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JUILLET - AOUT 2001

 

Voyage en Psychogénéalogie

 

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Dans toutes les familles, il existe des histoires pas très claires, cachées… Elles se transmettent de génération en génération et peuvent influencer nos existences individuelles.
Oui, l'inconscient familial existe ! Allons à sa rencontre.

 

"On racontait dans ma famille une histoire qui n'était pas très claire, au sujet de la grand-mère de ma mère qui était fille unique et aurait été originaire d'Espagne. Il y avait aussi beaucoup de non-dits autour d'une tante qui souffrait de troubles psychologiques. On m'avait fait croire qu'elle n'avait jamais été mariée, alors qu'elle avait divorcé très jeune ". Comme dans beaucoup de familles, Marie entend d'obscures histoires indiquant que des choses sont restées cachées. Après son divorce, elle est confrontée à des problèmes relationnels avec ses enfants.

C'est alors qu'elle entend parler de Jeanne Bastien, une psychanalyste lyonnaise qui s'intéresse à la transmission des problèmes psychologiques sur plusieurs générations. " Je lui ai raconté ce qui se disait dans ma famille. Elle m'a interrogée sur mes frères et sœurs, mes oncles, mes tantes, mes parents et m'a poussée à aller les interroger. Je lui ai aussi expliqué que je souffrais parfois d'un " sentiment d'abandon " qui ne m'empêchait pas de vivre, mais qui était très pénible. "

" Ni frère, ni sœur "

Jeanne Bastien, en bonne psychanalyste, pense que ce mot n'est pas sans signification et l'incite à rechercher s'il n'y a pas un enfant abandonné dans son ascendance maternelle. " Je n'avais jamais pensé à cela. Je me suis alors souvenue de cette mystérieuse origine espagnole… "

Marie entreprend des recherches généalogiques qui la mènent plus d'un siècle en arrière. " Contrairement à mon idée, mon aïeule était née dans la région lyonnaise et semblait bien être fille unique. Chose étrange, sa mère avait quarante ans, un âge exceptionnel pour un premier enfant. " Poursuivant ses recherches, elle découvre que son aïeule avait eu un frère vingt ans auparavant, mort à un an. Il ne s'agissait pourtant pas d'abandon. " Dans la famille, on affirmait qu'elle n'avait ni frère ni sœur. Pour Jeanne Bastien, c'était comme un double déni. J'ai alors recherché dans les registres des enfants trouvés de la Charité si, aux alentours de la date de naissance du frère, il n'y avait pas une sœur. À l'époque, les mères qui voulaient abandonner leur enfant pouvaient le déposer anonymement sur un tour ( Dispositif cylindrique pivotant sur son axe, fonctionnant à la manière d'un passe-plats), placé à l'entrée de l'hospice. Deux ans auparavant, un bébé (une fille), avait été déposé sur le tour et était mort peu après, mais, chose rare, on avait trouvé dans ses langes un papier indiquant sa date de naissance et le nom de la mère : c'était bien celui de ma trisaïeule. "

Celle-ci avait à peine dix-huit ans. Mariée deux ans plus tard, elle avait donc eu aussitôt un enfant décédé en bas âge et n'avait pu avoir d'autre enfant pendant vingt ans. On imagine l'émotion dans laquelle avait été vécue cette grossesse, émotion qui s'est ensuite transmise de la mère à l'enfant, puis à travers les générations.
" Cela a été pour moi un choc extraordinaire de faire cette découverte et de comprendre que tout ce que je ressentais n'était pas des fantasmes. Cela m'a apporté une grande de paix intérieure. "
En complétant un travail psychanalytique par des recherches généalogiques, Marie a donc pu mettre à jour un secret de famille et se libérer du poids que ce secret faisait peser sur elle.

La transmission

Depuis une vingtaine d'années, des psychanalystes, psychothérapeutes et autres chercheurs étudient la transmission des problèmes psychologiques entre les générations. Bien qu'ils aient le plus souvent travaillé de manière isolée, sans se connaître, ils ont abouti à des conclusions qui se recoupent ou se complètent. Elles mettent en évidence l'existence d'un inconscient familial, qui relie l'inconscient individuel et ce que Jung appelle l'inconscient collectif.
C'est Anne Ancelin-Schützenberger qui a fait le plus important travail de synthèse de tous ces nouveaux concepts, exposant il y a près de vingt ans les bases d'une nouvelle approche en psychothérapie : la psychogénéalogie. Elle présente cette synthèse dans Aïe , mes aïeux ! (éd. DDB), un livre régulièrement réédité et complété.

sychothérapeute, analysée par Françoise Dolto, Anne Ancelin-Schützenberger a introduit la technique du psychodrame en France. C'est Françoise Dolto qui lui a fait prendre conscience des transmissions inconscientes entre générations. Une remarque impromptue de sa fille sur des décès qui se répétaient depuis plusieurs générations dans la famille Ancelin-Schützenberger l'a poussée à étudier ce phénomène de manière systématique.

L'arbre généalogique

Instrument permettant de faire la synthèse de ces transmissions, l'arbre généalogique peut être abordé en travail individuel ou en groupe et de différentes manières selon les professionnels avec lesquels on travaille. " Dans le stage auquel j'ai participé, chacun réalisait un arbre où il situait, de mémoire, la place qu'il attribuait aux différents membres de sa famille. Ensuite, nous cherchions à expliciter les difficultés relationnelles qui pouvaient ressortir de cette
présentation. Nous avons travaillé ces difficultés en psychodrame, les participants étant invités à jouer le rôle de tel ou tel membre de la famille ", explique Monique, éducatrice dans un service à domicile.
" Le stage m'a fait prendre conscience que, dans ma famille, nous avions toujours privilégié la branche maternelle par rapport à la branche paternelle qui était d'un milieu professionnel moins élevé. J'ai poursuivi ce travail après le stage en allant parler avec mes oncles et tantes. J'ai pu comprendre pourquoi certains problèmes se répétaient sur plusieurs générations. J'ai organisé un grand rassemblement de la famille de mon père, où sont venues cent trente personnes. Tout cela m'a permis de mieux me situer dans mon histoire, de prendre de l'assurance et de me lancer dans une formation professionnelle nouvelle (professeur de yoga). "

L'enquête

Pour résoudre des difficultés psychologiques importantes, il peut être nécessaire de se livrer à un travail d'enquête généalogique approfondi dans les services d'archives. L'outil privilégié de ce travail est le " génosociogramme ", tel qu'il a été défini par Anne Ancelin-Schützenberger. Il consiste à réaliser un arbre généalogique sur cinq ou six générations ou plus, en y inscrivant toutes les dates d'événements marquants, familiaux, professionnels, accidentels ou sociaux. Le génosociogramme peut aussi porter sur les habitudes de chaque membre, religieuses, alimentaires, culturelles ou autres.
Ce travail d'enquête va servir de fil d'Ariane pour repérer les différents symptômes évocateurs d'une transmission : " syndrome d'anniversaire ", loyautés familiales invisibles, secrets de famille et fantômes. Cela ne peut pas être un travail purement intellectuel, il doit toujours être accompagné d'un travail psychothérapique : analyse des rêves et des mots employés par le consultant, relaxation et éventuellement travail corporel.

Anniversaire ou répétition

Travaillant depuis plusieurs années dans l'accompagnement de cancéreux en phase terminale, Anne Ancelin-Schützenberger a observé de nombreux cas où cette maladie se répète à l'âge ou un parent a eu la même maladie ou un accident ou un choc psychologique. Ce syndrome d'anniversaire a été vérifié statistiquement par la Dre Joséphine Hilgard, médecin et psychologue aux États-Unis, qui a étudié les dossiers de plusieurs milliers de malades soignés dans des hôpitaux psychiatriques américains.
En France, la Dre Monique Bydlowski, psychiatre-psychanalyste et chercheuse à l'Inserm, a fait des constations analogues dans une étude sur les dates d'accouchement dans le service du Pr Papiernick, à la maternité de Clamart puis à celle de Port-Royal, à Paris. Dans un entretien rapporté par Nina Canault, dans son livre Comment paye-t-on les fautes de ses ancêtres (éd. DDB), elle assure : " Tous les jours, je vois des dates d'accouchement ou des dates de conception qui commémorent la mort d'un parent ou d'un aïeul ou d'un premier enfant dont on n'a pas pu faire le deuil. " Elle fait des observations similaires, lorsque la grossesse n'est pas menée à terme, mais aussi dans différentes maladies.

Le psychanalyste Didier Dumas, qui a fait des constatations similaires en travaillant avec des enfants psychotiques, préfère parler de syndrome de répétition : il a observé des problèmes qui se répètent non pas au même âge ou au même jour, mais lorsqu'un enfant occupe la même place dans sa fratrie que celle d'un frère ou d'une sœur d'un de ses ascendants, étant décédé ou ayant eu des problèmes similaires .

" Loyautés familiales invisibles "

Reprenant les travaux des pionniers de la thérapie familiale, la psychogénéalogie s'intéresse aux " loyautés familiales invisibles ". Il y a dans chaque famille des systèmes de comptabilité inconsciente qui règlent la place de chacun et les obligations familiales, notamment vis-à-vis du respect des convenances. Celui ou celle qui a trop reçu de cadeaux, qui n'a pas occupé le rôle social que l'on attend de lui ou n'a pas respecté le code moral propre à sa famille risque de porter des " dettes " inconscientes et de les transmettre à ses descendants.

Dans La Névrose de classe (éd. Dunod), le sociologue Vincent de Gauléjac montre comment ces loyautés invisibles sont la cause d'actes manqués qui empêchent certaines personnes de passer un examen scolaire ou professionnel, ou les poussent à se mettre dans des situations d'échec économique ou social pour ne pas dépasser le niveau social ou intellectuel de leurs parents.
Mort violente ou suicide, inceste, faillite, enfants morts, liaisons secrètes, enfants hors mariage, il est rare qu'une famille n'ait pas
de secrets. Ces secrets peuvent devenir de véritables " fantômes ". Parmi ces secrets se trouvent les relations incestueuses. La psychogénéalogie montre qu'à côté des relations interdites aujourd'hui (relations sexuelles entre un parent et un enfant, un oncle et une nièce, un frère et une sœur), différents troubles
psychologiques relèvent de situations considérées autrefois comme incestueuses et interdites (mariages entre cousins), mais aussi entre demi-frères et demi-sœurs n'ayant pas de parents communs. Tout cela mérite d'être encore approfondi, mais la psychogénéalogie n'en est qu'à ses débuts.

Régis Pluchet

 

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