,
mais pas tous. " Imaginons par exemple un enfant dans le
train, qui demande : " Est arrivé ? ". Il peut
recevoir trois types de réponse. " Reste tranquille
", " Pas encore, mon chéri " ou enfin "
Est-ce qu'on est arrivé ? Pas encore, mon chéri.
" Seule cette dernière formulation, en reprenant et
en complétant l'énoncé, le fera vraiment
progresser. Apprendre à parler à un enfant, c'est
l'amener à parler avec clarté et précision,
jusqu'à ce qu'il sache exprimer - au moyen du seul langage
- une pensée sans rapport avec le contexte. " Pour
les enfants qui n'ont pas d'échanges verbaux élaborés
avec leurs parents, ce sont les institutrices et instituteurs
qui doivent prendre le relais. Malheureusement, les enseignants
ne sont absolument pas formés à l'enseignement de
l'oral. En maternelle, ils s'adressent trop souvent à la
classe dans son ensemble, alors que l'apprentissage de la langue
ne peut se faire que dans une relation duelle ", déplore
Laurence Lentin.
En revanche, s'il est absurde de vouloir initier les enfants à
l'écrit avant qu'ils ne soient suffisamment autonomes à
l'oral, il est fondamental de leur lire des histoires le plus
tôt possible. Dans certains milieux non lecteurs, les enfants
n'imaginent même pas que l'écrit puisse être
porteur de sens pour eux : pire, ils le réduisent parfois
aux factures qui viennent tracasser leurs parents.
Lire
aux bébés : le plaisir avant l'apprentissage
Les bienfaits
de la lecture pour l'enfant dès ses premiers mois ne sont
plus à prouver. Sur le plan psychique, la permanence de
l'écrit, l'assurance qu'une histoire mille fois répétée
aura toujours le même dénouement, aide l'enfant à
se faire des représentations de l'objet absent (cela lui
permet entre autres de mieux supporter la séparation d'avec
la mère). Et, sur le plan langagier, la langue du récit
sans référence à l'ici et maintenant (contrairement
à la langue dite factuelle : " Fais ceci, regarde
cela ") familiarise l'enfant avec ces fameuses variantes
de l'écrit décrites par Laurence Lentin.
Fondée en 1982 par un trio de psychiatres et psychanalystes
- René Diaktine, Marie Bonnafé et Tony Lainé
- alarmés de ce que les institutions scolaires leur adressent
tant d'enfants " inadaptés ", l'association Acces
(Actions culturelles contre les exclusions et les ségrégations)
s'est fixé un double objectif : initier les tout-petits
au plaisir de la lecture et faire des émules parmi les
professionnels de la petite enfance. À l'origine de ce
projet, il faut noter les recherches d'Emilia Ferreiro, psychologue,
prouvant que les moins de quatre ans, quel que soit leur milieu,
manifestent la même appétence, le même plaisir
à la lecture d'un récit. Après cet âge,
les enfants dont la curiosité naturelle n'a pas été
stimulée se détournent des textes.
Pour
atteindre les milieux non lecteurs et communiquer aux enfants
le plaisir de la lecture avant qu'ils n'en fassent l'apprentissage,
les animatrices-lectrices d'Acces se transportent dans les PMI,
crèches, centres d'hébergement. Privilégiant
les horaires où elles rencontreront les parents. L'expérience
peut-elle être systématisée ? Sous l'impulsion
d'un réseau de bibliothécaires, de directrices de
crèche et de coordinatrices de PMI, la Ville de Paris a
décidé d'institutionnaliser ces séances de
lecture dans toutes les PMI à 2001, déléguant
à l'association " Lire à Paris ", le soin
de former une quarantaine d'emplois-jeunes au métier de
lecteur(trice)
On
n'apprend pas contre ses parents
Impliquer
les parents dans ces activités d'éveil à
la lecture est un des objectifs d'Acces, qui rejoint une position
défendue depuis toujours par ADT Quart-Monde (Lire d'Isabelle
Sentilhes " Parle-moi ", éd. Quart Monde).
" Un enfant ne gagne rien à apprendre ce qui n'est
pas reconnu par sa famille ", explique Marie-Noëlle
Lavier, responsable d'une pré-école familiale dans
une cité d'accueil pour familles en grande détresse
économique et morale. Cette pré-école se
veut un lieu où les enfants de zéro à trois
ans puissent s'éveiller au contact de livres et de jeux,
sous le regard et avec la participation de leurs parents, l'essentiel
étant de favoriser leurs premières découvertes
sans rupture avec leur milieu.
La majorité des parents reconnaissent certes l'enjeu d'une
scolarisation réussie, mais à travers leurs enfants
c'est aussi la résurgence de leurs souvenirs d'écoliers,
de leurs échecs et de leurs propres rancurs qu'ils
n'arrivent pas toujours à surmonter. À titre préventif,
l'animatrice de la pré-école s'efforce donc de mettre
le savoir de ces adultes en valeur, de susciter leur intervention
auprès des enfants afin qu'ils en constatent l'impact positif
et qu'ils aient envie de les reproduire dans leur foyer. Ainsi,
dernièrement, ils ont confectionné des livres illustrés
à leur intention. L'enjeu étant que, à terme,
ils puissent s'approprier la réussite scolaire de leurs
enfants.
Instaurer des passerelles entre familles et école répond
aussi aux préoccupations de l'Assfam (Association service
social familial migrant), qui anime des ateliers mères-enfants
dans quatre maternelles du nord-est parisien. Des mères
analphabètes d'origine étrangère sont conviées
deux fois par semaine, avec leurs petits non scolarisés,
dans l'école qui reçoit déjà l'un
de leurs aînés. Accueillies par une formatrice et
une éducatrice, elles s'initient aux rudiments de l'alphabétisation,
se confrontent au respect d'un horaire, visitent la classe de
leur enfant scolarisé Les effets sont rapidement
perceptibles sur le comportement des plus réfractaires
à l'institution. Que leur mère se penche sur leur
pupitre et leur cahier suffit parfois à améliorer
leur intégration. " On n'apprend pas d'un étranger
total, affirme Mme Osmanovick, directrice de l'une des maternelles.
Ce que l'enfant vit à l'école doit pouvoir entrer
à la maison, sinon il ne pourra jamais se conformer à
ce que lui demande l'institution scolaire sans avoir le sentiment
de renier sa famille. "
La peur d'apprendre
Mais que faire quand l'âge de la prévention est largement
dépassé et que des pré-adolescents, incontestablement
intelligents, résistent aux apprentissages au point de
ne savoir déchiffrer un mot après plusieurs années
de scolarité ? Surtout ne pas leur proposer des textes
" faciles " et insipides !
" Apprendre, c'est solliciter toute son organisation psychique
et personnelle, explique Serge Boimare (Lire de Serge Boimare
" L'Enfant et la peur d'apprendre", éd. Dunod.),
directeur pédagogique du Centre Claude Bernard à
Paris. C'est rencontrer des limites et des règles, c'est
se confronter à ses insuffisances. Entre le moment où
on ne sait pas et celui où on va peut-être savoir,
il y a forcément une incertitude, un manque, une solitude.
Or certains enfants ont une peur panique de ce temps de suspension.
" Pourquoi cette peur ?
Dès les premières semaines de leur existence, les
uns ont été privés d'un cadre de vie sécurisant
et de rythmes suffisamment réguliers pour qu'ils puissent
s'organiser psychiquement. D'autres ont souffert de l'incapacité
de leurs parents (ceux qui donnent tout, tout de suite) à
leur imposer l'épreuve de la frustration. Pour maintenir
leur équilibre psychique fragile, ces enfants, selon Serge
Boimare, se protègent alors de l'exercice de penser. IIs
ne supportent pas davantage les lois et les règles que
l'incertitude et la solitude exigent. Tout se passe comme si ce
temps de suspension ouvrait la porte aux peurs archaïques
mal maîtrisées, aux expériences personnelles
traumatisantes. Pour Serge Boimare, ces angoisses, généralement
liées à la mort et à la sexualité,
arrivent sous forme de flashs extrêmement " crus "
dont les enfants se débarrassent en s'interdisant de penser,
se réfugiant dans l'excitation, la violence ou au contraire
l'apathie !
Pour les aider à utiliser leur intelligence dans le cadre
scolaire, il est nécessaire que ces angoisses s'estompent,
qu'elles soient négociées par la conscience. Pour
ce faire, il propose aux adolescents des textes issus de mythes,
de la Bible, de contes, de romans de Jules Verne , des textes
qui parlent des origines, de mort, d'abandon, de dévoration,
d'inceste... Ces images ont des points communs avec ce qui taraude
les jeunes, mais elles prennent forme dans un contexte qui les
atténue : elles sont mises à distance dans l'espace
et le temps, reprises avec les mots d'un autre dans un scénario
valorisé par la culture et le cadre pédagogique.
" Ces enfants peuvent alors entrer dans ce domaine de l'apprentissage
qui leur fait si peur, car ils ont à leur disposition des
images pour approcher leurs craintes, un filtre pour porter un
regard sur leur monde intérieur. "
On le voit à travers ces expériences, vaincre l'illettrisme
n'est pas un combat perdu d'avance. À condition que parents,
institutions et politiques, nous nous y attachions tous.