" Vous n'existez pas "
Que croire ? Sa tante disait-elle la vérité ? " Je ne pouvais pas en parler à papa et maman, puisque eux ne m'en parlaient pas. " Sa vie en est bouleversée, sa scolarité devient difficile. Le jour du certificat d'études, Marie-Ange présente sa carte de famille nombreuse, pour justifier son identité. L'examinateur recherche dans sa liste, s'y reprend à plusieurs fois et brusquement lui dit : " Vous n'existez pas. " Stupeur de l'adolescente qui découvre que si certains papiers sont au nom de son père, le nom que tout le monde lui donne, son identité officielle reste celle de sa mère. " Depuis, je garde une terreur de tous les examens. Je n'ai pas réussi à passer mon bac. " Peu à peu les parents reconnaissent implicitement la naissance hors mariage, mais toujours de façon détournée : " Si nous nous sommes mariés, c'est pour toi. " Dans la tête de l'adolescente, tous ces non-dits aggravent la confusion. " Quand ça n'allait pas entre eux, j'avais l'impression que c'était ma faute. J'en ai conçu beaucoup de ressentiment envers ma mère. J'étais sûre qu'elle était coupable, qu'elle s'était comportée comme une putain, puisqu'elle avait séduit un prêtre. Une véritable haine, dont j'ai mis des années à me défaire. " Les relations entre la fille et la mère deviennent d'autant plus difficiles que cette dernière présente des troubles psychologiques graves entraînant des séjours fréquents en hôpital psychiatrique.
" Tu pourrais peut-être me parler de lui
? "
Marie-Ange se promet qu'un jour elle cherchera à savoir qui est vraiment son père. Mais les études, la vie professionnelle, le mariage et la naissance de deux enfants passent au premier plan. " Un jour, j'avais trente-huit ou trente-neuf ans, ma mère est venue me rendre visite. Je suis allée la chercher à la gare. En me voyant, elle me dit : "C'est fou ce que tu ressembles à ton père". Je lui ai alors répondu : "Tu pourrais peut-être me parler de lui
?". " Sa mère lui explique qu'elle a rencontré son père, lorsqu'il était curé de son village, en Normandie. Cela a été un grand amour. Pendant toute sa grossesse, il s'est beaucoup occupé d'elle, ce qui ne devait pas être facile à l'époque, en 1941, où ce type de liaison était un tabou absolu. Mais après la naissance, elle ne l'a plus jamais revu, sans savoir pourquoi. Quelques mois après cette discussion, Marie-Ange écrit à l'évêque de l'Eure. Celui-ci lui répond, sans nier les faits, en lui retraçant le parcours ecclésiastique de son père. C'était un prêtre très actif, notamment avec les jeunes. Il est mort subitement, en 1976, à l'âge de 69 ans, juste après avoir dit la messe. Il était alors aumônier d'un hôpital psychiatrique depuis plusieurs années.
Coïncidences troublantes
" En 1998, quand j'ai su que j'allais être grand-mère pour la première fois, je venais de lire le livre d'Anne Ancelin-Schützenberger, "Aïe, mes aïeux !". Je me suis dit qu'il était temps que j'en sache plus sur mon père et sa famille. "
En 2000, Marie-Ange se rend dans le village natal de son père, à la recherche de ses racines bretonnes. Elle apprend à cette occasion que sa grand-mère paternelle portait le prénom d'Angélique-Marie. " Une coïncidence incroyable, car mon prénom avait été choisi par ma grand-mère maternelle qui, tout comme ma mère, ignorait le prénom de la mère de mon père. Autre coïncidence : mon père devenu aumônier d'un hôpital psychiatrique, alors que ma mère est de plus en plus souvent hospitalisée en psychiatrie. " Elle découvre par ailleurs que plusieurs événements de la vie de son père se sont déroulés à des dates où elle a vécu elle-même des événements importants.
" Pendant longtemps, je n'ai pas pu parler de tout cela. Puis, je n'ai pu en parler qu'avec des sanglots dans la voix. Aujourd'hui, cela va beaucoup mieux. " Marie-Ange a encore beaucoup de choses à découvrir. Elle a dû faire tout un parcours pour définir son identité : " J'étais partagée entre deux pères. Mais je sais maintenant qu'il y a mon père, celui dont je suis issue, et papa, celui qui m'a élevée. "
Régis Pluchet