| |
 |

Filmé,
soigné, sollicité
Le ftus est aujourd'hui
une personne. Mais que se passe-t-il lorsque, au-delà de
trois mois de grossesse, ou lors de l'accouchement,
le bébé tellement attendu décède (1)
? Pendant longtemps (et encore trop souvent), les équipes
médicales ont choisi le silence. Le Pr Didier Lemery, gynécologue
obstétricien du CHU de Clermont-Ferrand, se rappelle ses
débuts : " Nous devions baptiser l'enfant, puis vite
le dissimuler. Nous n'avons commencé à le montrer
aux parents que dans les années 80. " Au CHU de Lille,
sa consur, le Dr Anne-Sylvie Valat se souvient aussi : "
On faisait tout pour éviter que les parents ne souffrent.
On endormait la mère, on cachait l'enfant, on parlait de
l'avenir
Les couples en sortaient souvent en mauvais état.
" Ce déni, qui tendait à interdire le deuil,
n'était pas sans conséquence pour les couples.
Indispensables
rituels
Le deuil,
pour se faire, nécessite l'existence de " traces ",
explique Geneviève Delaisi de Parsceval, psychanalyste
en gynécologie obstétrique à l'hôpital
Saint-Antoine, à Paris, et auteur de nombreux textes sur
ce sujet : " Le deuil se fera d'autant mieux que les parents
auront des traces. C'est pour cela qu'actuellement des rituels
se mettent en place là où il y avait du déni.
Un accompagnement s'organise où il y avait de la dénégation.
" Ainsi, il y a six ans, à l'hôpital Jeanne
de Flandre, à Lille, Angèle et Denis ont rencontré
attention et appui lors de la perte de leurs jumelles, à
cinq mois de grossesse. " Quand j'ai voulu voir mes filles,
raconte Angèle, on m'a dit : elles sont belles. Je suis
restée longtemps près d'elles, d'abord seule puis
avec mon mari. Nous les avons prises dans nos bras. Ensuite, le
Dr Valat, l'obstétricienne, nous a expliqué ce qui
s'était passé et le Dr Dumoulin, qui s'occupe des
parents dans le deuil, nous a demandé ce que nous voulions
faire avec les petites. "
D'abord indécis, ils suivent les conseils du médecin.
Ils ont prénommé leurs filles, les ont photographiées,
ont bénéficié de certificats de naissance
délivrés par la maternité, ont organisé
des obsèques suivies d'une inhumation dans le " carré
des anges ", au cimetière de Lille, réservé
aux nouveau-nés à partir de quatre à cinq
mois de grossesse. Le retour à la maison a été
difficile, mais Angèle a encore été accompagnée
par les appels téléphoniques du Dr Dumoulin
La maternité
Jeanne de Flandres du CHU de Lille est exemplaire dans l'accompagnement
de ce deuil, et cela par la volonté conjointe de deux médecins,
les Drs Anne-Sylvie Valat et Maryse Dumoulin. Depuis 1993, elles
s'occupent exclusivement des bébés décédés
et de leurs parents. Maryse Dumoulin rappelle le principe fondamental
de son accompagnement : " Dès cet âge-là,
nous considérons un ftus comme un enfant, et une
femme enceinte comme une mère, pas comme une personne malade.
" " L'objectif n'est pas forcément que tout le
monde voie son enfant, poursuit le Dr Anne-Sylvie Valat, gynécologue
obstétricienne, mais qu'on en ait la possibilité
". Une enquête menée en 1997 à la maternité
auprès des parents de 144 enfants décédés
(78 de manière spontanée et 66 par IMG - interruption
médicale de grossesse) révèle que, dans leur
grande majorité, ceux-ci acceptent plutôt bien l'accompagnement
: 94 % dotent leur enfant d'un prénom, 96 % acceptent l'autopsie,
tandis que 85 % veulent le voir et 83 % gardent une photographie.
Seuls moins de 4 % des couples refusent toute proposition
Femmes et hommes ne réagissent pas de la même façon.
Jean-Luc et Sylvie avaient déjà un enfant lors du
décès de leur petite fille à huit mois de
grossesse : " Quand j'ai accouché de cet enfant mort,
j'entendais les autres femmes mettre au monde leur enfant et je
me disais : pourquoi cela nous arrive à nous ? C'était
fondamental pour moi d'acheter une tombe et d'organiser un enterrement
- auquel mon fils est venu. " Jean-Luc, malgré son
chagrin, était surtout préoccupé de la santé
de sa femme. " J'ai d'abord été soulagé
que ma femme soit là, même si j'étais frappé
par le décès du bébé. J'ai eu plus
vite le désir de refaire un enfant. "
Des
associations de parole et d'écoute
Des associations
d'aide et de partage sont en train de naître. À Bordeaux,
Jocelyne, infirmière et maman d'une petite fille décédée
à huit mois de grossesse, a créé en décembre
1998 une association de parole et d'écoute parentale :
AANA, Association Antoine, Nubia, Aline et les autres (2) ; Angèle,
aujourd'hui à Clermont-Ferrand, a également créé
un groupe de parole (3), en lien avec le Pr Didier Lemery, gynécologue
obstétricien et la maternité de l'Hôtel-Dieu
du CHU de Clermont-Ferrand. La jeune femme est convaincue : "
Quand on perd un enfant, il ne faut pas rester seul. Parler à
d'autres qui ont vécu la même chose peut aider. Il
faut apprendre à ne pas vivre le deuil comme un échec,
mais comme une épreuve que l'on dépasse, dans la
perspective d'avoir un ou plusieurs autres enfants "
Florence
Roux
(1) Les morts
ftales et périnatales sont très diverses.
Certaines surviennent spontanément, d'autres sont provoquées,
telles les IMG, interruptions médicales de grossesse
(2) 32, avenue du 8-Mai-1945, 33210 Toulenne. Tél. : 05
56 76 16 06.
(3) " Axelle, Elise, Tom et les autres ", Angèle
Billiet, 20, allée de la Tiretaine, 63100 Clermont-Ferrand.
|
 |
Le
droit
À partir
de six mois de grossesse, tout enfant né est déclaré
à l'état civil, qu'il décède lors
de la naissance ou peu après, ou qu'il soit mort in utero.
Dans ce dernier cas, on reçoit " un acte d'enfant
né sans vie ". Cette déclaration à l'état
civil déclenche une reconnaissance juridique, des funérailles
ou un permis d'inhumer et des droits civils et sociaux. Par exemple,
l'enfant est inscrit sur le livret de famille et sa mère
bénéficie d'un congé de maternité.
Avant cette limite de six mois, tous les enfants ne sont pas traités
également. Depuis 1993, la loi reconnaît, dès
quatre mois et demi de grossesse ou avec un poids d'au moins 500
grammes, les enfants nés en vie et viables, mais décédés
avant trois jours : ils font donc l'objet de déclarations
de naissance et de décès. Par contre, ceux morts
in utero n'existent pas pour la loi avant six mois : ce sont des
" produits " innommés susceptibles dans le pire
des cas, d'être traités comme des déchets
hospitaliers. F. R.
|