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Alternative Santé, comprendre pour agir
 
Février 2004

 

 

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Surmédication

Ados : banalisation des psychotropes

Consommation de médicaments psychotropes, de cannabis, de tabac, d'alcool par les adolescents, ces " tendances " inquiètent les spécialistes. Constat, commentaire, analyse…



Brigitte Le Chevert, secrétaire générale du Syndicat national des infirmières en conseils de santé, autrement dit des infirmières travaillant en milieu scolaire, s'alarme. " Lexomil® et Prozac® font souvent partie de l'ordinaire des jeunes qui poussent la porte de l'infirmerie du lycée. Le plus souvent pourtant, ils sont incapables de citer le nom du médicament, ils parlent d'un "truc" que leur mère prend, et qu'elle leur a donné. " " Cela m'a assommé, raconte cet ado, du coup j'ai dormi et j'en reprends quand ça ne va pas ! "… Sans autre forme de procès ni interrogation sur le bien-fondé de ce choix. Ce qui " effraie ", Brigitte Le Chevert et ses collègues, c'est la banalisation du geste. Comme si la seule réponse au mal-être et à l'anxiété suscités par les modifications de tous ordres enregistrées à l'âge de l'adolescence : problèmes sentimentaux, familiaux, examens, échecs, premier boulot… se nichait au cœur des petites pilules achetées en pharmacie.
Responsable à l'Institut national de la santé et de la recherche médicale de l'unité " Santé de l'adolescent ", Marie Choquet a quantifié le phénomène à partir de questionnaires remplis par des adolescents. Ses conclusions ? 30 % des filles et 13 % des garçons disent avoir déjà pris au cours de leur existence " des médicaments pour les nerfs ou pour dormir ".

La Caisse nationale d'assurance maladie, elle, chiffre à 8,7 % le nombre de jeunes, âgé(e)s entre 10 et 19 ans, qui ont été l'objet, pour la seule année 2000, d'une prescription de psychotropes, tels que les classe l'EphMRA, une association européenne de marketing pharmaceutique. Essentiellement des anxiolytiques et des antidépresseurs (6 % et 2,5 % des prescriptions). Si on ajoute à cette consommation sur ordonnance, l'automédication fournie par la famille et les produits achetés librement en pharmacie qui ne sont pas classés parmi les psychotropes mais qui agissent néanmoins sur la sphère psychique, on arrive à une situation incontestablement préoccupante.
Quelques chiffres viennent alourdir la barque tanguante de l'adolescent : entre 1993 et 1999, la consommation de cannabis a presque triplé, et celle du tabac a été multipliée par 1,5. Les 14-19 ans ont à 93 % déjà consommé de l'alcool, à 80% fumé des cigarettes et à 53% du cannabis, substances qui, elles aussi ont une influence sur la sphère psychique et/ou peuvent conduire à des pratiques addictives.

Pour Jean-Luc Maxence, psychanalyste et directeur pendant de nombreuses années, du Centre Didro, ces pratiques, quand elles deviennent par trop habituelles, sont le reflet d'un " profond mal-être ", conséquence des " peurs générées par les grandes transformations sociales et culturelles de ces vingt ou trente dernières années. Par ailleurs les discours lénifiants et rassurants sur l'innocuité des substances psychotropes en ont facilité l'usage et ont conduit à leur banalisation. L'émergence du sida a également brouillé les cartes, en faisant croire qu'avec le cannabis et les médicaments psychotropes il n'y avait pas de risque de contamination, sous-entendu pas de danger. Alors que le cannabis comme les médicaments psychotropes sont bel et bien des produits psychoactifs… "
Du côté des infirmières, on dénonce la pression, celle des parents, des profs, de la société toute entière, " pour arriver, réussir " subie par les élèves, " pression qu'ils finissent par se mettre eux-mêmes " et qui occasionne un stress profondément destructeur. " Cette pression est telle, insiste Brigitte Le Chevert, qu'ils ont l'impression de ne plus exister en tant que tels mais seulement à travers elle. "

Alain Braconnier, psychanalyste et spécialiste de l'adolescence, explique qu'à cet âge " on ne supporte pas la moindre tension, ni ce qui est désagréable. Les ados ont tendance à vouloir soulager tout, tout de suite, de leur propre initiative, ou en se servant dans l'armoire à pharmacie familiale ". Dans cette description, Brigitte Le Chevert reconnaît bien les jeunes qui viennent la voir : " Ils veulent quelque chose, dans l'instant, peu importe d'ailleurs de quoi il s'agit, l'important est qu'ils arrêtent tout de suite d'avoir mal ou d'être mal. " Cette exigence à gérer en urgence absolue tous les bobos de l'existence, correspond pour Brigitte Le Chevert à un déni total du corps, une très forte réactivité à son endroit et une réelle méconnaissance de son fonctionnement. " Une élève de terminale qui se plaint d'un mal de ventre et exige du Ponstyl®, se moque comme d'une guigne de comprendre ce qui lui arrive. Quand je réussis à faire passer cette douleur avec une simple bouillotte d'eau chaude sur le ventre, je sais que s'est insinué pour toujours dans son esprit quelque chose qui l'a rabibochée avec son corps, et là, je pense avoir rempli ma mission. "

Mais il est plus facile de prescrire - l'initiative du recours par les ados aux médicaments psychotropes revient dans 90 % des cas au médecin (9 fois sur 10 médecin généraliste) - ou de fournir - pour les parents - un médicament que de détricoter une histoire. Pourtant s'alarme Alain Braconnier, " en prenant l'habitude de court-circuiter la moindre tension ou violence intérieure par un médicament, les adolescents risquent de vouloir ou de devoir passer, avec le temps, à un produit illicite ou à quelque chose de plus dur ", pour continuer de se sentir mieux.

Surtout, tempête le Dr Sylvain Berdah, chef du service de psychiatrie infanto-juvénile de l'hôpital d'Aulnay-Sous-Bois, " outre le fait que les médicaments sont utilisés sans précaution d'usage ni prudence alors qu'ils sont loin d'être anodins (voir encadré ci-dessus), le public a tendance à croire qu'ils sont capables, à eux seuls, de résoudre toutes les difficultés". Ce qui n'est pas le cas !
S'ils traitent la part symptomatique d'un problème : relâchant les tensions musculaires, apaisant l'activité mentale, favorisant l'endormissement… ils n'agissent pas sur les raisons ou l'origine des perturbations " pour lesquelles, continue Sylvain Berdah, un travail psychologique est souvent impérativement nécessaire ". Félicitons-nous alors que les adolescents poussent plus facilement qu'hier les portes des consultations de psy. "En 2002, 11 % des filles et 8 % des garçons ont rencontré un psy, contre respectivement 4,5 et 4 % en 1993 ", constate Marie Choquet. Cette évolution augure d'une prise en charge moins symptomatique, plus globale des difficultés de la jeunesse, mais renforce l'idée qu'elle ne va pas si bien.

Certes, l'adolescence se caractérise par la quête d'identité : " Qui suis-je ?", à l'origine d'inquiétudes et de la transgression d'interdits (pour connaître ses limites et provoquer celles des autres). Rien de plus, rien de moins qu'à toutes les époques ! Sauf qu'aujourd'hui la propension à recourir à des substances psychotropes, toutes confondues, affiche une très fâcheuse tendance à la hausse ! " Et que les adolescents qui ne consomment plus seulement entre amis, pour faire la fête, mais seuls, et qui deviennent dépendants, ne vont pas bien, insiste le Dr Sylvain Berdah. Ils sont vraiment en danger car ils tentent par là de combler un manque ! Souvent il s'agit d'adolescents impulsifs qui ne savent pas ou mal canaliser leurs tensions et leurs frustrations dans une activité sportive ou créatrice. "

Ne pas banaliser
Quelle attitude adopter ? Sans dramatiser, ni banaliser, il faut parler. Et c'est le rôle des parents, ou d'autres adultes référents de la famille, des professeurs, des animateurs d'activités extra-scolaires, des médecins, des infirmières, de dire " qu'il s'agit, affirme Sylvain Berdah, de substances dangereuses, qui ne doivent pas être consommées de sa propre initiative quand "on ne va pas bien". Et si elles aident à faire la fête, il est problématique d'en devenir dépendant pour s'amuser ".

" Il est plus facile d'avoir un discours lénifiant que vrai, martèle Jean-Luc Maxence. Il faut intensifier les propos : un cachet n'a jamais fait le bonheur ! Bien sûr on sera traité de vieux C…, rétro, facho, et j'en passe. Mais en parlant, en mettant des interdits, on aura situé les choses, les limites. Dire le danger ne suffit pas, il faut les interpeller sur le sens qu'ils donnent à la vie, le relatif bien-être, le bonheur… Qu'est-ce que c'est qu'avoir 15-20 ans ? C'est vivre tout simplement, c'est apprendre à attendre l'autobus, à philosopher. Et puis leur proposer pour se construire de chercher un but, de se forger un idéal. Je suis très surpris des succès du Seigneur des anneaux, de Harry Potter, du
livre l'Alchimiste de Paulo Coelho…, comme quoi notre jeunesse a encore besoin de rêver d'un monde meilleur, de s'identifier à des héros, de partir à la conquête du Graal ! "

Bref leur ouvrir des fenêtres sur un monde riche de passions, de désir, d'amours et de solidarités, un monde qu'il leur est demandé de créer ! o
Céline Baribault et cécile baudet


renseignements pratiques
Adresses
Fil Santé Jeunes, numéro vert gratuit et anonyme : 0 800 235 236.
Internet : www.filsantejeunes.com.

Sepia (Suicide écoute prévention intervention des adolescents), numéro vert gratuit et anonyme : 0 800 88 14 34, département du Bas-Rhin.
Internet : www.sepia.asso.fr.

Cap écoute, numéro vert gratuit et anonyme :
0 800 33 34 35, région Rhône Alpes.
S'adresser à tous les centres médico-psychologiques infanto-juvéniles attachés à un centre hospitalier ou non dans chaque département.

Bibliographie

Halte aux antidépresseurs, Dr Serge Rafal,
éd. Marabout.

Des Paradis plein la tête
,
Edouard Zarifian, éd. Odile Jacob.

Réponses aux tricheurs

de la drogue, Jean-Luc Maxence, éd. Presses de Valmy.

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à savoir
Du danger des psychotropes

n Les risques inhérents à l'usage des médicaments psychotropes sont divers.
Pour les anxiolytiques et les somnifères (plus rarement les antidépresseurs) peut se créer une dépendance, c'est-à-dire une impossibilité psychique mais aussi physique à abandonner le traitement. Les antidépresseurs peuvent lever des inhibitions, occasionnant (rarement mais à signaler) des passages à l'acte, suicidaires ou violents.
- Ils induisent parfois une accoutumance, obligeant à augmenter les doses pour obtenir le même effet, ce qui peut conduire à une consommation anarchique et excessive, ou au besoin quand cela ne suffit plus, de passer à des produits illicites.
- " Plus de la moitié des jeunes qui font une tentative de suicide, rappelle Marie Choquet, utilise les médicaments psychotropes prescrits pour passer à l'acte. "
n De façon générale tous les produits psychoactifs (cela vaut pour les médicaments, l'alcool, le cannabis et les autres drogues), occasionnent de la somnolence, une baisse de la vigilance et des réflexes, une baisse de la concentration et des pertes de mémoire. Conséquences potentialisées si plusieurs produits sont pris en même temps. Comme par exemple les médicaments avec l'alcool, association totalement contre-indiquée !
C. Ba et C. B.

 

 

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