Alternative
Santé - L'Impatient,
le mensuel de votre santé au quotidien. Se soigner autrement grâce
aux ressources des médecines alternatives et naturelles.
François-Paul Debionne, médecin inspecteur de santé
publique, est auteur de La santé passe par la dignité
- l'engagement d'un médecin (éd. de l'Atelier).
Avec ATD Quart Monde, il défend l'idée que les véritables
experts de la pauvreté sont les pauvres eux-mêmes.
Dès
1973, ATD Quart Monde prenait l'initiative d'un séminaire
sur le thème " Corps et santé en milieu sous-prolétaire
", et rassemblait chercheurs, praticiens de terrain, personnes
engagées avec les plus pauvres, les plus pauvres eux-mêmes,
pour réfléchir sur l'éradication de la pauvreté.
Fidèle à sa logique de recherche-action, le mouvement
ouvre en 1977, au sein d'un quartier très défavorisé
de Nancy, un cabinet médical dans lequel exerça
François-Paul Debionne. Cette expérience pilote
a nourri en 1987 un rapport commandé par le Conseil économique
et social : le rapport Wresinski (du nom de l'abbé Joseph
Wresinski, fondateur d'ATD Quart Monde) (1). Certaines de ses
propositions ont été reprises dans la récente
loi d'orientation relative à la lutte contre les exclusions.
Dans un livre intitulé La santé passe par la dignité,
François-Paul Debionne retrace son parcours de militant
qui l'a conduit de ce cabinet médical niché au 5e
étage d'une barre HLM à ses responsabilités
actuelles de médecin inspecteur de santé publique.
En explicitant la contribution d'ATD Quart Monde aux avancées
françaises et internationales dans le domaine du respect
des droits de l'homme, ce livre s'adresse aux familles démunies,
désireuses de partager leur savoir ; aux médecins
généralistes qui s'interrogent sur leur pratique
; aux professionnels intéressés par la santé
publique ; enfin à tous ceux qui sont soucieux de s'engager
auprès des plus pauvres.
ALTERNATIVE
SANTÉ - L'Impatient : À quels types de difficultés
un médecin doit-il se préparer lorsqu'une personne
très démunie vient le consulter ?
François-Paul
Debionne : Lors d'une première rencontre, certaines personnes
ne sont pas habituées à dialoguer avec un médecin
généraliste. Elles risquent d'en dire très
peu, attendant qu'il devine tout parce qu'un médecin, par
définition, est sensé tout savoir. À cette
difficulté s'ajoute parfois un problème d'ordre
financier. Si les gens n'ont pas d'argent au moment où
ils viennent consulter, ils se demanderont comment le médecin
va le prendre, s'il acceptera d'être payé plus tard
La honte peut polluer la qualité du dialogue. Enfin, selon
leurs expériences antérieures, les médecins
saisissent plus ou moins bien l'imbrication des problèmes
de santé avec tout ce qui relève de la vie quotidienne.
Les personnes vivant dans la grande pauvreté ont une logique
qui peut paraître déroutante. Dans l'urgence de la
survie, priorité peut être donnée à
la recherche d'un logement ou d'un emploi plutôt qu'à
celle de se soigner. Là où le médecin s'imagine
qu'il y a négligence, il y a souvent d'autres priorités
qui s'imposent.
Dans
certains cas, cette négligence apparente s'expliquerait
aussi par une altération de la conscience du corps.
Oui. Quand,
depuis la plus tendre enfance, on est habitué à
ne pas être bien dans son corps - parce qu'on a toujours
eu des problèmes de peau, qu'on a vécu des otites
à répétition, que tous les membres de la
famille ont les dents gâtées - on n'a forcément
pas les mêmes références que ceux qui connaissent
le bien-être corporel. D'où une absence de demande
chez les plus pauvres.
Les
démarches de santé ne sont-elles pas parfois perçues
comme une menace ?
Même
si, en principe, il y a moins de placements d'enfants pour cause
de misère, les pratiques, comme l'a souligné récemment
un rapport de l'Inspection générale des affaires
sociales, restent très hétérogènes.
Certaines familles en situation de grande pauvreté craignent
qu'on leur retire leur enfant si elles révèlent
qu'il n'est pas en bonne santé. La peur du placement des
enfants peut donc faire traîner des demandes qui auraient
dû aller de soi.
Et puis, quand on a un petit salaire et un emploi précaire,
par peur de voir les ressources de la famille diminuer ou de perdre
son activité pour raison de maladie, les parents préfèrent
tenir et encore tenir, plutôt que d'aller consulter.
Convaincre
les décideurs d'adapter la politique aux besoins des plus
démunis exige d'avoir des données statistiques sur
leur état de santé. Qu'en est-il ?
Il reste très
difficile d'avoir des données précises, notamment
en ce qui concerne l'espérance de vie. Dans le quartier
où nous travaillions comme médecins généralistes,
nous étions soucieux de produire des chiffres pour influer
sur les décideurs. Mais nous avions beau constater qu'il
n'y avait pas de personnes âgées et que les plus
de 60 ans étaient très rares, la faiblesse de l'échantillon
(environ deux mille habitants) empêche encore à présent
de produire des statistiques d'espérance de vie. Aujourd'hui,
de tels chiffres sont produits par l'Inserm sur la base de catégories
socio-professionnelles qui ne permettent pas d'isoler les plus
pauvres. Un ferrailleur est classé parmi les patrons du
commerce et de l'industrie ! Toutefois, chez les bénéficiaires
du RMI, on voit que l'espérance de vie progresse moins
vite que dans d'autres populations.
Comment
répondre à la souffrance psychologique et sociale
des sans-abri et des familles défavorisées ?
On parle aussi
de souffrance psychique. À ces mots qui évoquent
la dépression je préfère celui de "
désespoir " tel que l'emploie le Dr Maisondieu (1).
Dans une émission de La Marche du siècle, il avait
dit : " En situation d'exclusion, vous avez le droit de vivre
mais pas le droit d'exister en tant que sujet. D'où la
honte et la désespérance qui conduisent au désespoir.
La réponse au désespoir ne réside pas dans
les médicaments, ils sont inopérants face à
une faillite de la fraternité. " Ce sont des propos
tout à fait éclairants, parce qu'ils montrent bien
que le problème ne peut être résolu uniquement
par la psychiatrie. C'est un problème de relation humaine
et d'intégration dans la société.
D'où
le titre de votre livre : " La santé passe par la
dignité " ?
Tout homme
porte en lui une valeur inaliénable qui fait sa dignité
d'homme. Non seulement les gens ont des droits mais, pour assumer
leurs devoirs vis-à-vis de la société, certains
ont besoin d'un coup de main, d'un soutien Le médecin
qui considère son patient comme un partenaire à
part entière, comme le promoteur et l'acteur de sa propre
santé, crée un climat qui renforce l'estime de soi.
C'est indispensable. Il n'y a pas d'accès à la santé
possible sans cette estime de soi qui mobilise et qui tire vers
le haut. Sinon on s'enfonce
Reste
qu'un médecin ne peut pas résoudre les problèmes
d'emploi ou de logement de son patient.
Pour que la
communication s'établisse, le médecin doit être
perçu comme un élément important d'un ensemble
qui veut éradiquer la pauvreté. Tout seul, un médecin
peut essayer de nouer de bonnes relations avec son patient, mais
s'il veut être efficace, il ne peut se contenter de jouer
" sa partition " dans le seul domaine de la santé
sous prétexte que les aspects éducation, ressource
ou logement ne sont pas de sa compétence. Le médecin
a un point de vue unique, parce qu'il pénètre chez
les gens. Tout en respectant la confidentialité, il peut
jouer un rôle de passeur, de médiateur. Il peut inciter
les instituteurs, les services de PMI, les assistantes sociales
à travailler ensemble pour éviter de répondre
de manière cloisonnée aux demandes des familles.
Au-delà du champ professionnel strict du diagnostic et
de la prescription, c'est en fonctionnant en réseau avec
les autres acteurs qu'il peut trouver sa marge de manuvre.
Comme tout citoyen, en fait.
Bénédicte Fiquet
(1) Dans le
cadre d'une formation complémentaire, le rapport Wresinski
reste tout à fait d'actualité pour sa description
de la misère et de l'interdépendance entre les différents
domaines de la vie (santé, habitat, ressources, situation
familiales, etc.).
À lire également, à propos de la participation
des populations à leur santé :
" Développement social et promotion de la santé,
la démarche communautaire ",
n° 9 de la collection Santé et société,
édité par la Société française
de santé publique.
(2) Psychiatre à l'hôpital de Poissy (78).