Alternative
Santé - L'Impatient,
le mensuel de votre santé au quotidien. Se soigner autrement grâce
aux ressources des médecines alternatives et naturelles.
JUIN
2002
Médicaments
non utilisés : Attention aux dons empoisonnés
Périmés,
inadaptés aux pathologies locales, les dons de médicaments
inutilisables continuent…
Suite
au tremblement de terre qui affecta l’Arménie en 1988,
5000 tonnes de médicaments et de fournitures médicales
furent envoyées sur place. Il fallut six mois à
50 personnes pour dresser l’inventaire des dons! Périmés,
inadaptés aux pathologies locales ou tout simplement non
identifiés, 58 % des médicaments étaient
inutilisables et demandaient à être incinérés.
Situation analogue : en Croatie et en Bosnie-Herzégovine,
où l’élimination selon une méthode non polluante
des déchets pharmaceutiques légués par "l’aide"
humanitaire était évaluée entre 4,4 et 8,2
millions de dollars. Davantage que la valeur totale des envois
de médicaments! Après les inondations de l’an 2000
qui coûtèrent la vie à plus de 30000 de ses
habitants, c’est au tour du Venezuela d’être submergé
par des dons inappropriés: 70% de l’aide médicale
apportée. Selon le Dr Francisco Griffin, directeur du service
gouvernemental de la production pharmaceutique, certaines compagnies
auraient délibérément envoyé des produits
périmés dans le but d’économiser les frais
de destruction.
On
le voit, les catastrophes "humanitaires" se suivent
et se ressemblent trop. Et ce, malgré les principes directeurs
de l’OMS (Organisation mondiale de la santé) publiés
en 1996 qui stipulent entre autres : "tous les dons de médicaments
doivent être basés sur un besoin exprimé,
et adaptés au profil épidémiologique du pays
bénéficiaire. Les médicaments qui ont été
délivrés aux patients puis retournés à
la pharmacie ou à d’autres officines, ou qui ont été
distribués aux membres des professions de santé
sous forme d’échantillons gratuits, ne devraient pas faire
l’objet de dons".
Remise
en question de l’aide au développement
Une
coordination d’associations soutenue par l’Union européenne
a été créée en 1998 pour inciter les
états membres à conformer leur législation
à ces recommandations. Or, à côté de
la Hollande qui a déjà modifié son code de
santé publique ou de la Belgique qui se plie de bonne grâce
aux nouvelles règles, la France fait figure de très
mauvaise élève en restant soumise à la loi
de 1994 (Le deuxième alinéa de l’article
L. 4211-2 du code de la santé publique précise que
les MNU "peuvent être mis à la disposition des
populations démunies par des organismes à but non
lucratif, sous la responsabilité d’un pharmacien").
De nombreux organismes continuent donc à pratiquer le don
de médicaments non utilisés (MNU). "Moi aussi
j’ai commencé par faire du tri et de l’exportation de MNU,
explique Serge Barbereau, vice-président de ReMeD (Réseau
médicaments et développement), l’association qui
diffuse cette campagne européenne en France (ReMed
: 35, rue Daviel, 75013 Paris. Tél. : O1 53 80 20 20 (cf.
Alternative Santé - L’Impatient n° 265). Mais sur
le terrain je me suis rendu compte de la perversité de
ces envois." Sur le terrain, autrement dit dans les situations
d’urgence, de guerre ou de catastrophe naturelle, mais aussi dans
le contexte moins connu de l’aide au développement.
Depuis
quelques années, pourtant, nombreux sont les médecins
et pharmaciens africains qui alertent sur les méfaits des
MNU. Le Togo s’est même muni d’une charte qui en proscrit
l’entrée sur son territoire. Dès lors que ces médicaments
sont sortis du circuit pharmaceutique rien ne garantit en effet
qu’ils aient été sainement conservés chez
les particuliers. Certains sont à la limite de la date
de péremption ou arrivent sous des noms de marque non enregistrés
dans le pays "bénéficiaire", sans mention
de la DCI (dénomination commune internationale). D’autres
ne correspondent pas aux besoins locaux et induisent des habitudes
dangereuses. Ainsi le réflexe "médicaments
anti-diarrhéiques" très répandu chez
les patients et les pharmaciens français n’a aucune pertinence
dans les pays du Sud où la priorité est celle de
la réhydratation des enfants diarrhéiques. Les MNU
sont parfois des spécialités pharmaceutiques très
onéreuses, ce qui contraint à interrompre le traitement
initié quand le don est épuisé. Sans compter
que le recours à des produits de marque entrave aussi la
diffusion des médicaments génériques. Souvent,
l’ensemble des coûts liés aux formalités douanières,
au transport et à l’entreposage dépassent la valeur
de la marchandise. Enfin, le stockage des produits non utilisés
encourage les vols de médicaments qui réapparaissent
ensuite sur les marchés parallèles où ils
seront "prescrits" et vendus par des non-professionnels.
"Il faut bien comprendre que les pays en développement
ne manquent plus de médicaments, affirme Serge Barbereau.
Ce sont les désordres de la distribution et les trafics
en tout genre qui posent problème. Les dons de MNU court-circuitent
les systèmes locaux de contrôle d’importation ou
de distribution et menacent la pérennité des centrales
d’achats créées pour rationaliser les approvisionnements
en médicaments essentiels." Face à un tel constat,
comment expliquer l’obstination de certaines associations françaises
?
Résistance
des donateurs
Depuis
1992, un décret oblige tout fabricant à assumer
ses propres résidus.
Pour ce faire, l’industrie pharmaceutique a fondé Cyclamed,
une association qui facture les industriels proportionnellement
à ce qu’elle récupère (pour l’an 2000, 17%
d’un gisement estimé à 70000 tonnes). Restait à
pérenniser ce mode de récupération qui dépend
essentiellement de la bonne volonté des usagers. Ainsi,
selon les mauvaises langues, Cyclamed aurait employé l’argument
humanitaire de la collecte des MNU pour inciter les consommateurs
à rapporter leurs boîtes de médicaments en
pharmacie et pour se rallier les pharmaciens peu disposés
à se cantonner dans un rôle d’éboueur. "Non
seulement l’industrie pharmaceutique utilise le message humanitaire
afin de gérer ses déchets à moindre frais,
mais ce système permet de dissimuler l’ampleur du gaspillage
des médicaments non consommés", s’insurge Jean-Louis
Machuron, fondateur et ancien président de Pharmaciens
sans frontières comité international.
Quant
à l’Ordre des pharmaciens, il affirme officiellement son
opposition à la collecte des MNU, mais curieusement, il
a continué d’agréer (Les
agréments sont donnés par le biais de son association
l’ANPCM (Association nationale pour la collecte des médicaments)
des ONG qui les envoient dans les pays en développement,
jusqu’à encore très récemment. "C’est
une politique du moindre mal. Cette loi qui autorise la récupération
des MNU à condition qu’elle soit encadrée par des
pharmaciens nous y contraint", justifie Jean-Louis Craignou,
directeur de la communication. Combien d’associations sont agréées?
Madame Nidrecourt, chargée d’examiner les demandes, préfère
rester dans le flou: "Moins il y en aura, mieux se sera fait,
affirme-t-elle, d’ailleurs depuis juin 2001, j’attends la publication
du décret d’application avant de prendre toute nouvelle
décision."