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JUIN 2003

 

Les pièges de l'agriculture raisonnée

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COMMANDEZ

 

 

 

Les produits alimentaires issus de l'agriculture raisonnée arrivent dans nos assiettes. Reconnue depuis peu, cette nouvelle forme d'agriculture est très controversée.
Progrès ou alibi pour l'industrie chimique ?

 

 

 

"Carottes, pommes ou pêches issues de l'agriculture raisonnée, pommes de terre issues d'un mode de production compatible avec l'agriculture raisonnée… Cette baguette a été fabriquée avec une farine de blé issu de l'agriculture raisonnée. Ce vin est issu d'une production viticole raisonnée…" Depuis quelques années, une nouvelle appellation est apparue progressivement dans les rayons des grandes surfaces (Auchan, Casino, Monoprix, entre autres) et parfois dans les supérettes et dans d'autres commerces notamment certaines boulangeries : " L'agriculture raisonnée ". Ce terme est reconnu officiellement depuis deux ans et les produits qui se réclament de ce nouveau mode de production vont se multiplier dans les mois à venir, lorsque le décret qui définit leur étiquetage sera signé (avant l'été, en principe).

" L'agriculture raisonnée a un objectif majeur : le respect de l'environnement et des garanties sur les produits ", explique Christiane Lambert, agricultrice en Maine-et-Loire et présidente de l'association Farre (Forum de l'agriculture raisonnée et respectueuse de l'environnement). " On s'attache à avoir une approche globale au niveau de l'exploitation : bien connaître les sols, raisonner les apports en engrais et pesticides pour les diminuer, veiller à la santé et au bien-être des animaux, apporter des garanties sanitaires sur tous les produits alimentaires, gérer les déchets produits sur l'exploitation, veiller à la santé et à la sécurité au travail, respecter la biodiversité ", précise-t-elle, et ajoute : "Ces engagements sont garantis par un cahier des charges, appelé le "Référentiel de l'agriculture raisonnée". "
Un discours séduisant. Même à la Fédération nationale d'agriculture biologique, on le reconnaît : " Si l'agriculture raisonnée est un encouragement pour que la grande masse des agriculteurs diminue l'usage des produits chimiques, c'est un progrès. À condition toutefois, que l'on ne prétende pas faire de l'agriculture durable comme en agriculture biologique et que l'on ne donne pas un signe de qualité à ces produits ", explique Vincent Perrot, délégué général. Et c'est là que le bât blesse, car les prétentions du Farre sont énormes. " L'agriculture raisonnée répond aux critères du développement durable définis lors de la conférence de Rio ", souligne un dépliant édité par le Farre. "C'est la forme la plus crédible d'agriculture durable ", affirme Christiane Lambert dans la revue agricole, Référence environnement, en février 2003.

Une affirmation qui est vivement contestée par tous ceux qui expérimentent de véritables alternatives au mode de production actuel. " L'agriculture raisonnée ne change rien à des méthodes agricoles qui sont contestables dans leurs fondements. Elle utilise les engrais pour nourrir directement la plante plutôt que nourrir le sol, alors que l'agriculture biologique respecte les équilibres naturels qui consistent à entretenir la fertilité du sol dans lequel les plantes vont puiser leur nourriture ", dénonce Jean Anglade de l'association d'agriculture biologique Nature et Progrès.
" Il ne suffit pas de diminuer les doses de produits chimiques pour faire de l'agriculture durable ", souligne Philippe Emery, éleveur dans la Sarthe et l'un des responsables du Réseau agriculture durable (RAD, voir article ci-contre), en expliquant: " Le Farre n'exige pas des éleveurs le passage à un mode d'exploitation basé sur l'herbe plutôt que le maïs. Cela nous semble pourtant une exigence prioritaire, car la culture du maïs nécessite des apports considérables en eau, en engrais, en herbicides et en pesticides."
" On ne change rien non plus à la prolifération des élevages industriels concentrationnaires dont les déjections sont une source importante de pollution", dénonce de son côté André Chandernagor, ancien ministre et vice-président de la Coordination nationale contre les élevages industriels.

Des critiques balayées par Christiane Lambert qui prétend : " Le lisier (les déjections des élevages, NDLR) est un fertilisant pas un polluant. L'agriculture biologique représente moins de 2 % de l'agriculture française. Nous nous adressons à la grande masse des agriculteurs. " Le développement de l'agriculture bio dérange et les lobbys contre-attaquent en attribuant ses qualités à l'agriculture raisonnée, dénonce Claude Aubert dans son livre, Bio, raisonnée et OGM : quelle agriculture dans notre assiette ? (éd. Terre vivante) L'un des pionniers de l'agriculture bio, il est ingénieur et directeur-cofondateur du Centre Terre vivante (domaine de Raud, 38170 Mens)." Il suffit de lire le référentiel de l'agriculture raisonnée, remarque Vincent Perrot pour comprendre que celle-ci consiste essentiellement à amener les agriculteurs à maîtriser l'utilisation des engrais et pesticides chimiques. 45 des 98 points du référentiel ne consistent qu'à leur faire respecter la réglementation actuelle. Ce qui montre qu'elle n'est pas appliquée ". Pis, les mesures de contrôle sont particulièrement légères. Un seul contrôle est prévu tous les cinq ans, alors qu'il y en a un par an en agriculture biologique ! En outre, le respect d'une grande partie de ces 98 points n'est pas un préalable pour l'agriculteur qui veut bénéficier de l'appellation: elle n'est exigible qu'après son agrément, dans l'année ou les deux années qui suivent, quand ce n'est pas plus. Pour être qualifié en agriculture biologique, en revanche, il y a une période de reconversion préalable qui dure deux à trois ans !

Un lobby puissant

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Régis Pluchet

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