Les
produits alimentaires issus de l'agriculture raisonnée
arrivent dans nos assiettes. Reconnue depuis peu, cette nouvelle
forme d'agriculture est très controversée.
Progrès ou alibi pour l'industrie chimique ?
"Carottes,
pommes ou pêches issues de l'agriculture raisonnée,
pommes de terre issues d'un mode de production compatible avec
l'agriculture raisonnée Cette baguette a été
fabriquée avec une farine de blé issu de l'agriculture
raisonnée. Ce vin est issu d'une production viticole raisonnée "
Depuis quelques années, une nouvelle appellation est apparue
progressivement dans les rayons des grandes surfaces (Auchan,
Casino, Monoprix, entre autres) et parfois dans les supérettes
et dans d'autres commerces notamment certaines boulangeries :
" L'agriculture raisonnée ". Ce terme est reconnu
officiellement depuis deux ans et les produits qui se réclament
de ce nouveau mode de production vont se multiplier dans les mois
à venir, lorsque le décret qui définit leur
étiquetage sera signé (avant l'été,
en principe).
"
L'agriculture raisonnée a un objectif majeur : le respect
de l'environnement et des garanties sur les produits ", explique
Christiane Lambert, agricultrice en Maine-et-Loire et présidente
de l'association Farre (Forum de l'agriculture raisonnée
et respectueuse de l'environnement). " On s'attache à
avoir une approche globale au niveau de l'exploitation : bien
connaître les sols, raisonner les apports en engrais et
pesticides pour les diminuer, veiller à la santé
et au bien-être des animaux, apporter des garanties sanitaires
sur tous les produits alimentaires, gérer les déchets
produits sur l'exploitation, veiller à la santé
et à la sécurité au travail, respecter la
biodiversité ", précise-t-elle, et ajoute :
"Ces engagements sont garantis par un cahier des charges,
appelé le "Référentiel de l'agriculture
raisonnée". "
Un discours séduisant. Même à la Fédération
nationale d'agriculture biologique, on le reconnaît : "
Si l'agriculture raisonnée est un encouragement pour que
la grande masse des agriculteurs diminue l'usage des produits
chimiques, c'est un progrès. À condition toutefois,
que l'on ne prétende pas faire de l'agriculture durable
comme en agriculture biologique et que l'on ne donne pas un signe
de qualité à ces produits ", explique Vincent
Perrot, délégué général. Et
c'est là que le bât blesse, car les prétentions
du Farre sont énormes. " L'agriculture raisonnée
répond aux critères du développement durable
définis lors de la conférence de Rio ", souligne
un dépliant édité par le Farre. "C'est
la forme la plus crédible d'agriculture durable ",
affirme Christiane Lambert dans la revue agricole, Référence
environnement, en février 2003.
Une
affirmation qui est vivement contestée par tous ceux qui
expérimentent de véritables alternatives au mode
de production actuel. " L'agriculture raisonnée ne
change rien à des méthodes agricoles qui sont contestables
dans leurs fondements. Elle utilise les engrais pour nourrir directement
la plante plutôt que nourrir le sol, alors que l'agriculture
biologique respecte les équilibres naturels qui consistent
à entretenir la fertilité du sol dans lequel les
plantes vont puiser leur nourriture ", dénonce Jean
Anglade de l'association d'agriculture biologique Nature et Progrès.
" Il ne suffit pas de diminuer les doses de produits chimiques
pour faire de l'agriculture durable ", souligne Philippe
Emery, éleveur dans la Sarthe et l'un des responsables
du Réseau agriculture durable (RAD, voir article ci-contre),
en expliquant: " Le Farre n'exige pas des éleveurs
le passage à un mode d'exploitation basé sur l'herbe
plutôt que le maïs. Cela nous semble pourtant une exigence
prioritaire, car la culture du maïs nécessite des
apports considérables en eau, en engrais, en herbicides
et en pesticides."
" On ne change rien non plus à la prolifération
des élevages industriels concentrationnaires dont les déjections
sont une source importante de pollution", dénonce
de son côté André Chandernagor, ancien ministre
et vice-président de la Coordination nationale contre les
élevages industriels.
Des
critiques balayées par Christiane Lambert qui prétend
: " Le lisier (les déjections des élevages,
NDLR) est un fertilisant pas un polluant. L'agriculture biologique
représente moins de 2 % de l'agriculture française.
Nous nous adressons à la grande masse des agriculteurs.
" Le développement de l'agriculture bio dérange
et les lobbys contre-attaquent en attribuant ses qualités
à l'agriculture raisonnée, dénonce Claude
Aubert dans son livre, Bio, raisonnée et OGM : quelle agriculture
dans notre assiette ? (éd. Terre vivante)
L'un des pionniers de l'agriculture bio, il est ingénieur
et directeur-cofondateur du Centre Terre vivante (domaine de Raud,
38170 Mens)."
Il suffit de lire le référentiel de l'agriculture
raisonnée, remarque Vincent Perrot pour comprendre que
celle-ci consiste essentiellement à amener les agriculteurs
à maîtriser l'utilisation des engrais et pesticides
chimiques. 45 des 98 points du référentiel ne consistent
qu'à leur faire respecter la réglementation actuelle.
Ce qui montre qu'elle n'est pas appliquée ". Pis,
les mesures de contrôle sont particulièrement légères.
Un seul contrôle est prévu tous les cinq ans, alors
qu'il y en a un par an en agriculture biologique ! En outre, le
respect d'une grande partie de ces 98 points n'est pas un préalable
pour l'agriculteur qui veut bénéficier de l'appellation:
elle n'est exigible qu'après son agrément, dans
l'année ou les deux années qui suivent, quand ce
n'est pas plus. Pour être qualifié en agriculture
biologique, en revanche, il y a une période de reconversion
préalable qui dure deux à trois ans !