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JUILLET-AOUT 2002

 

Interview Frédéric Lenoir

Juillet-Août 2002

 

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"On assiste à l'émergence d'une véritable culture de la quête spirituelle"

 

 


Philosophe et sociologue, chercheur associé au Centre d'études interdisciplinaires des faits religieux, Frédéric Lenoir a dirigé l'édition de l'Encyclopédie des religions (éd. Bayard). Il est l'auteur de La Rencontre du bouddhisme et de l'Occident (éd. Albin Michel) et de Sectes : mensonges et idéaux (avec Nathalie Luca, éd. Bayard).

ALTERNATIVE SANTÉ - L'Impatient : Vos recherches confirment-elles qu'il y a un renouveau de la spiritualité ?

Frédéric Lenoir : Il y a une crise du religieux en Occident qui va de pair avec une crise générale des autorités. On assiste à un reflux des pratiques encadrées par un clergé, des normes ou des dogmes que ce soit dans le christianisme, le judaïsme et même l'islam. Mais cette crise n'a pas entraîné une diminution de la quête spirituelle, bien au contraire. On assistait dans le passé à une pratique religieuse plutôt formaliste, les gens croyaient ce qu'on leur transmettait et cela accompagnait les grands moments de la vie : la naissance, la mort, le mariage, etc. Aujourd'hui, l'individu est renvoyé à lui-même et il se pose de plus en plus des questions existentielles autour de la souffrance, de la mort, du sens de la vie, de ce qui peut lui permettre d'être heureux au-delà des valeurs communes de réussite sociale, de compétition et d'argent. Ce regain de la spiritualité se développe sur les décombres des idéologies politiques et scientifiques. On a cru pendant un peu plus de deux cents ans que ces idéologies allaient transformer le monde et le rendre fraternel. Cet espoir s'est effondré au XXe siècle avec le fascisme, le nazisme, le stalinisme, mais aussi avec Hiroshima, Tchernobyl, la vache folle et toutes les catastrophes auxquelles certaines révolutions technologiques conduisent. Maintenant on comprend que la politique et la science sont utiles pour nous aider à vivre, mais qu'elles ne peuvent pas donner sens à l'humanité.
De plus en plus de gens cherchent à vivre non plus une révolution politique ou sociale, mais une révolution intérieure. Ils partent de l'idée que la société ne peut répondre à notre place aux questions sur le sens de la vie et que si on ne se change pas soi-même, le monde ne changera pas, si on ne fait pas un travail sur soi, on ne sera pas heureux. On assiste à l'émergence d'une véritable culture de la quête spirituelle. C'est vraiment un changement très important dans l'histoire. Traditionnellement, c'est le groupe qui porte l'individu, désormais l'individu va de plus en plus porter le groupe. Simultanément, la mondialisation permet à chacun d'avoir accès à tout le patrimoine spirituel, religieux, philosophique de l'humanité. C'est ainsi que des gens cherchent à donner un sens à leur vie, en s'intéressant au bouddhisme, au soufisme, à la kabbale juive, à la philosophie ou au tao, et en allant prendre ici ou là ce qui leur convient.

Prendre ici et là ce qui nous convient, cela permet-il vraiment une démarche spirituelle ?

Ceux qui sont en quête ont comme une douleur à l'âme et cherchent ce qui peut les aider. Cela peut être de simples recettes, comme on en trouve dans le New Age ou dans la quantité de livres qui vous disent comment bien vivre, vous parlent de la pensée positive, ou dans des ouvrages plus pointus avec lesquels on peut s'initier aux bases des religions. Il y a des effets de mode, de superficialité et des contresens. Le bouddhisme, par exemple, est interprété en Occident de manière très déformée. Mais cela ne doit pas discréditer la démarche. La question fondamentale est : est-ce que cela aide les gens à vivre mieux ou pas ?
Un engagement dans une voie spirituelle demande un travail sur soi par la méditation, la vigilance, une recherche de conscience de ce que l'on est. C'est ce qui a été proposé, à toutes les époques, par toutes les sagesses. Beaucoup de gens voudraient accéder à la sérénité sans efforts, mais cela n'est pas possible. C'est la même chose avec la psychanalyse ou la psychothérapie. Vous ne pouvez pas arriver à une véritable transformation, si vous partez au bout de trois séances. Si vous apprenez un instrument de musique, vous devez faire un effort pour progresser. Mais la quête spirituelle peut déjà se situer à un premier niveau, celui des valeurs. Le Dalaï Lama est le premier à dire que très peu d'Occidentaux sont capables de s'engager directement dans le travail que demande le cheminement spirituel. Par contre, tout le monde peut comprendre et faire siennes des valeurs comme la non-violence, la compassion, la tolérance, la responsabilité, l'interdépendance des phénomènes, c'est-à-dire que tout acte que l'on fait produit un effet et que cet effet peut être négatif pour soi ou pour les autres. Même si pour vivre ces valeurs dans le quotidien, cela demande de faire peu à peu cet apprentissage de la vigilance et de l'attention.

Le bouddhisme se développe chez nous. A-t-il vraiment quelque chose à apporter à l'Occident ?

Je pense que le bouddhisme a quelque chose de fondamental à apporter à l'Occident. En aidant les gens à relier le corps, la psychologie, les émotions par des techniques simples de travail sur soi, de méditation ou d'intériorisation. Par ces techniques, le bouddhisme leur permet de prendre un peu de distance par rapport aux stress, aux peurs. Je crois que c'est quelque chose d'essentiel pour que les individus soient moins aggressifs, plus sereins, plus lucides, ce qui est fondamental pour changer une vie ou une société. On trouve cela aussi dans le yoga, le taï-chi, le qi-gong, toutes ces techniques orientales qui nous apprennent à mieux habiter notre corps et à dégager notre esprit.

Cette quête spirituelle est-elle sans danger ?

À partir du moment où vous n'êtes pas encadré par une tradition qui repose sur des siècles d'expériences, il y a deux dangers. Un danger externe si vous tombez dans les bras d'un charlatan qui va, par son charisme, utiliser votre besoin de spiritualité pour le détourner à son profit. C'est ce que l'on voit avec certains groupes, certaines sectes. Il faut préciser que la majorité des sectes sont plus axées sur la santé, sur la guérison que sur la spiritualité à proprement parler. On a du mal à porter un regard critique sur le message de ces groupes, quand on n'est pas formé à l'histoire des religions. Mais il est possible de faire preuve de discernement : est-ce que l'on a affaire à un séducteur ou à quelqu'un d'autenthique, à quelqu'un qui nous demande de l'argent ou quelqu'un de désintéressé, à quelqu'un qui se met en avant ou quelqu'un de humble ? Les fruits de la spiritualité que sont l'humilité, le désintéressement, l'attention aux autres, c'est l'opposé du comportement des gourous.
La quête spirituelle a aussi un danger interne, ce qu'on peut appeller la mystique sauvage. Il y a des gens qui se destructurent en voulant méditer pendant des heures tout seuls, faire des jeûnes longs ou des exercices physiques très poussés. Ils vont confondre les sensations qu'ils en retirent avec une expérience mystique. Mais ils peuvent ensuite se trouver face à leurs démons intérieurs, à leurs peurs enfouies et en être très angoissés. Toutes ces techniques sont très puissantes. Si vous n'êtes pas aidé, vous pouvez partir dans des interprétations qui vont aggraver vos problèmes au lieu de les améliorer. Quand on fait un travail d'intériorisation poussé, un travail psychocorporel intense, il est très important d'avoir quelqu'un qui connaît le travail que l'on fait, qui a lui-même cheminé sur ce chemin-là et qui peut vous guider.

Propos recueillis par Régis Pluchet


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