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JANVIER 2001

Vaincre l'illettrisme

Vaincre l'illetrisme
hépatite b en 1998...

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À causes multiples, réponses multiples: la lutte contre l'illettrisme nécessite l'action conjuguée des psychologues, psychanalystes, psychiatres, linguistes, orthophonistes, neuro-pédiatres, bibliothécaires, lectrices, directrices d'école, éducateurs et instituteurs spécialisés.`

 

 

Selon le ministère de l'Éducation nationale, 15 % des élèves de sixième sont incapables de comprendre le sens des textes qu'on leur destine et le GPLI (Groupe permanent de lutte contre l'illettrisme) estime que de 10 à 20 % des adultes ne maîtrisent pas suffisamment l'écrit pour satisfaire aux exigences minimales de leur vie sociale, professionnelle, culturelle et… personnelle.


L'ampleur du phénomène sonne comme un véritable défi à notre société sur sa capacité à lutter contre les exclusions. Il convient donc de s'intéresser aux initiatives qui ont fait leurs preuves et qui mériteraient d'être multipliées voire relayées par les pouvoirs publics. Avant d'entrer dans le détail d'actions qui s'adressent aux jeunes enfants et adolescents, rappelons toutefois qu'il n'est jamais trop tard pour agir sur les acquisitions fondamentales (Pour une vision d'ensemble, lire " L'Illettrisme en toutes lettres ", ouvrage collectif. Flohic Éditions.). Même si, après la petite enfance, tout devient plus compliqué.
Les spécialistes s'accordent pour le dire : retard de langage et troubles de la communication mènent droit à l'échec scolaire, d'où la nécessité d'optimiser les conditions d'acquisition du langage pour tous les enfants. Brigitte Tostain-Chardin, psychologue et psychanalyste, propose de créer un climat propice à la communication mère-enfant dès la naissance. Quand tout va bien - le sein, le biberon, la bouche, les sourires et la voix de la mère - ce partage d'oralité intense dans le plaisir et dans le jeu favorise l'apparition du babillage, clef de voûte de l'acquisition du langage.

Mais, livrées à la technicité des maternités, privées de la transmission orale qui était jadis de règle, un nombre croissant de femmes se trouvent démunies face à l'allaitement, voire à la manière de donner le biberon. Elles se persuadent que leur lait n'est pas assez riche, que le bébé ne tête pas suffisamment… Nourrir son enfant est un acte qui renvoie toujours la jeune femme à sa propre histoire, à sa propre mère, ce qu'elle n'assume pas nécessairement en toute sérénité. Autant d'angoisses qui risquent de parasiter ce moment privilégié de l'éveil au langage.
Afin d'encourager le duo mère-bébé, Brigitte Tostain-Chardin anime des rencontres informelles dans les maternités des hôpitaux Tenon et Lariboisière, à Paris. Assistée d'une sage-femme, elle accueille les mères et les pères (parfois même les fratries et les grands-mères) qui souhaitent se retrouver pendant et après la grossesse. L'ambiance est chaleureuse, coussins au sol, couleurs gaies, jouets pour les frères et sœurs, bouées pour les femmes ayant subi une épisiotomie (incision de la vulve et du périnée pour favoriser l'accouchement). Les parents peuvent venir y nourrir leur enfant en toute quiétude. Une mère allaite son dernier-né, une autre berce son bébé repu, un papa donne le biberon.
L'exemple des uns profite à tous, rassure les plus angoissés et les conseils s'échangent spontanément : " Il m'a fallu trois semaines pour mettre en place l'allaitement de mon premier enfant " ; " Quand elle cherche le sein, je lui caresse la bouche du côté où elle doit tourner la tête. " En corrigeant le positionnement d'un nourrisson dans le bras de sa maman, Rosemonde Parisot, la sage-femme, insiste sur l'importance de ne pas entraver les bras de l'enfant quand on lui donne le sein ou le biberon. Et Brigitte Tostain-Chardin met en garde contre l'hérésie qui consiste à nourrir le bébé tout en regardant la télévision !


Toujours dans cette perspective d'agir au plus tôt, Brigitte Tostain-Chardin dirige un centre de dépistage et de prévention de l'illettrisme (Brigitte Tostain-Chardin est également directrice du Centre de dépistage et de prévention de l'illettrisme : CDPI, le pôle Santé Goutte d'Or, 16-18, rue Cavé. 75018 Paris. Tél. : 01 53 09 44 10.). Missionnée par le directeur des affaires sociales de l'enfance et de la santé de Paris, elle sensibilise le personnel des crèches et des centres de PMI (protection maternelle et infantile) - pédiatres, puéricultrices, auxiliaires maternelles - à ces petits signes qui laissent présager d'un trouble à venir du langage et de la communication chez l'enfant. " Un enfant qui ne "tétouille" pas, dont le regard ne s'anime pas à la vue du biberon ou qui n'essaie pas de l'attraper, un enfant qui n'a pas cette oralité intense "main-bouche" qui entoure la naissance du babil, exige une attention particulière, explique Brigitte Tostain-Chardin. Il est essentiel que le personnel de la petite enfance décèle ces mini-crises et invite les parents à la vigilance avant que le trouble ne s'installe. " N'oublions pas que le problème peut être aussi d'ordre sensoriel. Trop d'enfants ratent leur CP (cours préparatoire) - et 90 % des enfants en échec scolaire ont fait un mauvais CP - faute d'un dépistage précoce de leur déficience visuelle ou auditive.

Parler, ça s'apprend !

Après le babil vient l'apprentissage de la langue proprement dite. De ces sons gazouillés émergent peu à peu des mots reconnaissables, puis des phrases plus ou moins explicites. Or, s'il va de soi que l'apprentissage de la lecture demande une assistance de l'adulte, il est communément admis qu'apprendre à parler serait naturel. Laurence Lentin, linguiste et présidente de l'Association de formation et de recherche sur le langage (Asforel : 6, square Henri-Sellier. 92290 Châtenay-Malabry. Tél. : 01 46 61 96 50.), et qui travaille avec des institutrices d'écoles maternelles, s'oppose catégoriquement à ce postulat. Elle récuse toute opposition entre langue parlée et langue écrite. La langue est composée de variantes dont certaines peuvent s'écrire et d'autres non. Ainsi la formulation : " Catherine, sa mamie… eh ben des pommes, sa voisine - elle est gentille - un panier plein elle lui a donné " est une variante purement orale. Tandis que " la voisine de la grand-mère de Catherine lui a donné un panier plein de pommes ", peut aussi bien se dire que s'écrire.
" Avant de lire et d'écrire, défend Laurence Lentin, l'apprenti-parleur doit être
capable de produire des formulations verbales transposables à l'écrit. Pour ce faire, il a besoin d'interlocuteurs compétents, capables de les lui apprendre. Certains parents le font instinctivement, mais pas tous. " Imaginons par exemple un enfant dans le train, qui demande : " Est arrivé ? ". Il peut recevoir trois types de réponse. " Reste tranquille ", " Pas encore, mon chéri " ou enfin " Est-ce qu'on est arrivé ? Pas encore, mon chéri. " Seule cette dernière formulation, en reprenant et en complétant l'énoncé, le fera vraiment progresser. Apprendre à parler à un enfant, c'est l'amener à parler avec clarté et précision, jusqu'à ce qu'il sache exprimer - au moyen du seul langage - une pensée sans rapport avec le contexte. " Pour les enfants qui n'ont pas d'échanges verbaux élaborés avec leurs parents, ce sont les institutrices et instituteurs qui doivent prendre le relais. Malheureusement, les enseignants ne sont absolument pas formés à l'enseignement de l'oral. En maternelle, ils s'adressent trop souvent à la classe dans son ensemble, alors que l'apprentissage de la langue ne peut se faire que dans une relation duelle ", déplore Laurence Lentin.
En revanche, s'il est absurde de vouloir initier les enfants à l'écrit avant qu'ils ne soient suffisamment autonomes à l'oral, il est fondamental de leur lire des histoires le plus tôt possible. Dans certains milieux non lecteurs, les enfants n'imaginent même pas que l'écrit puisse être porteur de sens pour eux : pire, ils le réduisent parfois aux factures qui viennent tracasser leurs parents.

Lire aux bébés : le plaisir avant l'apprentissage

Les bienfaits de la lecture pour l'enfant dès ses premiers mois ne sont plus à prouver. Sur le plan psychique, la permanence de l'écrit, l'assurance qu'une histoire mille fois répétée aura toujours le même dénouement, aide l'enfant à se faire des représentations de l'objet absent (cela lui permet entre autres de mieux supporter la séparation d'avec la mère). Et, sur le plan langagier, la langue du récit sans référence à l'ici et maintenant (contrairement à la langue dite factuelle : " Fais ceci, regarde cela ") familiarise l'enfant avec ces fameuses variantes de l'écrit décrites par Laurence Lentin.
Fondée en 1982 par un trio de psychiatres et psychanalystes - René Diaktine, Marie Bonnafé et Tony Lainé - alarmés de ce que les institutions scolaires leur adressent tant d'enfants " inadaptés ", l'association Acces (Actions culturelles contre les exclusions et les ségrégations) s'est fixé un double objectif : initier les tout-petits au plaisir de la lecture et faire des émules parmi les professionnels de la petite enfance. À l'origine de ce projet, il faut noter les recherches d'Emilia Ferreiro, psychologue, prouvant que les moins de quatre ans, quel que soit leur milieu, manifestent la même appétence, le même plaisir à la lecture d'un récit. Après cet âge, les enfants dont la curiosité naturelle n'a pas été stimulée se détournent des textes.


Pour atteindre les milieux non lecteurs et communiquer aux enfants le plaisir de la lecture avant qu'ils n'en fassent l'apprentissage, les animatrices-lectrices d'Acces se transportent dans les PMI, crèches, centres d'hébergement. Privilégiant les horaires où elles rencontreront les parents. L'expérience peut-elle être systématisée ? Sous l'impulsion d'un réseau de bibliothécaires, de directrices de crèche et de coordinatrices de PMI, la Ville de Paris a décidé d'institutionnaliser ces séances de lecture dans toutes les PMI à 2001, déléguant à l'association " Lire à Paris ", le soin de former une quarantaine d'emplois-jeunes au métier de lecteur(trice)

On n'apprend pas contre ses parents

Impliquer les parents dans ces activités d'éveil à la lecture est un des objectifs d'Acces, qui rejoint une position défendue depuis toujours par ADT Quart-Monde (Lire d'Isabelle Sentilhes " Parle-moi ", éd. Quart Monde). " Un enfant ne gagne rien à apprendre ce qui n'est pas reconnu par sa famille ", explique Marie-Noëlle Lavier, responsable d'une pré-école familiale dans une cité d'accueil pour familles en grande détresse économique et morale. Cette pré-école se veut un lieu où les enfants de zéro à trois ans puissent s'éveiller au contact de livres et de jeux, sous le regard et avec la participation de leurs parents, l'essentiel étant de favoriser leurs premières découvertes sans rupture avec leur milieu.
La majorité des parents reconnaissent certes l'enjeu d'une scolarisation réussie, mais à travers leurs enfants c'est aussi la résurgence de leurs souvenirs d'écoliers, de leurs échecs et de leurs propres rancœurs qu'ils n'arrivent pas toujours à surmonter. À titre préventif, l'animatrice de la pré-école s'efforce donc de mettre le savoir de ces adultes en valeur, de susciter leur intervention auprès des enfants afin qu'ils en constatent l'impact positif et qu'ils aient envie de les reproduire dans leur foyer. Ainsi, dernièrement, ils ont confectionné des livres illustrés à leur intention. L'enjeu étant que, à terme, ils puissent s'approprier la réussite scolaire de leurs enfants.
Instaurer des passerelles entre familles et école répond aussi aux préoccupations de l'Assfam (Association service social familial migrant), qui anime des ateliers mères-enfants dans quatre maternelles du nord-est parisien. Des mères analphabètes d'origine étrangère sont conviées deux fois par semaine, avec leurs petits non scolarisés, dans l'école qui reçoit déjà l'un de leurs aînés. Accueillies par une formatrice et une éducatrice, elles s'initient aux rudiments de l'alphabétisation, se confrontent au respect d'un horaire, visitent la classe de leur enfant scolarisé… Les effets sont rapidement perceptibles sur le comportement des plus réfractaires à l'institution. Que leur mère se penche sur leur pupitre et leur cahier suffit parfois à améliorer leur intégration. " On n'apprend pas d'un étranger total, affirme Mme Osmanovick, directrice de l'une des maternelles. Ce que l'enfant vit à l'école doit pouvoir entrer à la maison, sinon il ne pourra jamais se conformer à ce que lui demande l'institution scolaire sans avoir le sentiment de renier sa famille. "

La peur d'apprendre
Mais que faire quand l'âge de la prévention est largement dépassé et que des pré-adolescents, incontestablement intelligents, résistent aux apprentissages au point de ne savoir déchiffrer un mot après plusieurs années de scolarité ? Surtout ne pas leur proposer des textes " faciles " et insipides !
" Apprendre, c'est solliciter toute son organisation psychique et personnelle, explique Serge Boimare (Lire de Serge Boimare " L'Enfant et la peur d'apprendre", éd. Dunod.), directeur pédagogique du Centre Claude Bernard à Paris. C'est rencontrer des limites et des règles, c'est se confronter à ses insuffisances. Entre le moment où on ne sait pas et celui où on va peut-être savoir, il y a forcément une incertitude, un manque, une solitude. Or certains enfants ont une peur panique de ce temps de suspension. " Pourquoi cette peur ?


Dès les premières semaines de leur existence, les uns ont été privés d'un cadre de vie sécurisant et de rythmes suffisamment réguliers pour qu'ils puissent s'organiser psychiquement. D'autres ont souffert de l'incapacité de leurs parents (ceux qui donnent tout, tout de suite) à leur imposer l'épreuve de la frustration. Pour maintenir leur équilibre psychique fragile, ces enfants, selon Serge Boimare, se protègent alors de l'exercice de penser. IIs ne supportent pas davantage les lois et les règles que l'incertitude et la solitude exigent. Tout se passe comme si ce temps de suspension ouvrait la porte aux peurs archaïques mal maîtrisées, aux expériences personnelles traumatisantes. Pour Serge Boimare, ces angoisses, généralement liées à la mort et à la sexualité, arrivent sous forme de flashs extrêmement " crus " dont les enfants se débarrassent en s'interdisant de penser, se réfugiant dans l'excitation, la violence ou au contraire l'apathie !
Pour les aider à utiliser leur intelligence dans le cadre scolaire, il est nécessaire que ces angoisses s'estompent, qu'elles soient négociées par la conscience. Pour ce faire, il propose aux adolescents des textes issus de mythes, de la Bible, de contes, de romans de Jules Verne…, des textes qui parlent des origines, de mort, d'abandon, de dévoration, d'inceste... Ces images ont des points communs avec ce qui taraude les jeunes, mais elles prennent forme dans un contexte qui les atténue : elles sont mises à distance dans l'espace et le temps, reprises avec les mots d'un autre dans un scénario valorisé par la culture et le cadre pédagogique. " Ces enfants peuvent alors entrer dans ce domaine de l'apprentissage qui leur fait si peur, car ils ont à leur disposition des images pour approcher leurs craintes, un filtre pour porter un regard sur leur monde intérieur. "
On le voit à travers ces expériences, vaincre l'illettrisme n'est pas un combat perdu d'avance. À condition que parents, institutions et politiques, nous nous y attachions tous.

Texte et photos
Bénédicte Fiquet


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