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SEPTEMBRE 2001

 

Interview

Elisabeth G. Sledziewski, philosophe
"Notre société ne sait pas quoi faire de la maternité"

 

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Elisabeth G. Sledziewski vient de participer
à la rédaction d'un ouvrage collectif sous la direction
de l'historienne Yvonne Knibiehler, intitulé " Maternité, affaire privée, affaire publique " (Bayard, 2001).

 


Philosophe, Elisabeth G. Sledziewski est aussi maître de conférences de sciences politiques à la faculté de droit et à l'École nationale de santé publique de Rennes. Elle appartient à un courant de recherche sur les femmes, rassemblant différentes disciplines (sociologue, historienne, psychologue, etc.) et ayant intégré la maternité dans sa réflexion.

ALTERNATIVE SANTÉ - L'Impatient : Pendant de nombreuses années, les mouvements de défense des droits des femmes se sont peu intéressés à la dimension maternelle de la femme. Pourquoi ?

Elisabeth G. Sledziewski : Le féminisme des années 1970-1980 était antimaternel, la maternité aliénante ! La mère au foyer : passée de mode ! La femme sexuelle occupait alors la place au détriment de la mère, la femme professionnalisée au détriment de la femme éducatrice, la femme qui dit " moi je " au détriment de celle qui fait de la relation à l'autre la grandeur de l'humain, féminin et masculin. La femme est ainsi " libérée " de tout ce qui risque de la distinguer de l'homme, en particulier la maternité.
À l'heure actuelle, les sociologues découvrent avec étonnement l'aspiration massive de la maternité chez nos contemporaines. Désormais, une éthique féministe de la maternité inscrit au contraire l'expérience maternelle dans le riche corpus de l'expérience humaine. La maternité devient la voie royale de l'altérité, et la femme chemine vers elle-même à travers l'accueil de l'autre : l'enfant.

Vous avez écrit que " la mère et l'enfant se portent mal " (Repenser la maternité, Panoramiques, 1999).
Que vouliez-vous dire ?

À l'heure actuelle, il est plus que jamais difficile d'être mère alors que la maternité est proclamée comme un choix. Les femmes sont dans une grande souffrance, avec le sourire aux lèvres, écartelées entre le travail et la maternité. Les mères sont dans l'impasse, la barre de la réussite est placée très haut. Il est indispensable d'assurer sur tous les plans : être professionnellement au " top ", être une mère parfaite, enfin rester jeune et belle. Celles qui n'y arrivent pas culpabilisent et se dévalorisent ! Les répercussions sur la santé sont très importantes : surconsommation de psychotropes, de tabac mais aussi d'alcool. Ces indicateurs sont le symptôme d'un grand désarroi des femmes qui ne veut pas se dire.

N'est-ce pas davantage lié au non-partage des tâches entre les hommes et les femmes ?

La croyance que les nouveaux pères vont sauver la situation est un discours idyllique. C'est un cache pour ne pas parler des difficultés propres aux mères. Aujourd'hui, on parle beaucoup des pères, et à juste titre. On parle aussi de parentalité. Cela évite de parler des difficultés des mères. On oublie un peu vite qu'être père ou mère ce n'est pas la même chose. Notre société ne sait pas quoi faire de la maternité. Elle a chargé la contraception de vertus excessives. Programmer un enfant et le désirer sont deux choses différentes.

Que pensez-vous de la surmédicalisation de la naissance ?
Une certaine médicalisation était nécessaire, le progrès médical existe. Le drame, c'est qu'il intervient en amont au lieu de se situer en aval. La médicalisation est une " camisole de force technologique " lorsque l'on sait que la plupart des accouchements sont physiologiques et non pathologiques. Dans de nombreux domaines de notre société, la technique " arraisonne " la vie, selon l'expression du philosophe Heidegger.

Pourquoi ?
On assiste à une formidable montée en puissance du pouvoir médical. De plus, notre société a comme perdu l'angoisse de sa descendance. Une première dans l'histoire de l'humanité. On dénaturalise la naissance de façon à mieux l'assurer avec d'incroyables progrès techniques. Ces comportements de médicalisation outrancière sont des comportements mortifères. Aujourd'hui, par rapport à la naissance, les femmes sont dans une perte de contrôle pire que lorsqu'elles accouchaient dans la douleur. Cette dernière était transcendée par le bébé. À l'heure actuelle, il y a une dépossession de la capacité à mettre au monde.

Propos recueillis par Martine Laganier



 

 

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