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Les statistiques le prouvent. Les Français
ont une fâcheuse tendance à dissoudre leurs maux
dans l'effervescence des comprimés. Cela commence tôt,
dès l'adolescence (thème de la première table
ronde), et se poursuit bien au-delà, par exemple, lors
de la ménopause (deuxième table ronde). Mais peut-on
vraiment tout résoudre par la chimie médicamenteuse
? Ce fut l'objet des dernières interventions.
> Les symboles
" Le médicament a une valeur symbolique, affirme le
Dr Daniel Delanoë. Ainsi, le traitement hormonal de substitution,
proposé lors de la ménopause et présenté
comme le moyen de garder sa jeunesse. Sur les affiches qui en
faisaient la promotion, à côté de l'image
d'un magnifique corps de très jeune femme, on pouvait lire
: " Rester femme ". Ce slogan induisait qu'une femme
ménopausée n'est plus une femme
" Si
les femmes adhèrent à ce type de message, poursuit
Daniel Delanoë, c'est aussi parce qu'elles ont intégré
que vieillir équivaut à une perte de valeur sociale.
En y remédiant, le médicament renforce la valeur
dominante attribuée à la jeunesse. "
Les laboratoires pharmaceutiques ont bien compris
l'impact des images et des messages. En particulier sur les prescripteurs
(médecins). " Les labos américains, indique
Philippe Pignarre, auteur du "Grand secret de l'industrie
pharmaceutique", consacrent 11 000 dollars (environ 11 000
euros) par médecin pour les convaincre de proposer leurs
produits. Chez Glaxo, il y a 16 000 chercheurs et 40 000 visiteurs
médicaux. Et 10 % des dépenses de promotion sont
consacrées aux antidépresseurs
Ce qu'il y
a d'étonnant, c'est que lorsqu'on interroge les médecins,
ils estiment être totalement indépendants de la pression
exercée par les visiteurs médicaux. Alors que les
analyses commerciales prouvent le contraire : les ventes augmentent
à la suite de leur visite. "
Philippe Pignarre avance diverses explications au phénomène
de la surmédication. Ainsi le recours à la méthadone
comme substitut des drogues, serait un moyen de " médicaliser
" les problèmes sociaux liés à l'échec
et à la marginalisation, etc. On ne s'attaque pas aux questions
de fond, on opte pour une solution chimique
La façon
dont procède l'industrie pharmaceutique pour trouver de
nouvelles molécules actives joue aussi un rôle. "
Des milliers de substances sont analysées et testées.
On peut leur découvrir des effets inattendus, éloignés
de l'objectif initial. L'industrie, qui fait feu de tout bois,
lance alors sur le marché ces nouveaux produits, dans le
seul objectif
d'engendrer des profits. " De là " à inventer
" des
maladies soignables par ces médicaments,
il n'y a qu'un pas, que certains ne se font pas scrupule de franchir.
Pour contrôler la production pharmaceutique,
Philippe Pignarre propose l'intervention de la société
civile, des gouvernements et des associations de malades. À
l'image du Téléthon qui favorise les recherches
voulues par l'association organisatrice. " Sur les 30 milliards
consacrés aux dépenses de médicaments, on
pourrait imaginer de prélever 10 %, soit 3 milliards, et
affecter cet argent à un collectif chargé des appels
d'offres en matière de recherche. "
Se pose aussi la question des études fournies aux autorités
pour décider de l'autorisation de mise sur la marché
(AMM). Ainsi pour le THS (traitement hormonal substitutif) proposé
pour la ménopause, dans un premier temps conseillé
par les gynécologues
qui maintenant font machine
arrière (voir Alternative Santé, décembre
2003, n° 306).
La Dre Virginie Ringa, de l'Inserm, explique
: " Le THS est connu et étudié depuis 40 ans.
Très tôt on a établi un lien causal entre
l'apport d'strogènes et le développement du
cancer de l'endomètre (muqueuse de l'utérus, NDLR).
Puis l'adjonction de progestatifs a semblé parer à
cet effet secondaire. Des années d'observation ont ensuite
suggéré l'effet protecteur du THS (strogène
+ progestatif) contre le risque cardiovasculaire, l'ostéoporose
et la maladie d'Alzheimer. " Mais " suggestion "
ne signifie pas démonstration ! Cette confusion entre les
deux termes fait partie des manipulations qui ont occulté
les études ne venant pas conforter l'hypothèse de
départ. Il faudra attendre 2003 et les conclusions d'énormes
enquêtes dont la " Million Women study " pour
réaliser que loin d'accroître la protection, le THS
augmentait les risques d'accidents cardiovasculaires, de démence
et de survenue de cancers du sein. " En tant qu'épidémiologistes,
assure Virgina Ringa, nous avons toujours fourni les informations
dont nous disposions mais "
la loi du profit a considérablement
retardé la divulgation de ces résultats ou en a
minimisé l'importance.
> Le poids des habitudes
Concernant la consommation de psychotropes par les adolescents,
Marie Choquet, directrice de recherches à l'Inserm, témoigne,
elle, de la propension des jeunes à recourir aux médicaments
agissant sur le comportement. Comme nous le pu bliions
dans notre précédente édition (Alternative
Santé n° 308 de février 2004) 30 % des filles
et 13 % des garçons avouent avoir déjà pris
des " médicaments pour les nerfs ou pour dormir ".
" Mais, s'alarme-t-elle, on peut dire aujourd'hui que ceux
qui ont eu recours à ce type de médicaments y reviennent
plus facilement au moindre problème. " Non seulement
se crée ainsi une habitude réflexe : problème
= médicament, qui perdurera à l'âge adulte,
avec une banalisation dangereuse des psychotropes, mais, plus
grave, la plupart du temps il y a inadéquation entre la
souffrance ressentie par les ados et les remèdes employés.
Des propos confortés par Brigitte Le Chevert, infirmière
scolaire. " Quand il nous arrive de ne pas accéder
tout de suite à leur demande de médicament, les
jeunes refusent d'entendre nos explications. Ils préfèrent
au retour sur eux-mêmes, opter pour la solution de facilité
: "j'ai une copine qui en a", "je demanderais à
ma mère", "le médecin m'en prescrira".
" En cela, ils ne font qu'adopter les comportements qu'ils
voient autour d'eux. " Si les adultes au contact des jeunes,
y compris les médecins, mettaient davantage l'accent sur
la prévention et le changement de comportement, insiste
Brigitte Le Chevert, notre rôle d'éducatrice en santé
en serait facilité. "
Ce sont les médecins généralistes
que les jeunes, et de façon générale la population,
consultent en priorité. " Il s'agit de somaticiens,
constate le Dr Sylvain Berdah, pédopsychiatre (voir encadré
ci-dessus), attentifs aux troubles physiques : perte d'appétit,
de sommeil, retard de développement
Ils se trouvent
pris au piège de leur fonction, car le public vient les
voir justement pour cela et perdrait confiance si le généraliste
proposait une autre approche que médicamenteuse. "
Par ailleurs le domaine de la psy continue à faire peur,
il est encore assimilé à la folie
" J'suis
pas "ouf", se défendent les ados
"
Si le recours aux médicaments se fait avec discernement,
cela ne doit pas être univoque, c'est-à-dire la seule
réponse. Il faut négocier : en échange, l'ado
s'engage, selon les cas, à faire du sport, à reprendre
une activité artistique, à discuter avec un adulte
référent, à travailler en classe, à
aller voir un psy
Ceci pour lui permettre de retrouver l'estime
et la confiance en soi.
> Croiser les regards
Auteur de La médecine du bonheur (voir encadré ci-contre)
le Dr Henri Rubinstein, neurologue, insiste sur la sagesse des
symptômes : " Les émotions et les humeurs sont
des guides précieux, permettant de nous adapter aux situations.
" Pourquoi faudrait-il éliminer les réactions
qui dérangent parce qu'elles sont connotées négativement
? Nous fabriquons naturellement des antidouleur, des anticholestérol,
des antidépresseurs, des antixiolytiques. Si momentanément
il nous est impossible de préparer tous ces " antiquelquechose
", qu'est-ce que cela veut dire ? Sans doute est-il important
de décrypter le message. " Passer par un stade dépressif
est peut-être une façon de ralentir pour faire le
point. Pourquoi ne pas donner sa chance au médecin qui
est en nous ? Au-delà de leur activité pharmaceutique,
les médicaments ont aussi une fonction "placebo",
capable à elle seule, de réveiller le médecin
qui est en soi. "
La parole relationnelle, Jean-Luc Maxence, psychanalyste et ancien
directeur du centre Didro de Paris en défend également
l'importance. À condition de rester soi-même. "
Éviter les réponses ambivalentes, dire "oui"
ou "non" de façon nette à un adolescent
a une fonction thérapeutique. Arrêtons la culture
de la tolérance et du terrain vague qui engendrent chez
lui de l'insécurité. " Au même titre
que les médicaments psychotropes, le cannabis est une substance
psychoactive qui modifie le comportement et qui n'est pas anodine.
Elle présente en outre les mêmes dangers que le tabac.
" Soyons capable, exhorte-t-il, de leur dire: voilà
ce que je pense, sans complaisance, sans essayer de se glisser
dans leur peau. "
Sociologue, Michel Maffesoli, voit dans le " jeunisme ",
véritable culte voué à la jeunesse, la conséquence
de trois à quatre siècles de rationalisme et de
maîtrise de soi. " On assiste actuellement à
un vrai présentéisme, sans autre préoccupation
que le "ici et maintenant" accordant à l'hédonisme,
à la sensualité, au corps qui n'est plus seulement
considéré comme géniteur ou reproducteur,
une grande prévalence. " La valorisation de l'apparence
ne signifie pas perte de valeurs : " la profondeur se cache
parfois à la surface des choses ".
> L'intérêt
des approches multiples
Pourtant ces évolutions présentées comme
inéluctables suscitent des résistances. Pour reprendre
le cas du traitement hormonal de la ménopause, seules 20
% des femmes l'adoptent et la moitié d'entre elles l'abandonnent
au bout de deux ans. Compte-tenu de ce que l'on sait maintenant
de ses effets, cette prudence n'apparaît en fait pas si
rétro que cela. " Elle témoigne de la sagesse
naturelle des femmes ", estime le Dr Serge Rafal, médecin
à l'hôpital Tenon. Attitude d'autant plus justifiée
qu'il existe d'autres approches faisant appel à la nutrition,
à l'homéopathie, à la phytothérapie
Le soja et ses isoflavones ont fait leurs preuves en la matière.
" Mais je suis étonné, avoue Serge Rafal de
la lenteur des autorités et des gynécologues à
reconnaître les conséquences du THS. À l'inverse
les décisions ne traînent pas quand il s'agit de
mettre en garde le public contre le millepertuis (une plante très
intéressante dans les épisodes dépressifs).
Ces deux exemples montrent qu'il y a, en matière d'information,
deux poids deux mesures, selon la puissance des intérêts
financiers en jeu. "
Pour compléter le chapitre des médecines alternatives,
François Marquer, directeur de l'Institut Chuzhen, évoque
la médecine chinoise. L'acupuncture, la pharmacopée
chinoise, les massages, la diététique, les exercices
physiques (comme le taï chi et le qi gong), sont autant de
moyens pour permettre aux malades de recouvrer la santé.
> Tout cela a un coût
Quoi qu'il en soit des traitements médicamenteux, ils ont
un prix que la Dre Brigitte Calles, spécialiste du médicament
à la Mutualité française, aborde en signalant
que la part des mutuelles consacrée au remboursement des
produits pharmaceutiques augmente de 7 à 8 % tous les ans.
" Nous sommes amenés à faire des choix. Exemple,
les veinotoniques qui concernent 18 millions de personnes. Nous
avons décidé de prendre à notre compte la
baisse de leur remboursement par la sécurité sociale.
En ce qui concerne le Viagra® et le Xenical® (traitement
de l'obésité) nous nous interrogeons sur la nécessité
pour les mutuelles d'accompagner ces évolutions. "
Impossible en une après-midi de prétendre apporter
à ce vaste sujet une réponse définitive.
Chacun des intervenants a fourni au public des clefs pour comprendre
les tenants et les aboutissants du commerce des médicaments
et lui permettre d'exercer son libre choix.
Une première rencontre réussie.
Cécile Baudet
Photos Hugues Tavier
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