Alternative
Santé - L'Impatient,
le mensuel de votre santé au quotidien. Se soigner autrement grâce
aux ressources des médecines alternatives et naturelles.
"On assiste à l'émergence d'une véritable
culture de la quête spirituelle"
Philosophe
et sociologue, chercheur associé au Centre d'études
interdisciplinaires des faits religieux, Frédéric
Lenoir a dirigé l'édition de l'Encyclopédie
des religions (éd. Bayard). Il est l'auteur de La Rencontre
du bouddhisme et de l'Occident (éd. Albin Michel) et de
Sectes : mensonges et idéaux (avec Nathalie Luca, éd.
Bayard).
ALTERNATIVE
SANTÉ - L'Impatient : Vos recherches confirment-elles qu'il
y a un renouveau de la spiritualité ?
Frédéric
Lenoir : Il y a une crise du religieux en Occident qui va de pair
avec une crise générale des autorités. On
assiste à un reflux des pratiques encadrées par
un clergé, des normes ou des dogmes que ce soit dans le
christianisme, le judaïsme et même l'islam. Mais cette
crise n'a pas entraîné une diminution de la quête
spirituelle, bien au contraire. On assistait dans le passé
à une pratique religieuse plutôt formaliste, les
gens croyaient ce qu'on leur transmettait et cela accompagnait
les grands moments de la vie : la naissance, la mort, le mariage,
etc. Aujourd'hui, l'individu est renvoyé à lui-même
et il se pose de plus en plus des questions existentielles autour
de la souffrance, de la mort, du sens de la vie, de ce qui peut
lui permettre d'être heureux au-delà des valeurs
communes de réussite sociale, de compétition et
d'argent. Ce regain de la spiritualité se développe
sur les décombres des idéologies politiques et scientifiques.
On a cru pendant un peu plus de deux cents ans que ces idéologies
allaient transformer le monde et le rendre fraternel. Cet espoir
s'est effondré au XXe siècle avec le fascisme, le
nazisme, le stalinisme, mais aussi avec Hiroshima, Tchernobyl,
la vache folle et toutes les catastrophes auxquelles certaines
révolutions technologiques conduisent. Maintenant on comprend
que la politique et la science sont utiles pour nous aider à
vivre, mais qu'elles ne peuvent pas donner sens à l'humanité.
De plus en plus de gens cherchent à vivre non plus une
révolution politique ou sociale, mais une révolution
intérieure. Ils partent de l'idée que la société
ne peut répondre à notre place aux questions sur
le sens de la vie et que si on ne se change pas soi-même,
le monde ne changera pas, si on ne fait pas un travail sur soi,
on ne sera pas heureux. On assiste à l'émergence
d'une véritable culture de la quête spirituelle.
C'est vraiment un changement très important dans l'histoire.
Traditionnellement, c'est le groupe qui porte l'individu, désormais
l'individu va de plus en plus porter le groupe. Simultanément,
la mondialisation permet à chacun d'avoir accès
à tout le patrimoine spirituel, religieux, philosophique
de l'humanité. C'est ainsi que des gens cherchent à
donner un sens à leur vie, en s'intéressant au bouddhisme,
au soufisme, à la kabbale juive, à la philosophie
ou au tao, et en allant prendre ici ou là ce qui leur convient.
Prendre
ici et là ce qui nous convient, cela permet-il vraiment
une démarche spirituelle ?
Ceux
qui sont en quête ont comme une douleur à l'âme
et cherchent ce qui peut les aider. Cela peut être de simples
recettes, comme on en trouve dans le New Age ou dans la quantité
de livres qui vous disent comment bien vivre, vous parlent de
la pensée positive, ou dans des ouvrages plus pointus avec
lesquels on peut s'initier aux bases des religions. Il y a des
effets de mode, de superficialité et des contresens. Le
bouddhisme, par exemple, est interprété en Occident
de manière très déformée. Mais cela
ne doit pas discréditer la démarche. La question
fondamentale est : est-ce que cela aide les gens à vivre
mieux ou pas ?
Un engagement dans une voie spirituelle demande un travail sur
soi par la méditation, la vigilance, une recherche de conscience
de ce que l'on est. C'est ce qui a été proposé,
à toutes les époques, par toutes les sagesses. Beaucoup
de gens voudraient accéder à la sérénité
sans efforts, mais cela n'est pas possible. C'est la même
chose avec la psychanalyse ou la psychothérapie. Vous ne
pouvez pas arriver à une véritable transformation,
si vous partez au bout de trois séances. Si vous apprenez
un instrument de musique, vous devez faire un effort pour progresser.
Mais la quête spirituelle peut déjà se situer
à un premier niveau, celui des valeurs. Le Dalaï Lama
est le premier à dire que très peu d'Occidentaux
sont capables de s'engager directement dans le travail que demande
le cheminement spirituel. Par contre, tout le monde peut comprendre
et faire siennes des valeurs comme la non-violence, la compassion,
la tolérance, la responsabilité, l'interdépendance
des phénomènes, c'est-à-dire que tout acte
que l'on fait produit un effet et que cet effet peut être
négatif pour soi ou pour les autres. Même si pour
vivre ces valeurs dans le quotidien, cela demande de faire peu
à peu cet apprentissage de la vigilance et de l'attention.
Le
bouddhisme se développe chez nous. A-t-il vraiment quelque
chose à apporter à l'Occident ?
Je
pense que le bouddhisme a quelque chose de fondamental à
apporter à l'Occident. En aidant les gens à relier
le corps, la psychologie, les émotions par des techniques
simples de travail sur soi, de méditation ou d'intériorisation.
Par ces techniques, le bouddhisme leur permet de prendre un peu
de distance par rapport aux stress, aux peurs. Je crois que c'est
quelque chose d'essentiel pour que les individus soient moins
aggressifs, plus sereins, plus lucides, ce qui est fondamental
pour changer une vie ou une société. On trouve cela
aussi dans le yoga, le taï-chi, le qi-gong, toutes ces techniques
orientales qui nous apprennent à mieux habiter notre corps
et à dégager notre esprit.
Cette
quête spirituelle est-elle sans danger ?
À
partir du moment où vous n'êtes pas encadré
par une tradition qui repose sur des siècles d'expériences,
il y a deux dangers. Un danger externe si vous tombez dans les
bras d'un charlatan qui va, par son charisme, utiliser votre besoin
de spiritualité pour le détourner à son profit.
C'est ce que l'on voit avec certains groupes, certaines sectes.
Il faut préciser que la majorité des sectes sont
plus axées sur la santé, sur la guérison
que sur la spiritualité à proprement parler. On
a du mal à porter un regard critique sur le message de
ces groupes, quand on n'est pas formé à l'histoire
des religions. Mais il est possible de faire preuve de discernement
: est-ce que l'on a affaire à un séducteur ou à
quelqu'un d'autenthique, à quelqu'un qui nous demande de
l'argent ou quelqu'un de désintéressé, à
quelqu'un qui se met en avant ou quelqu'un de humble ? Les fruits
de la spiritualité que sont l'humilité, le désintéressement,
l'attention aux autres, c'est l'opposé du comportement
des gourous.
La quête spirituelle a aussi un danger interne, ce qu'on
peut appeller la mystique sauvage. Il y a des gens qui se destructurent
en voulant méditer pendant des heures tout seuls, faire
des jeûnes longs ou des exercices physiques très
poussés. Ils vont confondre les sensations qu'ils en retirent
avec une expérience mystique. Mais ils peuvent ensuite
se trouver face à leurs démons intérieurs,
à leurs peurs enfouies et en être très angoissés.
Toutes ces techniques sont très puissantes. Si vous n'êtes
pas aidé, vous pouvez partir dans des interprétations
qui vont aggraver vos problèmes au lieu de les améliorer.
Quand on fait un travail d'intériorisation poussé,
un travail psychocorporel intense, il est très important
d'avoir quelqu'un qui connaît le travail que l'on fait,
qui a lui-même cheminé sur ce chemin-là et
qui peut vous guider.