Alternative
Santé - L'Impatient,
le mensuel de votre santé au quotidien. Se soigner autrement grâce
aux ressources des médecines alternatives et naturelles.
SEPTEMBRE
2002
Interview
David Le Breton, sociologue
"Les blocages sont liés au manque de formation des médecins"
David
Le Breton, professeur d'université à Strasbourg
et
Nanterre est l'auteur de nombreux ouvrages sur notre relation
au corps, dont une Anthropologie de la douleur
Éd. Métailié, 1995.
ALTERNATIVE
SANTÉ - L'Impatient : En 1987, la revue scientifique le Lancet
publiait une étude où l'on constatait avec stupeur,
qu'à cette époque encore, on opérait les bébés
prématurés à cur ouvert sans anesthésie
? Comment comprendre cette incapacité du monde médical
à " sentir " et à reconnaître la douleur
?
David
Le Breton : Cette sous-évaluation de la douleur est liée
à une vision anatomo-physiologique de l'individu et au
long refus de la médecine
de prendre en compte la personne dans sa globalité. L'idéologie
scientifique, et la théorie ont longtemps fait écran
à la personne. Des milliers d'enfants ont ainsi été
torturés pour " leur bien". La médecine
n'est pas une science exacte, elle est un art, un formidable pari
sur l'homme et sa relation au médecin. Les secteurs dans
lesquels les choses évoluent le plus lentement sont ceux
des enfants et des personnes âgées. Les uns et les
autres sont privés de parole, à la différence
des patients adultes, en position de rappeler les médecins
à leur devoir.
Existe-t-il
encore aujourd'hui des blocages au traitement de la douleur ?
Les
blocages sont désormais liés à des pesanteurs
professionnelles et au manque de formation dans le cadre des études
médicales par exemple. De plus en plus, les médecins
cessent de croire aux vertus de la douleur. Mais, certains supportent
encore mal d'être remis en question. Car, ce sont les patients
qui ont poussé à l'humanisation des soins. Avec
les associations mais aussi un journal comme le votre, ils ont
largement participé à ce changement d'attitude.
Quant aux parents, qui pendant très longtemps n'ont pas
relayé la douleur ou la souffrance de leurs enfants, et
parfois hésitent encore, ce fut longtemps par impossibilité
ou crainte de contester le pouvoir médical, et aujourd'hui
de voir leurs enfants s'accoutumer aux drogues.
"
Souffrir pour exister ? " , où en est-on aujourd'hui
?
Souffrir
est de moins en moins perçu comme un destin. Nombreux sont
ceux qui sont convaincus, à tort ou à raison, que
la médecine a une réponse antalgique à leurs
maux. L'expression reste pourtant actuelle même si elle
se manifeste autrement. Tatouage, percing, sport de compétition,
sport extrême, en sont des exemples, mais ce sont des douleurs
choisies. Dans ces circonstances elles sont dépassées
car elle sont maîtrisées. Sans oublier, la culture
actuelle des modifications corporelles avec des opérations
multiples qui peuvent être douloureuses. Je pense néanmoins
que les individus sont plus sensibles aujourd'hui à la
douleur qu'autrefois.
Le
seuil de résistance aurait-il baissé ?
Oui,
autrefois, dans certains milieux, résister à la
douleur était une valeur, "On ne s'écoute pas,
on prend sur soi". Elle était intégrée
dans l'économie de la vie. Aujourd'hui, la modernité
fait de la santé une question purement médicale,
la douleur perd peu à peu toute signification morale et
culturelle. Elle incarne l'effroi. Les sondages montrent qu'elle
fait davantage peur que la mort. Le seuil de tolérance
décroît au fur et à mesure que les antalgiques
et l'automédication se banalisent.
A-t-elle
encore un sens ?
Peut-on
donner à la douleur une valeur maturante et initiatique
?