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L'espèce
humaine n'a pas attendu l'épizootie d'encéphalite spongiforme
bovine pour se trouver atteinte de maladies de Creutzfeldt-Jakob.
Et que fait-on des victimes - oubliées - de l'hormone de croissance
?
Bénédicte,
dont nous retraçons la courte vie, fait partie des victimes de
la maladie de Creutzfeldt-Jakob (MCJ). Son cas n'a rien à voir
avec la vache folle : elle a été contaminée par des hormones de
croissance. On distingue les MCJ dites iatrogènes, c'est-à-dire
transmises lors d'un acte médical, comme celle de Bénédicte, les
MCJ sporadiques survenant sans raison (cas isolés en quelque sorte)
et qui ont de tout temps existé, et le nouveau variant, appelé
nv-MCJ, la forme humaine de la maladie de la vache folle, toute
récente.
Côté
chiffres d'abord
Depuis
1992, année où a été instauré en France un réseau de surveillance
des MCJ, jusqu'à aujourd'hui, on a recensé deux décès dus au nouveau
variant de la MCJ, 80 cas mortels de MCJ d'origine iatrogène -
en très grande majorité consécutifs à un traitement par hormones
de croissance - et 548 malades décédés de MCJ sporadiques (chiffres
de février 2001). Autant dire que le nouveau variant focalise
sur lui seul une attention disproportionnée par rapport au nombre
de personnes concernées. " Nous sommes indignés de voir le peu
de cas qu'il est fait de nos enfants morts de MCJ iatrogène et
de leurs souffrances, regrette Jean-Bernard Mathieu, président
de l'association MCJ-Apev, association de parents d'enfants victimes.
Beaucoup d'entre eux ont été diagnostiqués très tardivement, ils
ont erré de service en service et ont été mal suivis. Bref, ils
ont - et nous avec eux - essuyé les plâtres. Si le scandale restait
sans
écho, nous aurions le sentiment d'être trahis une seconde fois.
" Pour autant, on comprend l'inquiétude de la population : imaginer
que l'on puisse mourir pour s'être délecté de ris de veau et autres
triperies a de quoi faire frémir. Et les propos du Pr Roy Anderson,
de l'université d'Oxford, estimant en août dernier que le nouveau
variant pourrait toucher 136 000 sujets britanniques, ne sont
pas faits pour rassurer. Quel crédit leur accorder ? Récemment
de passage à Paris, Stanley Prusiner, professeur à l'université
de Californie et prix Nobel 1997 pour ses travaux sur le prion,
déclarait qu'il était " trop tôt pour avoir ne serait-ce qu'une
idée sur l'évolution de l'épidémie humaine. Depuis les premiers
cas décrits en 1996, il s'est seulement écoulé cinq années, ce
qui est une faible durée comparée à celle de l'incubation potentielle
". Par ailleurs, comparons ce qui est comparable. L'ESB a concerné
près de 180 000 bovins outre-Manche (Chiffre
vraisemblablement inférieur à la réalité du phénomène compte tenu
du fait que les premières déclarations d'ESB par les agriculteurs
anglais donnaient droit à une faible indemnisation. " Les cas
d'ESB répertoriés par nos voisins anglais ont augmenté quand l'indemnisation
par tête de bétail est passée de 50 % à 100 % de son prix ", note
la Pr Jeanne Brugère-Picoux, spécialiste en pathologie du bétail
à l'école vétérinaire de Maisons-Alfort. ).
À ce jour, le nouveau variant (forme humaine de l'ESB) a touché
moins d'une centaine de sujets britanniques. À titre de comparaison,
187 cas d'ESB (source : http://www.agriculture. gouv.fr/esbinfo.htm)
ont été recensés en France, soit mille fois moins qu'en Grande-Bretagne,
ce qui devrait se traduire par un nombre de nouveaux variants
très largement inférieur à celui relevé là-bas. L'Agence française
de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps) a annoncé
qu'au maximum 6 à 300 personnes pourraient développer la maladie
au cours des soixante prochaines années. En ce qui concerne la
contamination par l'alimentation, la plupart des spécialistes
considèrent que l'essentiel de la menace est désormais passé,
" la pression infectante " ayant été à son maximum au début des
années 90. Cela ne signifie pas qu'on puisse relâcher les mesures
de précaution.
Une
maladie terrible
Quelle
que soit son origine, la maladie de Creutzfeldt-Jakob se traduit
par la démence, une dégénérescence du système nerveux central,
une spongiose du cerveau, elle évolue inexorablement vers la mort.
Son incubation est longue et silencieuse, de dix à trente ans.
Le fait qu'il s'agisse de maladies pour l'heure incurables, transmissibles
- on les classe d'ailleurs sous l'appellation ESST (encéphalopathies
spongiformes subaiguës transmissibles) - et que l'on connaisse
peu de chose sur l'agent infectant appelé prion n'est pas pour
rassurer. Mais le nouveau variant lié à la vache folle ne doit
pas faire oublier les autres formes de MCJ. Elles diffèrent les
unes des autres par un certain nombre de caractères. Les maladies
sporadiques, de loin les plus nombreuses, ont été pour la première
fois décrites dans les années 20 par les Drs Creutzfeldt et Jakob,
d'où le nom donné à la maladie. Ces deux médecins avaient remarqué
chez des sujets âgés de 50 à 75 ans une démence sénile (troubles
de la mémoire et perte de repères spatio-temporelles) se distinguant
des autres maladies neurodégénératives, en particulier de la maladie
d'Alzheimer, par son évolution très rapide et la présence de signes
neurologiques périphériques : tremblements et spasmes musculaires,
raideurs, perte d'équilibre et de la coordination des mouvements…
Dans la dernière phase de la maladie, le malade devient léthargique,
immobile et muet. Les malades atteints du nouveau variant de la
MCJ présentent d'abord un changement de comportement : ils deviennent
angoissés, inquiets, agressifs, capables d'accès de colère, et
tombent dans la dépression profonde. Ils sont ensuite atteints
de douleurs intenses aux jambes, parfois de secousses musculaires,
et sont sujets à des troubles de la mémoire. Enfin, ils perdent
l'équilibre, leur état intellectuel se détériore et la démence
s'installe. L'évolution de la maladie à partir des premiers signes
peut durer plus d'un an. Dans le nouveau variant, l'agent infectieux
infiltre les organes lymphoïdes des malades ; c'est pourquoi le
test des amygdales est souvent positif en cas de nv-MCJ, ce qui
n'est pas le cas pour les formes sporadiques et iatrogènes.
Ni
diagnostic, ni traitement
Comble
de malheur, il n'existe pas de possibilité de diagnostic. Seuls
les signes cliniques sont susceptibles d'orienter le médecin.
Comme, au début de l'affection, ils sont communs à des troubles
d'ordre psychiatrique, on devine les erreurs d'interprétation
: les malades sont vus par le psychiatre et non par le neurologue.
On imagine aussi l'angoisse véhiculée par ce manque de diagnostic,
l'attente de certitudes et l'espoir que ce ne soit pas " ça ".
L'imagerie par résonance magnétique, la ponction lombaire et la
mesure du taux d'une protéine, la 14-3-3, l'examen des amygdales,
l'électroencéphalogramme ne peuvent, pour l'une ou l'autre forme
qu'aider au diagnostic. Mais celui-ci n'est rendu de façon ferme
et définitive qu'à l'examen du tissu cérébral et de sa spongiose
caractéristique, examen qui suppose une autopsie post mortem,
difficile à accepter au moment de la perte d'un être cher. Question
traitement, le manque de connaissances sur l'agent infectieux
ne facilite rien. On entrevoit quelques solutions qui pourraient
retarder l'apparition de la maladie, ce qui ne préjuge en rien
d'une action sur l'agent infectieux. Un espoir donc très lointain
de venir à bout de la maladie.