Alternative
Santé - L'Impatient,
le mensuel de votre santé au quotidien. Se soigner autrement grâce
aux ressources des médecines alternatives et naturelles.
Peut-on
rêver, pour un intellectuel, effet plus heureux de son travail
que le legs de quelques-unes de ses idées à la postérité
? Ainsi phantasme et complexe, pour Freud , convivialité,
pour Ivan Illich.
Ce dernier s'est éteint à Brême - en Allemagne-
le 2 décembre dernier. Il a compté parmi les grandes
références de l'après 68. Ses analyses, particulièrement
celles de son livre Némésis médicale (Seuil,
1975) ont inspiré la ligne éditoriale de notre journal
(créé en 1977).
Petit
retour arrière. Ivan Illich est né à Vienne
(Autriche) en 1926. Prêtre, il était passé
par une université vaticane - la Grégorienne - tremplin
d'une future nomination épiscopale. Après une belle
réussite pastorale à New York (1952-1956), il dirige
l'université catholique de Porto Rico (Ile des Caraïbes),
puis, en désaccord avec l'évêque, il s'éloigne,
effectue un périple - à pied- en Amérique
latine, pour créer finalement le centre interculturel de
Cuernavaca, au Mexique (1961). Un an après 1968, il renonce
à l'exercice et au titre de prêtre, mais il gardera
la foi. Cette décision est en parfaite conformité
avec sa contestation de toutes les hiérarchies (ecclésiale,
scolaire, médicale, etc.).
Sa
critique du système scolaire introduit de façon
pertinente aux grandes intuitions de son uvre. Il dénonce
la " fabrication " des exclus par l'école (une
critique qui n'a pas pris une ride après plus de 30 ans
!), le rejet des savoirs qui n'ont pas le label scolaire (et que
dire des médecines non reconnues !), le mécanisme
d'asservissement aux maîtres, l'adhésion de ces derniers
et des élèves à une évaluation hiérarchique
des capacités de chacun, la " fabrication" des
bons et mauvais élèves selon - finalement - leur
capacité à reproduire et servir les systèmes
en place
Cet asservissement a des conséquences sur l'organisation
du système sanitaire. " Une fois que (l'individu)
a accepté de se laisser définir d'après son
degré de savoir, il accepte que des bureaucrates déterminent
son besoin de santé " (La Convivialité, éd.
Le Seuil, collection Points, 1973). Que propose-t-il en remplacement
? Ce que nous développons à longueur de colonnes
dans ALTERNATIVE SANTÉ- L'Impatient : la prise en main
de sa propre santé! " Chez Illich, affirme son ancien
éditeur Jean-Pierre Dupuy (Libération du 5 décembre
2002), il y a deux manières de faire. L'une est la manière
autonome, ainsi dans le domaine de la santé, ce serait
de mener une vie hygiénique. Alors que [l'autre], c'est
d'aller vers la médecine [Cela] n'est pas mauvais
en soi, mais à partir d'un seuil on arrive à la
contre-productivité (autre concept légué
par Illich à la postérité, NDLR), au lieu
d'améliorer, on paralyse. Et le seuil est passé
quand une institution affirme avoir un monopole radical sur la
valeur qu'elle est censée défendre. " Ce qui
pourrait se traduire ainsi : quand le système de soins
et les médecins excluent les autres savoirs : celui des
médecines alternatives et celui des patients, cela nuit
à la santé des personnes qu'ils sont censés
défendre.
J'imagine
que beaucoup de lecteurs vont découvrir qu'ils étaient
" illichiens " sans le savoir ! -de quoi leur donner
encore plus de mordant!
Sa réflexion sur la technologie éclaire les restructurations,
les délocalisations, et leur lot d'ouvriers jetés
à la porte comme simples "forces d'appoint "
: " L'homme a besoin d'un outil avec lequel travailler, non
d'un outillage qui travaille à sa place. Il a besoin d'une
technologie qui tire le meilleur parti de l'énergie et
de l'imagination personnelles, non d'une technologie qui l'asservisse
et le programme " (La Convivialité).
Sa dernière apparition publique date de mars 2002, lors
d'un colloque sur le développement à l'Unesco. José
Bové y était présent.
Ivan Illich vivait depuis 16 ans avec un cancer. Atteint d'une
tumeur au cerveau, il avait refusé de se faire opérer
par conformité avec ce qu'il croyait. " Toutes les
demi-heures, affirme son éditeur, il allait prendre une
décoction d'origine aztèque, disait-il, à
base de morphine et d'autres herbes. Il exhibait des statistiques
de ce type d'opérations qui montraient que l'espérance
de vie n'y gagnait rien. "
Mais son plus beau legs demeure, à nos yeux, ce thème
de la convivialité qui insiste sur la dimension relationnelle
de toute notre existence. Illich fonde sa critique de la société
sur la primauté de la relation (avant l'intérêt
financier, la rentabilité, l'efficacité, etc.).
Il n'est pas étranger à sa pensée d'affirmer
que bien des maux seraient évités si des mots avaient
pu être dits (enfant, adulte, en famille, en couple, en
société). Des maux aux mots il n'y a qu'un pas.
En nous invitant à user des seconds, la convivialité
nous éviterait souvent les premiers.
Que la plus tendre et amicale convivialité préside
à vos rencontres de fin d'année. Et que la santé
s'y " love ! " C'est ce que nous vous souhaitons
ardemment.