Alternative
Santé - L'Impatient,
le mensuel de votre santé au quotidien. Se soigner autrement grâce
aux ressources des médecines alternatives et naturelles.
"La nourriture humaine est devenue matière à
spéculation et source de nuisance pour la santé",
déplore Pierre Rabhi, de l'association Terre et humanisme.
Une structure qui, dans une perspective de solidarité internationale,
s'efforce de promouvoir l'agro-écologie, un mode de production
alimentaire respectueux de la terre et de l'humain.
"La production
alimentaire est de plus en plus concentrée entre les mains
de monopoles dont le souci n'est pas de nourrir l'humanité
mais de réaliser des profits ", affirme Pierre Rabhi,
écrivain et conférencier, expert international en
matière de sécurité alimentaire et de lutte
contre la désertification (notamment auprès de l'ONU).
Il est intarissable sur les logiques perverses de ladite "
croissance économique " et de son corollaire, les
guerres économiques. " Transports incessants et polluants,
dégradations des sols et des eaux, disparition d'espèces,
élimination des paysans De nombreuses communautés
se sont vu confisquer la maîtrise de leurs ressources propres.
Les plus fragiles sont frappées de famine. Aujourd'hui,
l'Occident lui même est engagé dans ce processus
d'insécurité et d'insalubrité alimentaire.
Les personnes n'existent plus qu'à travers l'existence
d'un revenu dont la disparition, suite à la perte d'un
emploi, les condamne au déclin social, voire à l'exclusion
totale. Produire sainement et localement - sans refuser pour autant
les échanges complémentaires - devrait être
un grand mot d'ordre international. Il est temps de permettre
à chacun de reconquérir son autonomie alimentaire.
"
Pierre Rabhi n'est pas seulement un brillant orateur. Ses analyses
ont nourri des actions de terrain qu'il mène depuis plus
de quarante ans, essentiellement dans les Cévennes et au
Sahel. Formation, information, soutien et accompagnement de projets
: de ces multiples expériences est née en 1994 Terre
et humanisme.
L'agro-écologie
késako ?
Le principe
fondateur de l'agro-écologie est d'une simplicité
enfantine : nourrir la terre pour nourrir les plantes qui nous
nourriront. Associer le développement agricole à
la protection, voire à la régénération
de l'environnement naturel est donc primordial. " Dans la
nature, le concept de poubelle n'a pas de sens ", explique
Pierre Rabhi qui prône l'association agriculture-élevage
pour la production d'un compost ou " humus " de haute
qualité, mélange fermenté de déchets
végétaux et animaux. L'humus est un élément
majeur de la fertilisation des sols. Il assouplit les sols durs,
donne du corps aux terres trop légères, contient
des substances nutritives pour les plantes, retient cinq fois
son poids en eau Dans la nature, " rien ne se perd,
tout se transforme " : la prise en compte active et réfléchie
de ce phénomène est dite " système intégré
". Un système qui, outre ses vertus écologiques,
a le mérite de libérer les paysans de la tutelle
des fournisseurs d'engrais chimiques. Pour concilier rendement
et développement durable, l'agro-écologie préconise
le recours à des traitements phytosanitaires permettant
de renoncer à certains insecticides de synthèse,
une gestion raisonnée de l'eau, des travaux anti-érosifs,
le reboisement des surfaces disponibles, la réhabilitation
des savoirs traditionnels pertinents.
Solidarité
avec le Sahel
Appliquant
ces principes dans sa propre ferme ardéchoise depuis 1963,
Pierre Rabhi a proposé son expertise au Burkina Faso dès
le début des années 80. Le succès de ses
interventions - il était alors paysan sans frontière
-, a abouti à la création d'un centre de formation.
On se souvient encore de ce groupement de femmes burkinabées
qui, pour avoir constitué un compost selon la méthode
préconisée, ont été les seules à
récolter pendant la grande sécheresse de 1990. À
l'heure actuelle, le pays compte près de 50 000 praticiens
de l'agro-écologie, dont 3 000 adhérents à
l'ADTAE (Association pour le développement des techniques
agro-écologiques). Les paysans s'alarment de la dépendance
chronique à l'égard des semences hybrides non reproductibles
et coûteuses, dont ils sont les victimes, et du développement
des organismes génétiquement modifiés (OGM).
" Manipuler l'opinion publique pour lui faire croire que
les organismes génétiquement modifiés seront
le salut alimentaire des pays en développement est criminel
", avait déclaré Pierre Rabhi au tribunal de
Foix, lors du procès des " arracheurs de colza transgénique
". Soucieuse de proposer des ripostes concrètes, Terre
et humanisme s'est jointe à l'association Kokopelli pour
remettre aux paysans burkinabés 560 variétés
de semences reproductibles. La mise en place de petites stations
semencières est à l'étude.
Depuis quelques années, le Niger et le Mali ont également
manifesté le désir d'acquérir les techniques
de l'agro-écologie. Un centre de formation est en train
de naître à Arharous, au nord-est d'Agades, tandis
que des liens se tissent avec la chefferie, la population et les
institutions régionales de Tacharane, village malien au
bord du fleuve Niger. " Nous adaptons les formations selon
les acteurs du développement ", précise Pierre
Rabhi qui estime les paysans illettrés souvent plus réceptifs
que les agronomes ou intervenants internationaux " pétris
de dogmes et de certitudes ". Par ailleurs, l'ambition de
Terre et humanisme est d'adjoindre à chaque centre de formation
un dispensaire conciliant pharmacopée traditionnelle et
remèdes modernes dûment adaptés. De manière
à réaffirmer les liens qui existent entre "
terre " et " santé ".
En Tunisie, un projet de réhabilitation économique
et écologique de l'oasis de Chenini Gabès, initié
en 1992 et poursuivi avec la Ciepad (Carrefour international d'échange
de pratiques appliquées au développement) vole maintenant
de ses propres ailes. Ce projet impliquant fortement les paysans
et les femmes mais aussi les enfants - notamment à travers
la création de jardins scolaires écologiques - s'affirme
aujourd'hui comme une référence en matière
de développement durable en milieu oasien.
Une
implantation locale
Enfin, Terre
et humanisme est en train d'impulser le réseau " Paysans
agro-écologistes sans frontière ", composé
de professionnels bénévoles prêts à
s'engager quelques mois aux côtés des paysans du
Sahel ou d'ailleurs. Et, dans cette même perspective d'échanges
authentiques, l'association organise tous les ans des séjours
au Sahel avec la complicité de Croque-Nature, le Point
Afrique et Terre du ciel, des partenaires spécialisés
dans le tourisme solidaire. Ce tourisme profite localement aux
populations démunies et ouvre les yeux des voyageurs sur
la réalité de ceux qui les reçoivent.
Ces expériences réussies au Sud pourraient-elles
profiter au Nord ? Oui, affirment Pierre Rabhi et ses amis de
Terre et humanisme, qui entendent promouvoir le développement
durable, y compris dans nos campagnes. Le phénomène
dit " des néo-ruraux " témoigne d'une
formidable aspiration à concilier les plaisirs de la nature
et les atouts d'une culture urbaine.
Afin de diffuser les alternatives existantes et d'être une
force de proposition au niveau départemental et régional,
l'association s'est établie à Lablachère,
en Ardèche méridionale. Elle y a acquis, grâce
à 450 souscripteurs venant de 11 pays différents
(1), un domaine : le Mas de Beaulieu. L'enjeu est qu'il devienne
centre de ressources et lieu témoin, avec la mise en valeur
de l'hectare de terre abandonné à la friche depuis
plusieurs années et la restauration du bâti, en privilégiant
matériaux sains et peu coûteux. Dans le cadre d'un
partenariat avec l'association Kokopelli, la création d'un
conservatoire de semences, pour sensibiliser à l'urgence
de sauvegarder la biodiversité, est en cours. Déjà,
des stages mêlant théorie et pratique agro-écologiques
sont organisés au Mas. À terme, les candidats à
l'installation en milieu rural bénéficieront de
mesures d'accompagnement pendant la phase de démarrage
de leur projet.
Dans cette perspective d'aide à la concrétisation
des projets, Terre et humanisme vient de lancer avec le soutien
de la fondation Canal+ et la participation d'une famille "
pilote ", un protocole expérimental appelé
" Unité de production vivrière familiale ".
L'UPVF vise à prouve qu'un ou deux hectares de terrain,
même médiocre, permet à une famille de six
personnes de construire une habitation écologique à
coût réduit, de produire son alimentation de base
et de générer un complément de ressources.
Tout en dégageant du temps pour d'autres activités
: télétravail, enseignement, art, artisanat, activités
thérapeutiques L'objectif est donc de montrer de
façon rigoureuse qu'il est possible de retrouver autonomie
et qualité de vie en s'installant à la terre, sans
pour autant être agriculteurs au sens traditionnel du terme.
" La mondialisation ne disparaîtra pas par la confrontation,
mais si on prouve qu'on peut s'en passer ", soutient Pierre
Rabhi.
Bénédicte
Fiquet
(1) La partie
" accueil du public " est encore en cours de réalisation
et la souscription reste ouverte.