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Brigitte Le Chevert, secrétaire générale
du Syndicat national des infirmières en conseils de santé,
autrement dit des infirmières travaillant en milieu scolaire,
s'alarme. " Lexomil® et Prozac® font souvent partie
de l'ordinaire des jeunes qui poussent la porte de l'infirmerie
du lycée. Le plus souvent pourtant, ils sont incapables
de citer le nom du médicament, ils parlent d'un "truc"
que leur mère prend, et qu'elle leur a donné. "
" Cela m'a assommé, raconte cet ado, du coup j'ai
dormi et j'en reprends quand ça ne va pas ! "
Sans autre forme de procès ni interrogation sur le bien-fondé
de ce choix. Ce qui " effraie ", Brigitte Le Chevert
et ses collègues, c'est la banalisation du geste. Comme
si la seule réponse au mal-être et à l'anxiété
suscités par les modifications de tous ordres enregistrées
à l'âge de l'adolescence : problèmes sentimentaux,
familiaux, examens, échecs, premier boulot
se nichait
au cur des petites pilules achetées en pharmacie.
Responsable à l'Institut national de la santé et
de la recherche médicale de l'unité " Santé
de l'adolescent ", Marie Choquet a quantifié le phénomène
à partir de questionnaires remplis par des adolescents.
Ses conclusions ? 30 % des filles et 13 % des garçons disent
avoir déjà pris au cours de leur existence "
des médicaments pour les nerfs ou pour dormir ".
La Caisse nationale d'assurance maladie,
elle, chiffre à 8,7 % le nombre de jeunes, âgé(e)s
entre 10 et 19 ans, qui ont été l'objet, pour la
seule année 2000, d'une prescription de psychotropes, tels
que les classe l'EphMRA, une association européenne de
marketing pharmaceutique. Essentiellement des anxiolytiques et
des antidépresseurs (6 % et 2,5 % des prescriptions). Si
on ajoute à cette consommation sur ordonnance, l'automédication
fournie par la famille et les produits achetés librement
en pharmacie qui ne sont pas classés parmi les psychotropes
mais qui agissent néanmoins sur la sphère psychique,
on arrive à une situation incontestablement préoccupante.
Quelques chiffres viennent alourdir la barque tanguante de l'adolescent
: entre 1993 et 1999, la consommation de cannabis a presque triplé,
et celle du tabac a été multipliée par 1,5.
Les 14-19 ans ont à 93 % déjà consommé
de l'alcool, à 80% fumé des cigarettes et à
53% du cannabis, substances qui, elles aussi ont une influence
sur la sphère psychique et/ou peuvent conduire à
des pratiques addictives.
Pour Jean-Luc Maxence, psychanalyste et
directeur pendant de nombreuses années, du Centre Didro,
ces pratiques, quand elles deviennent par trop habituelles, sont
le reflet d'un " profond mal-être ", conséquence
des " peurs générées par les grandes
transformations sociales et culturelles de ces vingt ou trente
dernières années. Par ailleurs les discours lénifiants
et rassurants sur l'innocuité des substances psychotropes
en ont facilité l'usage et ont conduit à leur banalisation.
L'émergence du sida a également brouillé
les cartes, en faisant croire qu'avec le cannabis et les médicaments
psychotropes il n'y avait pas de risque de contamination, sous-entendu
pas de danger. Alors que le cannabis comme les médicaments
psychotropes sont bel et bien des produits psychoactifs
"
Du côté des infirmières, on dénonce
la pression, celle des parents, des profs, de la société
toute entière, " pour arriver, réussir "
subie par les élèves, " pression qu'ils finissent
par se mettre eux-mêmes " et qui occasionne un stress
profondément destructeur. " Cette pression est telle,
insiste Brigitte Le Chevert, qu'ils ont l'impression de ne plus
exister en tant que tels mais seulement à travers elle.
"
Alain Braconnier, psychanalyste et spécialiste
de l'adolescence, explique qu'à cet âge " on
ne supporte pas la moindre tension, ni ce qui est désagréable.
Les ados ont tendance à vouloir soulager tout, tout de
suite, de leur propre initiative, ou en se servant dans l'armoire
à pharmacie familiale ". Dans cette description, Brigitte
Le Chevert reconnaît bien les jeunes qui viennent la voir
: " Ils veulent quelque chose, dans l'instant, peu importe
d'ailleurs de quoi il s'agit, l'important est qu'ils arrêtent
tout de suite d'avoir mal ou d'être mal. " Cette exigence
à gérer en urgence absolue tous les bobos de l'existence,
correspond pour Brigitte Le Chevert à un déni total
du corps, une très forte réactivité à
son endroit et une réelle méconnaissance de son
fonctionnement. " Une élève de terminale qui
se plaint d'un mal de ventre et exige du Ponstyl®, se moque
comme d'une guigne de comprendre ce qui lui arrive. Quand je réussis
à faire passer cette douleur avec une simple bouillotte
d'eau chaude sur le ventre, je sais que s'est insinué pour
toujours dans son esprit quelque chose qui l'a rabibochée
avec son corps, et là, je pense avoir rempli ma mission.
"
Mais il est plus facile de prescrire -
l'initiative du recours par les ados aux médicaments psychotropes
revient dans 90 % des cas au médecin (9 fois sur 10 médecin
généraliste) - ou de fournir - pour les parents
- un médicament que de détricoter une histoire.
Pourtant s'alarme Alain Braconnier, " en prenant l'habitude
de court-circuiter la moindre tension ou violence intérieure
par un médicament, les adolescents risquent de vouloir
ou de devoir passer, avec le temps, à un produit illicite
ou à quelque chose de plus dur ", pour continuer de
se sentir mieux.
Surtout, tempête le Dr Sylvain Berdah,
chef du service de psychiatrie infanto-juvénile de l'hôpital
d'Aulnay-Sous-Bois, " outre le fait que les médicaments
sont utilisés sans précaution d'usage ni prudence
alors qu'ils sont loin d'être anodins (voir encadré
ci-dessus), le public a tendance à croire qu'ils sont capables,
à eux seuls, de résoudre toutes les difficultés".
Ce qui n'est pas le cas !
S'ils traitent la part symptomatique d'un problème : relâchant
les tensions musculaires, apaisant l'activité mentale,
favorisant l'endormissement
ils n'agissent pas sur les raisons
ou l'origine des perturbations " pour lesquelles, continue
Sylvain Berdah, un travail psychologique est souvent impérativement
nécessaire ". Félicitons-nous alors que les
adolescents poussent plus facilement qu'hier les portes des consultations
de psy. "En 2002, 11 % des filles et 8 % des garçons
ont rencontré un psy, contre respectivement 4,5 et 4 %
en 1993 ", constate Marie Choquet. Cette évolution
augure d'une prise en charge moins symptomatique, plus globale
des difficultés de la jeunesse, mais renforce l'idée
qu'elle ne va pas si bien.
Certes, l'adolescence se caractérise
par la quête d'identité : " Qui suis-je ?",
à l'origine d'inquiétudes et de la transgression
d'interdits (pour connaître ses limites et provoquer celles
des autres). Rien de plus, rien de moins qu'à toutes les
époques ! Sauf qu'aujourd'hui la propension à recourir
à des substances psychotropes, toutes confondues, affiche
une très fâcheuse tendance à la hausse ! "
Et que les adolescents qui ne consomment plus seulement entre
amis, pour faire la fête, mais seuls, et qui deviennent
dépendants, ne vont pas bien, insiste le Dr Sylvain Berdah.
Ils sont vraiment en danger car ils tentent par là de combler
un manque ! Souvent il s'agit d'adolescents impulsifs qui ne savent
pas ou mal canaliser leurs tensions et leurs frustrations dans
une activité sportive ou créatrice. "
Ne pas banaliser
Quelle attitude adopter ? Sans dramatiser, ni banaliser, il faut
parler. Et c'est le rôle des parents, ou d'autres adultes
référents de la famille, des professeurs, des animateurs
d'activités extra-scolaires, des médecins, des infirmières,
de dire " qu'il s'agit, affirme Sylvain Berdah, de substances
dangereuses, qui ne doivent pas être consommées de
sa propre initiative quand "on ne va pas bien". Et si
elles aident à faire la fête, il est problématique
d'en devenir dépendant pour s'amuser ".
" Il est plus facile d'avoir un discours
lénifiant que vrai, martèle Jean-Luc Maxence. Il
faut intensifier les propos : un cachet n'a jamais fait le bonheur
! Bien sûr on sera traité de vieux C
, rétro,
facho, et j'en passe. Mais en parlant, en mettant des interdits,
on aura situé les choses, les limites. Dire le danger ne
suffit pas, il faut les interpeller sur le sens qu'ils donnent
à la vie, le relatif bien-être, le bonheur
Qu'est-ce que c'est qu'avoir 15-20 ans ? C'est vivre tout simplement,
c'est apprendre à attendre l'autobus, à philosopher.
Et puis leur proposer pour se construire de chercher un but, de
se forger un idéal. Je suis très surpris des succès
du Seigneur des anneaux, de Harry Potter, du
livre l'Alchimiste de Paulo Coelho
, comme quoi notre jeunesse
a encore besoin de rêver d'un monde meilleur, de s'identifier
à des héros, de partir à la conquête
du Graal ! "
Bref leur ouvrir des fenêtres sur un monde
riche de passions, de désir, d'amours et de solidarités,
un monde qu'il leur est demandé de créer ! o
Céline Baribault et cécile baudet
renseignements pratiques
Adresses
Fil Santé Jeunes, numéro vert gratuit et anonyme
: 0 800 235 236.
Internet : www.filsantejeunes.com.
Sepia (Suicide écoute prévention intervention des
adolescents), numéro vert gratuit et anonyme : 0 800 88
14 34, département du Bas-Rhin.
Internet : www.sepia.asso.fr.
Cap écoute, numéro vert gratuit et anonyme :
0 800 33 34 35, région Rhône Alpes.
S'adresser à tous les centres médico-psychologiques
infanto-juvéniles attachés à un centre hospitalier
ou non dans chaque département.
Bibliographie
Halte aux antidépresseurs,
Dr Serge Rafal,
éd. Marabout.
Des Paradis plein la tête,
Edouard Zarifian, éd. Odile Jacob.
Réponses aux tricheurs
de la drogue, Jean-Luc Maxence, éd. Presses de Valmy.
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