Les mauvais secrets seraient
donc ceux qui blessent d'abord le parent qui les cache ?
Il y a les secrets tenus cachés à certains mais
partagés avec d'autres. Des hommes dissimulent la perte
de leur emploi à leurs enfants tout en se confiant à
leur femme, par exemple. Dans les années 1990, c'était
fréquent. Il y a aussi des événements tellement
traumatisants que les gens ne peuvent se les avouer à eux-mêmes.
Ils les ont enfouis profondément, jusqu'à perdre
la possibilité de les évoquer. Autour d'un secret
pénible, le sujet est toujours partagé. D'un côté,
il pense qu'en parler aux enfants les perturberait. De l'autre,
comme toute personne qui a vécu quelque chose de douloureux,
il voudrait s'en soulager. Cette oscillation entre l'interdiction
qu'il s'impose et son désir de se confier fait que les
secrets " suintent " toujours. Les manifestations qui
font pressentir le secret à l'enfant sont inévitables.
Telle femme doutant être la fille de son père tressaillera
dès qu'il est question de groupe sanguin ou de filiation.
Tel homme abusé sexuellement pendant son enfance deviendra
distant avec son fils qui atteint l'âge où il fut
violenté. Au contraire, les secrets qui nous rendent heureux
ne peuvent pas avoir d'effets pathogènes car nous sommes
en paix avec eux.
Quels sont les effets des
secrets de famille sur la personnalité de l'enfant ?
Les plus fréquents sont la perte de confiance en soi et
les troubles de l'apprentissage. D'abord, un enfant qui pressent
qu'on lui cache quelque chose ne sait pas pour autant ce qu'on
lui cache. Souvent il imagine le pire. Petit, il pense qu'il est
responsable de la souffrance de son parent. " Comment se
fait-il que je ne me sois pas rendu compte d'avoir fait quelque
chose de mal ? Me cachent-ils des choses parce que je ne suis
pas leur vrai enfant ? " Ses questions vont miner sa confiance
en lui-même. Un enfant à qui on oppose une feinte
du type : " Mais non, je n'ai pas dit ça, tu as entendu
de travers ", peut même douter de ses yeux et de ses
oreilles. Plus grand, il aura tendance à imaginer que son
parent a commis un acte tellement honteux qu'on ne peut en parler.
Car les enfants ne cachent à leur parents que ce dont ils
ont honte.
Ensuite, conformément au proverbe " On ne parle pas
de corde dans la
maison d'un pendu ", l'enfant apprend très vite à
repérer le domaine à propos duquel il ne doit pas
poser de question. S'agit-il de la mort d'un grand-père
fou ? L'enfant évitera de questionner à propos de
la folie, de la déficience mentale, des hôpitaux
psychiatriques
Et ce, tout en faisant comme s'il ne se rendait
compte de rien. Cette attitude l'amène à tordre
sa personnalité. Si ses parents refusent de lui répondre
pour des choses importantes, il peut aussi en déduire qu'ils
ne répondront à rien, jusqu'à éteindre
toute sa curiosité. Parfois sa méfiance s'étend
aux enseignants, considérés comme les relais des
parents. Ces enfants décrochent en cours de scolarité
parce qu'ils ont perdu confiance en eux-mêmes et dans les
adultes.
Comment un secret de famille
peut-il étendre ses effets sur plusieurs générations
?
J'ai souvent constaté en thérapie qu'à l'âge
adulte ces personnes persistent à éviter le domaine
du secret. Devenues parents, elles sont amenées à
éteindre la curiosité de leurs propres enfants.
Des secrets peuvent ainsi entraîner des rejets de certains
sujets sur plusieurs générations. En outre, dans
les familles à secrets, " pour faire comme les grands
" les enfant deviennent souvent cachottiers. Adultes, ils
continuent à fabriquer des petits secrets, des petits mensonges.
Dans certaines familles circulent alors des secrets de Polichinelle.
Des secrets qui n'en sont véritablement pour personne mais
qui cachent les vrais de la génération d'avant.
Quand révéler
un secret de famille à un enfant ?
Je répondrai par les mots de cette petite fille de cinq
ans qui ignorait que son frère aîné était
son demi-frère. Quand la situation devient trop compliquée
à cacher et que sa mère la mit au courant, la fillette
piqua une colère, sanglota
" Mais quand aurais-tu
voulu que je te le dise ? ", questionna la mère désemparée.
" Vous auriez dû me le dire quand j'étais toute
petite, j'aurais rien compris, j'aurais pas pleuré, mais
j'aurais tout su. " Tout est dit dans cette réponse.
Un enfant ne comprend pas le monde tel qu'un adulte le perçoit.
Il ne s'agit pas de lui faire violence en lui assénant
" notre vérité ". Il est d'abord essentiel
de le déculpabiliser, de lui expliquer qu'on peut être
triste ou en colère pour des problèmes d'adulte
dont il n'est pas responsable. Surtout ne pas nier cette tristesse
ou cette colère. Quand l'événement qui préoccupe
le parent est très douloureux, le mieux est d'en parler
au bébé. La question n'est pas de savoir si le bébé
comprend ou non, personnellement je n'en sais rien, mais c'est
un moyen de se familiariser avec l'idée d'en parler à
l'enfant. Comme c'est difficile, il faut s'entraîner. Puis,
au fur et à mesure que l'enfant grandit, il sera amené
à poser des questions et les parents seront plus à
l'aise pour lui répondre parce qu'ils auront commencé
très tôt.
Pour vous, l'essentiel
est donc de maintenir la communication ?
Le secret ne s'oppose pas à la vérité, il
s'oppose à la communication. D'ailleurs, la vérité,
on ne la détient souvent que partiellement. Des parents
viennent me voir parce que leur fils ne leur parle jamais, qu'il
évite le domicile familial
Je réponds : "
Qu'est-ce que vous avez commencé à lui cacher pour
qu'il soit comme ça ? Pourquoi voulez-vous que cet enfant
se confie à vous alors que vous lui avez fait des cachotteries
? " C'est très important de comprendre, je le répète
que le secret ne s'oppose pas à la vérité
mais à la communication. Je le rappelle aux tiers - ça
peut être une tante, un oncle, une belle mère
- qui sont convaincus que leur neveu ou leur beau-fils est la
victime d'un secret de famille et qui ne savent comment intervenir.
Il faut tout faire pour que le parent en parle, insister sur l'intérêt
de l'enfant, lui proposer d'être présent pendant
la discussion. Ou en désespoir de cause, le menacer d'en
parler un jour où ils seront réunis tous les trois.
Généralement, ça ne fait pas un pli, le parent
en parle dans les semaines qui suivent. En revanche, il est totalement
exclu d'en parler en son absence. Comment voulez-vous rétablir
la communication entre un enfant et un parent si l'enfant sait
quelque chose que son parent ne sait même pas qu'il sait
?
Propos recueillis par Bénédicte Fiquet
Serge Tisseron est l'auteur de Secrets de famille,
mode d'emploi
(éd. éditions Marabout). Dans Tintin chez le psychanalyste
(éd. Aubier), il révèle le secret de famille
d'Hergé caché dans les albums de Tintin à
une époque où on ne savait encore rien de la biographie
de l'auteur. Son dernier ouvrage se présente sous la forme
d'une bande dessinée Bulles de divan (éd. Calman-Levy).
Serge Tisseron exerce dans un centre médicopsychologique.
63, rue de la Roquette, 75011 Paris.