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Alternative Santé, comprendre pour agir
 
Mars 2004

 

 

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1res Rencontres d'Alternative Santé

Pour la première fois de sa " déjà longue " histoire, notre journal organisait le 22 janvier dernier des Rencontres autour du thème de la surmédication.
Un temps fort et unanimement apprécié qui a permis aux spécialistes
et au public d'échanger analyses et expérience.




Les statistiques le prouvent. Les Français ont une fâcheuse tendance à dissoudre leurs maux dans l'effervescence des comprimés. Cela commence tôt, dès l'adolescence (thème de la première table ronde), et se poursuit bien au-delà, par exemple, lors de la ménopause (deuxième table ronde). Mais peut-on vraiment tout résoudre par la chimie médicamenteuse ? Ce fut l'objet des dernières interventions.

> Les symboles
" Le médicament a une valeur symbolique, affirme le Dr Daniel Delanoë. Ainsi, le traitement hormonal de substitution, proposé lors de la ménopause et présenté comme le moyen de garder sa jeunesse. Sur les affiches qui en faisaient la promotion, à côté de l'image d'un magnifique corps de très jeune femme, on pouvait lire : " Rester femme ". Ce slogan induisait qu'une femme ménopausée n'est plus une femme… " Si les femmes adhèrent à ce type de message, poursuit Daniel Delanoë, c'est aussi parce qu'elles ont intégré que vieillir équivaut à une perte de valeur sociale. En y remédiant, le médicament renforce la valeur dominante attribuée à la jeunesse. "

Les laboratoires pharmaceutiques ont bien compris l'impact des images et des messages. En particulier sur les prescripteurs (médecins). " Les labos américains, indique Philippe Pignarre, auteur du "Grand secret de l'industrie pharmaceutique", consacrent 11 000 dollars (environ 11 000 euros) par médecin pour les convaincre de proposer leurs produits. Chez Glaxo, il y a 16 000 chercheurs et 40 000 visiteurs médicaux. Et 10 % des dépenses de promotion sont consacrées aux antidépresseurs… Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que lorsqu'on interroge les médecins, ils estiment être totalement indépendants de la pression exercée par les visiteurs médicaux. Alors que les analyses commerciales prouvent le contraire : les ventes augmentent à la suite de leur visite. "
Philippe Pignarre avance diverses explications au phénomène de la surmédication. Ainsi le recours à la méthadone comme substitut des drogues, serait un moyen de " médicaliser " les problèmes sociaux liés à l'échec et à la marginalisation, etc. On ne s'attaque pas aux questions de fond, on opte pour une solution chimique… La façon dont procède l'industrie pharmaceutique pour trouver de nouvelles molécules actives joue aussi un rôle. " Des milliers de substances sont analysées et testées. On peut leur découvrir des effets inattendus, éloignés de l'objectif initial. L'industrie, qui fait feu de tout bois, lance alors sur le marché ces nouveaux produits, dans le seul objectif
d'engendrer des profits. " De là " à inventer " des … …maladies soignables par ces médicaments, il n'y a qu'un pas, que certains ne se font pas scrupule de franchir.

Pour contrôler la production pharmaceutique, Philippe Pignarre propose l'intervention de la société civile, des gouvernements et des associations de malades. À l'image du Téléthon qui favorise les recherches voulues par l'association organisatrice. " Sur les 30 milliards consacrés aux dépenses de médicaments, on pourrait imaginer de prélever 10 %, soit 3 milliards, et affecter cet argent à un collectif chargé des appels d'offres en matière de recherche. "
Se pose aussi la question des études fournies aux autorités pour décider de l'autorisation de mise sur la marché (AMM). Ainsi pour le THS (traitement hormonal substitutif) proposé pour la ménopause, dans un premier temps conseillé par les gynécologues… qui maintenant font machine arrière (voir Alternative Santé, décembre 2003, n° 306).

La Dre Virginie Ringa, de l'Inserm, explique : " Le THS est connu et étudié depuis 40 ans. Très tôt on a établi un lien causal entre l'apport d'œstrogènes et le développement du cancer de l'endomètre (muqueuse de l'utérus, NDLR). Puis l'adjonction de progestatifs a semblé parer à cet effet secondaire. Des années d'observation ont ensuite suggéré l'effet protecteur du THS (œstrogène + progestatif) contre le risque cardiovasculaire, l'ostéoporose et la maladie d'Alzheimer. " Mais " suggestion " ne signifie pas démonstration ! Cette confusion entre les deux termes fait partie des manipulations qui ont occulté les études ne venant pas conforter l'hypothèse de départ. Il faudra attendre 2003 et les conclusions d'énormes enquêtes dont la " Million Women study " pour réaliser que loin d'accroître la protection, le THS augmentait les risques d'accidents cardiovasculaires, de démence et de survenue de cancers du sein. " En tant qu'épidémiologistes, assure Virgina Ringa, nous avons toujours fourni les informations dont nous disposions mais "… la loi du profit a considérablement retardé la divulgation de ces résultats ou en a minimisé l'importance.

> Le poids des habitudes
Concernant la consommation de psychotropes par les adolescents, Marie Choquet, directrice de recherches à l'Inserm, témoigne, elle, de la propension des jeunes à recourir aux médicaments agissant sur le comportement. Comme nous le publiions dans notre précédente édition (Alternative Santé n° 308 de février 2004) 30 % des filles et 13 % des garçons avouent avoir déjà pris des " médicaments pour les nerfs ou pour dormir ". " Mais, s'alarme-t-elle, on peut dire aujourd'hui que ceux qui ont eu recours à ce type de médicaments y reviennent plus facilement au moindre problème. " Non seulement se crée ainsi une habitude réflexe : problème = médicament, qui perdurera à l'âge adulte, avec une banalisation dangereuse des psychotropes, mais, plus grave, la plupart du temps il y a inadéquation entre la souffrance ressentie par les ados et les remèdes employés.
Des propos confortés par Brigitte Le Chevert, infirmière scolaire. " Quand il nous arrive de ne pas accéder tout de suite à leur demande de médicament, les jeunes refusent d'entendre nos explications. Ils préfèrent au retour sur eux-mêmes, opter pour la solution de facilité : "j'ai une copine qui en a", "je demanderais à ma mère", "le médecin m'en prescrira". " En cela, ils ne font qu'adopter les comportements qu'ils voient autour d'eux. " Si les adultes au contact des jeunes, y compris les médecins, mettaient davantage l'accent sur la prévention et le changement de comportement, insiste Brigitte Le Chevert, notre rôle d'éducatrice en santé en serait facilité. "

Ce sont les médecins généralistes que les jeunes, et de façon générale la population, consultent en priorité. " Il s'agit de somaticiens, constate le Dr Sylvain Berdah, pédopsychiatre (voir encadré ci-dessus), attentifs aux troubles physiques : perte d'appétit, de sommeil, retard de développement… Ils se trouvent pris au piège de leur fonction, car le public vient les voir justement pour cela et perdrait confiance si le généraliste proposait une autre approche que médicamenteuse. " Par ailleurs le domaine de la psy continue à faire peur, il est encore assimilé à la folie… " J'suis pas "ouf", se défendent les ados… " Si le recours aux médicaments se fait avec discernement, cela ne doit pas être univoque, c'est-à-dire la seule réponse. Il faut négocier : en échange, l'ado s'engage, selon les cas, à faire du sport, à reprendre une activité artistique, à discuter avec un adulte référent, à travailler en classe, à aller voir un psy… Ceci pour lui permettre de retrouver l'estime et la confiance en soi.

> Croiser les regards
Auteur de La médecine du bonheur (voir encadré ci-contre) le Dr Henri Rubinstein, neurologue, insiste sur la sagesse des symptômes : " Les émotions et les humeurs sont des guides précieux, permettant de nous adapter aux situations. " Pourquoi faudrait-il éliminer les réactions qui dérangent parce qu'elles sont connotées négativement ? Nous fabriquons naturellement des antidouleur, des anticholestérol, des antidépresseurs, des antixiolytiques. Si momentanément il nous est impossible de préparer tous ces " antiquelquechose ", qu'est-ce que cela veut dire ? Sans doute est-il important de décrypter le message. " Passer par un stade dépressif est peut-être une façon de ralentir pour faire le point. Pourquoi ne pas donner sa chance au médecin qui est en nous ? Au-delà de leur activité pharmaceutique, les médicaments ont aussi une fonction "placebo", capable à elle seule, de réveiller le médecin qui est en soi. "
La parole relationnelle, Jean-Luc Maxence, psychanalyste et ancien directeur du centre Didro de Paris en défend également l'importance. À condition de rester soi-même. " Éviter les réponses ambivalentes, dire "oui" ou "non" de façon nette à un adolescent a une fonction thérapeutique. Arrêtons la culture de la tolérance et du terrain vague qui engendrent chez lui de l'insécurité. " Au même titre que les médicaments psychotropes, le cannabis est une substance psychoactive qui modifie le comportement et qui n'est pas anodine. Elle présente en outre les mêmes dangers que le tabac. " Soyons capable, exhorte-t-il, de leur dire: voilà ce que je pense, sans complaisance, sans essayer de se glisser dans leur peau. "
Sociologue, Michel Maffesoli, voit dans le " jeunisme ", véritable culte voué à la jeunesse, la conséquence de trois à quatre siècles de rationalisme et de maîtrise de soi. " On assiste actuellement à un vrai présentéisme, sans autre préoccupation que le "ici et maintenant" accordant à l'hédonisme, à la sensualité, au corps qui n'est plus seulement considéré comme géniteur ou reproducteur, une grande prévalence. " La valorisation de l'apparence ne signifie pas perte de valeurs : " la profondeur se cache parfois à la surface des choses ".

> L'intérêt des approches multiples
Pourtant ces évolutions présentées comme inéluctables suscitent des résistances. Pour reprendre le cas du traitement hormonal de la ménopause, seules 20 % des femmes l'adoptent et la moitié d'entre elles l'abandonnent au bout de deux ans. Compte-tenu de ce que l'on sait maintenant de ses effets, cette prudence n'apparaît en fait pas si rétro que cela. " Elle témoigne de la sagesse naturelle des femmes ", estime le Dr Serge Rafal, médecin à l'hôpital Tenon. Attitude d'autant plus justifiée qu'il existe d'autres approches faisant appel à la nutrition, à l'homéopathie, à la phytothérapie… Le soja et ses isoflavones ont fait leurs preuves en la matière. " Mais je suis étonné, avoue Serge Rafal de la lenteur des autorités et des gynécologues à reconnaître les conséquences du THS. À l'inverse les décisions ne traînent pas quand il s'agit de mettre en garde le public contre le millepertuis (une plante très intéressante dans les épisodes dépressifs). Ces deux exemples montrent qu'il y a, en matière d'information, deux poids deux mesures, selon la puissance des intérêts financiers en jeu. "
Pour compléter le chapitre des médecines alternatives, François Marquer, directeur de l'Institut Chuzhen, évoque la médecine chinoise. L'acupuncture, la pharmacopée chinoise, les massages, la diététique, les exercices physiques (comme le taï chi et le qi gong), sont autant de moyens pour permettre aux malades de recouvrer la santé.

> Tout cela a un coût
Quoi qu'il en soit des traitements médicamenteux, ils ont un prix que la Dre Brigitte Calles, spécialiste du médicament à la Mutualité française, aborde en signalant que la part des mutuelles consacrée au remboursement des produits pharmaceutiques augmente de 7 à 8 % tous les ans. " Nous sommes amenés à faire des choix. Exemple, les veinotoniques qui concernent 18 millions de personnes. Nous avons décidé de prendre à notre compte la baisse de leur remboursement par la sécurité sociale. En ce qui concerne le Viagra® et le Xenical® (traitement de l'obésité) nous nous interrogeons sur la nécessité pour les mutuelles d'accompagner ces évolutions. "
Impossible en une après-midi de prétendre apporter à ce vaste sujet une réponse définitive. Chacun des intervenants a fourni au public des clefs pour comprendre les tenants et les aboutissants du commerce des médicaments et lui permettre d'exercer son libre choix.
Une première rencontre réussie.

Cécile Baudet
Photos Hugues Tavier

 

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