Alternative
Santé - L'Impatient,
le mensuel de votre santé au quotidien. Se soigner autrement grâce
aux ressources des médecines alternatives et naturelles.
Jeudi
1er mars 2001 : au tribunal de grande instance de Paris,
cinquante et un malades de la thyroïde, se considérant
victimes de
l'accident de Tchernobyl, déposent plainte contre X pour
" administration de substances nocives et empoisonnement".
Avril 1986.
Dans la nuit du 25 au 26, l'un des quatre réacteurs de
la centrale nucléaire de Tchernobyl (Ukraine) explose.
" Des débris hautement radioactifs sont
propulsés à plus de deux mille mètres d'altitude.
Les rejets se poursuivent dix jours durant, formant d'immenses
nuages radioactifs sur des millions de kilomètres carrés.
Emportés par le vent, les redoutables panaches vont se
propager puis se déposer sur tout l'hémisphère
Nord. La France est atteinte le 29 avril. Le 1er mai, elle est
entièrement recouverte ", écrivent Michèle
Rivasi et Hélène Crié dans Ce nucléaire
qu'on nous cache (Éd. Albin Michel.).
Côté
information du public, le 29 avril, le SCPRI (Service central
de protection contre les radiations ionisantes) publie un premier
bilan : rassurant. Un deuxième communiqué tombe
le lendemain : toujours rassurant. Les mesures de précaution
prises en Italie, en Allemagne ou en Grèce ne le seront
pas en France, où le ministère de l'Agriculture
affirme le 6 mai : " Le territoire français, en raison
de son éloignement, a été totalement épargné
par les retombées de radionucléides consécutives
à l'accident de Tchernobyl. "
Cela sera
seriné par l'ensemble des autorités et services
ad hoc français jusqu'au 11 mai. Ce dimanche-là,
interrogé par une chaîne de télévision,
Pierre Pellerin, le directeur du SCPRI (sous la tutelle du ministère
de la Santé), finit par admettre : " La radioactivité
atmosphérique en France, après l'accident, a été
jusqu'à quatre cents fois supérieure à celle
observée habituellement. "
C'est ce délai, entre le jour de l'accident et la date
de la reconnaissance de son impact sur l'Hexagone, qui est inadmissible.
Durant tout ce temps, nos voisins européens ont multiplié
les recommandations pour tenter de protéger leurs populations
: certains ont retiré leurs bêtes des pâturages,
d'autres ont conseillé de ne pas laisser les enfants jouer
dehors et ont été jusqu'à nettoyer les bacs
à sable ; la radioactivité des légumes et
du lait a été contrôlée, la consommation
de produits laitiers déconseillée surtout chez les
enfants Chez nous, au contraire, tout a été
orchestré pour ne pas affoler les consommateurs et les
parents, tout a été dit pour qu'ils ne prennent
aucune précaution. La preuve, le 16 mai, Michelle Barzach,
alors ministre de la Santé confirme : " La santé
publique n'est aucunement menacée par les conséquences
de cet accident. Les activités courantes peuvent donc être
poursuivies sans précaution particulière, notamment
[en] alimentation, les eaux habituellement potables, le lait,
les produits alimentaires frais ou de conserve peuvent être
consommés quel que soit l'âge du consommateur. "
"
Oublis " curieux
Ce refus d'avouer
que le territoire a été exposé, cette volonté
de rassurer en niant l'intérêt de mesures à
prendre sont graves.
Plus graves encore sont les mensonges (par omission ?) commis
par les autorités. Contrairement à l'augmentation
de quatre cents fois supérieure admise par le directeur
du SCPRI, " l'activité de l'air en césium 137
est passée [sur cette période] de 0,001mBq/m3 à
1,5 Bq/m3 (Bq ou becquerel. C'est le
nombre d'atomes radioactifs qui se désintègrent
pendant une unité de temps.
1 Bq = 1 désintégration par seconde.)
", soit une augmentation de 1,5 million de fois, analyse
la Criirad (Commission de recherche et d'information indépendantes
sur la radioactivité) dans le dossier remis le 1er mars
dernier au tribunal de Paris. Parmi les autres " oublis "
curieux, celui qui a fait disparaître la Corse des cartes
dévoilées à la presse le 11 mai et montrant
le passage du nuage radioactif, à partir des analyses réalisées
par le SCPRI. Cela, alors que " la Direction départementale
de l'action sanitaire et sociale de l'île, les services
météo et l'action vétérinaire avaient
pourtant bien envoyé leurs prélèvements [au
SCPRI] qui n'a communiqué aucun résultat précis
", écrivent Michèle Rivasi et Hélène
Crié. Pendant ce temps-là, l'Italie - Pise est plus
proche de Bastia que Nice - s'affolait. À juste titre assurément.
Comme le démontrèrent les résultats d'analyses
faites sur le lait de brebis corses, envoyé par le Dr Denis
Fauconnier, médecin sur l'île, au SCPRI. Résultat
: le lait du 12 mai crachait encore 4 400 becquerels par litre
en iode 131. " L'ingestion d'un seul litre de ce lait entraînait
le dépassement immédiat de la dose maximale admissible
pour un enfant d'un an (selon les normes en vigueur à l'époque,
normes renforcées depuis) ". Calcul fait, compte tenu
de la décroissance rapide de l'activité de l'iode
radioactif, ce résultat signifiait que le lait corse avait
contenu des quantités d'iode infiniment plus importantes,
qu'adultes et enfants avaient pu absorber pendant plusieurs jours.
On comprend mieux pourquoi la carte de la Corse ne faisait pas
partie des documents montrés à la presse.
Savoir
la vérité
Une vérité
tue, des mesures sanitaires de précaution négligées,
voilà qui suffit à expliquer la teneur de la plainte
déposée par les cinquante et un malades de la thyroïde,
plainte que la Criirad et l'Association des malades de la thyroïde
appuient en se portant partie civile. La thyroïde est une
glande (voir le dossier n° 271 d'octobre 2000 d'Alternative
Santé - L'Impatient) particulièrement sensible à
l'iode radioactif (et autres radiations ionisantes). On ne compte
plus en Ukraine et en Biélorussie le nombre d'adolescents
et jeunes adultes (enfants au moment de la catastrophe) atteints
de cancers thyroïdiens. Cette affection est en augmentation
en France. Entre 1975 et 1995, l'incidence de ce type de cancer
est passée de 0,6 à 3,1 pour 100 000 habitants chez
les hommes et de 2,1 à 5,7 chez les femmes (Le
Cancer en France. Incidence et mortalité. Situation en
1995. Évolution entre 1975 et 1995. Document diffusé
par la Documentation française, 29-31, quai Voltaire, 75344
Paris cedex 07). Cela, avec une augmentation de type
exponentiel (c'est-à-dire très forte) à partir
de 1983-1985, si l'on en croit les courbes d'évolution
de ce cancer publiées en 1999 par le ministère de
la Santé dans Le Cancer en France. Dans ses conclusions,
l'ouvrage s'interroge sur les " facteurs, notamment environnementaux,
[qui] pourraient être associés à l'augmentation
des tumeurs [ ] de la thyroïde ".
Établir
un lien de cause à effet entre l'accident de Tchernobyl
et les pathologies thyroïdiennes - cancer, nodules non cancéreux,
mais également différentes troubles liés
à un dysfonctionnement en hyper ou en hypo de la glande
- n'est pas chose aisée. D'autant moins aisée qu'il
existe sur ce dossier, en Corse et dans la région Paca,
une fâcheuse tendance au silence. En mars 1996, des scientifiques
de l'IPSN (Institut de protection et de sûreté nucléaires)
effectuaient une étude à partir du registre des
cancers de la région Paca. Résultat : incidence
de 0,5 cancer de la thyroïde par an pour un million d'enfants
entre 1984 et 1991 ; incidence 4,5 entre 1992 et 1994. Ces chiffres
seront démentis quelques jours plus tard par la Direction
générale de la santé : les données
auraient été mal actualisées entre 1984 et
1991. De leur côté, les Corses attendent toujours
que l'Observatoire régional de surveillance, plusieurs
fois sollicité par le Dr Fauconnier et la Criirad, publie
un rapport sur l'impact de l'accident de Tchernobyl en relation
avec l'incidence des pathologies thyroïdiennes.
Les malades venus déposer plainte, tous du Sud ou de la
Corse, veulent savoir ce qu'il s'est réellement passé
à partir du 26 avril 1986 et si les autorités ont
pris après l'accident toutes les mesures destinées
à protéger la population. C'est à la charge
de l'État d'apporter la preuve de son bon fonctionnement
et d'indemniser, si tel n'était pas le cas, les victimes
de son incurie.
Cécile
Baudet
Renseignements
Criirad
(Commission de recherche et d'information indépendantes
sur la radioactivité).
Tél. : 04 75 41 82 50 ou 06 08 27 47 01.
AFMT (Association française des malades de la thyroïde),
Chantal L'Hoir.Tél. : 05 63 27 50 80.
Le Forum de discussion concernant la thyroïde nous précise
que son adresse internet est http://thyroide.free.fr
À
lire
Ce nucléaire qu'on nous cache, Michèle Rivasi et
Hélène Crié, éd. Albin Michel.
Tchernobyl. Conséquences sur l'environnement, la santé
et les droits de la personne, Vienne, Autriche, 12-15 avril 1996.
Par le Tribunal
permanent des peuples.
(72 francs/10,98 euros).
Publié en France par Ecodif,
107, avenue Parmentier, 75011 Paris.
Tél. : 01 43 55 20 30.