C'est alors qu'elle entend parler de Jeanne Bastien, une psychanalyste
lyonnaise qui s'intéresse à la transmission des
problèmes psychologiques sur plusieurs générations.
" Je lui ai raconté ce qui se disait dans ma famille.
Elle m'a interrogée sur mes frères et surs,
mes oncles, mes tantes, mes parents et m'a poussée à
aller les interroger. Je lui ai aussi expliqué que je souffrais
parfois d'un " sentiment d'abandon " qui ne m'empêchait
pas de vivre, mais qui était très pénible.
"
" Ni frère,
ni sur "
Jeanne Bastien, en bonne psychanalyste, pense que ce mot n'est
pas sans signification et l'incite à rechercher s'il n'y
a pas un enfant abandonné dans son ascendance maternelle.
" Je n'avais jamais pensé à cela. Je me suis
alors souvenue de cette mystérieuse origine espagnole
"
Marie entreprend des recherches généalogiques qui
la mènent plus d'un siècle en arrière. "
Contrairement à mon idée, mon aïeule était
née dans la région lyonnaise et semblait bien être
fille unique. Chose étrange, sa mère avait quarante
ans, un âge exceptionnel pour un premier enfant. "
Poursuivant ses recherches, elle découvre que son aïeule
avait eu un frère vingt ans auparavant, mort à un
an. Il ne s'agissait pourtant pas d'abandon. " Dans la famille,
on affirmait qu'elle n'avait ni frère ni sur. Pour
Jeanne Bastien, c'était comme un double déni. J'ai
alors recherché dans les registres des enfants trouvés
de la Charité si, aux alentours de la date de naissance
du frère, il n'y avait pas une sur. À l'époque,
les mères qui voulaient abandonner leur enfant pouvaient
le déposer anonymement sur un tour ( Dispositif
cylindrique pivotant sur son axe, fonctionnant à la manière
d'un passe-plats), placé à l'entrée
de l'hospice. Deux ans auparavant, un bébé (une
fille), avait été déposé sur le tour
et était mort peu après, mais, chose rare, on avait
trouvé dans ses langes un papier indiquant sa date de naissance
et le nom de la mère : c'était bien celui de ma
trisaïeule. "
Celle-ci avait à peine dix-huit ans. Mariée deux
ans plus tard, elle avait donc eu aussitôt un enfant décédé
en bas âge et n'avait pu avoir d'autre enfant pendant vingt
ans. On imagine l'émotion dans laquelle avait été
vécue cette grossesse, émotion qui s'est ensuite
transmise de la mère à l'enfant, puis à travers
les générations.
" Cela a été pour moi un choc extraordinaire
de faire cette découverte et de comprendre que tout ce
que je ressentais n'était pas des fantasmes. Cela m'a apporté
une grande de paix intérieure. "
En complétant un travail psychanalytique par des recherches
généalogiques, Marie a donc pu mettre à jour
un secret de famille et se libérer du poids que ce secret
faisait peser sur elle.
La transmission
Depuis une vingtaine d'années, des psychanalystes, psychothérapeutes
et autres chercheurs étudient la transmission des problèmes
psychologiques entre les générations. Bien qu'ils
aient le plus souvent travaillé de manière isolée,
sans se connaître, ils ont abouti à des conclusions
qui se recoupent ou se complètent. Elles mettent en évidence
l'existence d'un inconscient familial, qui relie l'inconscient
individuel et ce que Jung appelle l'inconscient collectif.
C'est Anne Ancelin-Schützenberger qui a fait le plus important
travail de synthèse de tous ces nouveaux concepts, exposant
il y a près de vingt ans les bases d'une nouvelle approche
en psychothérapie : la psychogénéalogie.
Elle présente cette synthèse dans Aïe , mes
aïeux ! (éd. DDB), un livre régulièrement
réédité et complété.
sychothérapeute, analysée par Françoise
Dolto, Anne Ancelin-Schützenberger a introduit la technique
du psychodrame en France. C'est Françoise Dolto qui lui
a fait prendre conscience des transmissions inconscientes entre
générations. Une remarque impromptue de sa fille
sur des décès qui se répétaient depuis
plusieurs générations dans la famille Ancelin-Schützenberger
l'a poussée à étudier ce phénomène
de manière systématique.
L'arbre généalogique
Instrument permettant de faire la synthèse de ces transmissions,
l'arbre généalogique peut être abordé
en travail individuel ou en groupe et de différentes manières
selon les professionnels avec lesquels on travaille. " Dans
le stage auquel j'ai participé, chacun réalisait
un arbre où il situait, de mémoire, la place qu'il
attribuait aux différents membres de sa famille. Ensuite,
nous cherchions à expliciter les difficultés relationnelles
qui pouvaient ressortir de cette
présentation. Nous avons travaillé ces difficultés
en psychodrame, les participants étant invités à
jouer le rôle de tel ou tel membre de la famille ",
explique Monique, éducatrice dans un service à domicile.
" Le stage m'a fait prendre conscience que, dans ma famille,
nous avions toujours privilégié la branche maternelle
par rapport à la branche paternelle qui était d'un
milieu professionnel moins élevé. J'ai poursuivi
ce travail après le stage en allant parler avec mes oncles
et tantes. J'ai pu comprendre pourquoi certains problèmes
se répétaient sur plusieurs générations.
J'ai organisé un grand rassemblement de la famille de mon
père, où sont venues cent trente personnes. Tout
cela m'a permis de mieux me situer dans mon histoire, de prendre
de l'assurance et de me lancer dans une formation professionnelle
nouvelle (professeur de yoga). "
L'enquête
Pour résoudre des difficultés psychologiques importantes,
il peut être nécessaire de se livrer à un
travail d'enquête généalogique approfondi
d
ans
les services d'archives. L'outil privilégié de ce
travail est le " génosociogramme ", tel qu'il
a été défini par Anne Ancelin-Schützenberger.
Il consiste à réaliser un arbre généalogique
sur cinq ou six générations ou plus, en y inscrivant
toutes les dates d'événements marquants, familiaux,
professionnels, accidentels ou sociaux. Le génosociogramme
peut aussi porter sur les habitudes de chaque membre, religieuses,
alimentaires, culturelles ou autres.
Ce travail d'enquête va servir de fil d'Ariane pour repérer
les différents symptômes évocateurs d'une
transmission : " syndrome d'anniversaire ", loyautés
familiales invisibles, secrets de famille et fantômes. Cela
ne peut pas être un travail purement intellectuel, il doit
toujours être accompagné d'un travail psychothérapique
: analyse des rêves et des mots employés par le consultant,
relaxation et éventuellement travail corporel.
Anniversaire ou répétition
Travaillant depuis plusieurs années dans l'accompagnement
de cancéreux en phase terminale, Anne Ancelin-Schützenberger
a observé de nombreux cas où cette maladie se répète
à l'âge ou un parent a eu la même maladie ou
un accident ou un choc psychologique. Ce syndrome d'anniversaire
a été vérifié statistiquement par
la Dre Joséphine Hilgard, médecin et psychologue
aux États-Unis, qui a étudié les dossiers
de plusieurs milliers de malades soignés dans des hôpitaux
psychiatriques américains.
En France, la Dre Monique Bydlowski, psychiatre-psychanalyste
et chercheuse à l'Inserm, a fait des constations analogues
dans une étude sur les dates d'accouchement dans le service
du Pr Papiernick, à la maternité de Clamart puis
à celle de Port-Royal, à Paris. Dans un entretien
rapporté par Nina Canault, dans son livre Comment paye-t-on
les fautes de ses ancêtres (éd. DDB), elle assure
: " Tous les jours, je vois des dates d'accouchement ou des
dates de conception qui commémorent la mort d'un parent
ou d'un aïeul ou d'un premier enfant dont on n'a pas pu faire
le deuil. " Elle fait des observations similaires, lorsque
la grossesse n'est pas menée à terme, mais aussi
dans différentes maladies.
Le psychanalyste Didier Dumas, qui a fait des constatations similaires
en travaillant avec des enfants psychotiques, préfère
parler de syndrome de répétition : il a observé
des problèmes qui se répètent non pas au
même âge ou au même jour, mais lorsqu'un enfant
occupe la même place dans sa fratrie que celle d'un frère
ou d'une sur d'un de ses ascendants, étant décédé
ou ayant eu des problèmes similaires .
" Loyautés
familiales invisibles "
Reprenant les travaux des pionniers de la thérapie familiale,
la psychogénéalogie s'intéresse aux "
loyautés familiales invisibles ". Il y a dans chaque
famille des systèmes de comptabilité inconsciente
qui règlent la place de chacun et les obligations familiales,
notamment vis-à-vis du respect des convenances. Celui ou
celle qui a trop reçu de cadeaux, qui n'a pas occupé
le rôle social que l'on attend de lui ou n'a pas respecté
le code moral propre à sa famille risque de porter des
" dettes " inconscientes et de les transmettre à
ses descendants.
Dans La Névrose de classe (éd. Dunod), le sociologue
Vincent de Gauléjac montre comment ces loyautés
invisibles sont la cause d'actes manqués qui empêchent
certaines personnes de passer un examen scolaire ou professionnel,
ou les poussent à se mettre dans des situations d'échec
économique ou social pour ne pas dépasser le niveau
social ou intellectuel de leurs parents.
Mort violente ou suicide, inceste, faillite, enfants morts, liaisons
secrètes, enfants hors mariage, il est rare qu'une famille
n'ait pas
de secrets. Ces secrets peuvent devenir de véritables "
fantômes ". Parmi ces secrets se trouvent les relations
incestueuses. La psychogénéalogie montre qu'à
côté des relations interdites aujourd'hui (relations
sexuelles entre un parent et un enfant, un oncle et une nièce,
un frère et une sur), différents troubles
psychologiques relèvent de situations considérées
autrefois comme incestueuses et interdites (mariages entre cousins),
mais aussi entre demi-frères et demi-surs n'ayant
pas de parents communs. Tout cela mérite d'être encore
approfondi, mais la psychogénéalogie n'en est qu'à
ses débuts.
Régis Pluchet