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Mars 2004

 

 

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Sommeil paradoxal et rêve :

mystère pour la science


Avez-vous observé votre chat, lorsqu'il dort ? Approchez-vous doucement et regardez ses paupières : derrière ces rideaux de sommeil, on devine mille mouvements oculaires, augurant d'une activité cérébrale intense. Pourtant, rien n'est comparable à la mollesse alanguie du félin abandonné aux songes. Sauf... l'homme endormi. Voilà ce que constata un jour de 1954 le neurobiologiste lyonnais Louis Jouvet. Il a été célébré à Lyon, par un congrès scientifique international autour de ce qu'il nomma le " sommeil paradoxal ".
Alors que ses prédécesseurs rapprochaient le sommeil paradoxal de l'éveil, Louis Jouvet prouva qu'il est un troisième état de vigilance, dissociable du sommeil proprement dit. Si les mystiques hindous en avaient eu l'intuition en opposant le sommeil sans rêve (Prajna) à l'éveil intérieur du rêve (Taijasa), le Pr Jouvet a apporté la démonstration scientifique de signes très spécifiques à cet état et tout en contrastes : l'apparition de mouvements oculaires rapides mais aussi une atonie musculaire totale, une irrégularité de la respiration, des variations brusques de la tension artérielle et une érection, probablement purement végétative et non sexuelle. " Il est très difficile d'être réveillé pendant le sommeil paradoxal, comme lors des phases conventionnelles les plus profondes, explique le Pr Pierre-Hervé Luppi, directeur de l'équipe CNRS-Inserm (laboratoire 51-67) à Lyon et organisateur du congrès lyonnais. Mais l'activité neuronale y est très proche de l'éveil. " Le rêveur, sourd et aveugle à tout stimuli extérieur, reçoit des signaux internes qu'il traite comme s'ils étaient extérieurs, donc réels.

> Des rêves visuels et fantasmagoriques
Dans les années 80, le chercheur étasunien William Dement a montré qu'une personne réveillée pendant une période de sommeil paradoxal peut beaucoup mieux raconter son rêve que si elle s'éveillait d'une phase de sommeil dit " lent ". Pendant cette dernière, les songes sont plutôt conceptuels et proches de la vie quotidienne. A contrario, le rêve du sommeil paradoxal est visuel, sensuel, fantasmagorique, incohérent, sans aucune loi ni règle.

D'ailleurs, lorsque les scientifiques ont essayé … …de bloquer, chez un chat, l'inhibition du groupe de neurones provoquant l'atonie musculaire, le félin s'est mis, dans son sommeil, à faire des sauts, des " mimes " de chasse, souvent avec quelque agressivité. Les spécialistes rapportent de même des cas de personnes souffrant de certains troubles neurologiques qui ont eu des comportements étranges et parfois violents, tel cet homme ayant agressé sa femme en dormant…

Un autre Étasunien, Stephen LaBerge, fondateur du Centre de recherche sur le sommeil de l'université de Stanford, a confirmé que le sommeil paradoxal est bien le support neurobiologique des rêves, en prouvant que ce n'est qu'à ce stade que sont vécues par certains des expériences de rêve lucide. Si en 1867, le marquis d'Hervey de Saint-Denys, auteur d'un ouvrage intitulé " Les rêves et les moyens de les diriger " avait été pris pour… un doux rêveur, Stephen LaBerge est aujourd'hui reconnu par la communauté scientifique internationale.

> Un besoin apparemment vital
Il a été observé que les périodes de sommeil paradoxal, qui durent en moyenne 20 minutes, surviennent chez l'homme toutes les 90 minutes… c'est-à-dire après (et seulement après) une phase de sommeil profond. Le sommeil serait donc le gardien du rêve… qui serait donc un besoin très important pour l'homme. En effet, " lorsque quelqu'un n'a pas dormi depuis longtemps, explique Pierre-Hervé Luppi, on constate chez lui une augmentation de la durée du sommeil paradoxal ". Louis Jouvet parle même du " "remboursement" inévitable d'une "dette"".
Mais pourquoi ? À quoi sert le rêve ? Et le sommeil paradoxal ? C'est là que la connaissance arrive pour l'heure à ses limites, se heurte au mystère : " La fonction de ce troisième état du cerveau qu'est le rêve demeure l'une des énigmes les plus irritantes de la biologie ", constate le Pr Luppi.

Au cours de leur congrès lyonnais, les spécialistes du monde entier ont donc échangé leurs hypothèses. " On a eu récemment l'intuition que le sommeil, et notamment le sommeil paradoxal, pouvaient être importants pour certains apprentissages de tâches complexes, avance le Pr Luppi. Pour ma part, je pense que d'une manière générale, nous retraitons, nous rejouons, la nuit, la multitude d'informations que nous avons reçues pendant la journée, afin de les trier et de les garder en mémoire. C'est peut-être pour cela que les nouveau-nés et les enfants ont des phases importantes de sommeil paradoxal. " Le fœtus, qui construit son système nerveux central dans le ventre de sa maman, en est d'ailleurs le champion!

Louis Jouvet avance que cette phase aurait pour rôle de " relayer la programmation génétique de l'individu ", d'entretenir " l'individuation psychologique ". Prudents, le Pr Luppi et son équipe travaillent pas à pas sur les réseaux de neurones responsables du sommeil paradoxal, afin de comprendre son fonctionnement et, concrètement, de traiter les troubles du sommeil. Ses expérimentations le ramènent toujours à la nécessité d'adaptation du cerveau aux événements de la vie : " Lorsque quelqu'un connaît un stress, quel qu'il soit, même simplement une nouveauté dans sa vie, explique-t-il, son sommeil paradoxal augmente. Son cerveau a besoin de traiter cette information pour l'intégrer. "

> Reflet de l'inconscient…
Et l'inconscient dans tout ça ? Les scientifiques ne semblent pas être de grands amis du Dr Freud, qui voyait dans les rêves le reflet de pensées refoulées. Le psychiatre J. Allan Hobson, directeur du Laboratoire de neurophysiologie de Boston, raconte ainsi que la psychanalyse " dut avoir recours à des théories psychologiques complexes et peu plausibles. Ainsi, le rêve bien connu de voler représentait symboliquement l'érection, tandis que gravir un escalier pouvait symboliser le motif rythmique de la copulation. À l'époque de leur publication, en 1900, de telles idées ont semblé absurdes à beaucoup de gens, mais il est stupéfiant de penser que les psychanalystes (notamment ceux de l'école française) continuent de prendre au sérieux des idées tout à fait tirées par les cheveux ". Louis Jouvet, à son tour, résume sèchement : " Plus personne ne porte caution à ces idées, qui n'ont plus que de valeur historique ! "

Plus ouvert, le Pr Luppi estime tout de même que la connaissance des rêves est utile à la psychanalyse : " Si une personne ne veut pas parler de ses problèmes, qu'elle les refoule, le psychanalyste peut lui faire raconter ses rêves. En effet, les faits et les pensées étant tellement cachés dans des scénarios et images étranges, que la personne ne se rend même pas compte qu'elle livre des clés. " Le Dr Jean-Michel Gaillard, psychiatre à Genève, avait déjà exprimé le fait que " l'utilisation du rêve dans le travail psychothérapeutique doit être revue à la lumière de développements plus récents ". Il estime notamment que," loin d'être un paravent à des désirs lubriques inavouables, le rêve véhicule une signification qui n'est pas davantage cachée que celle d'un discours à l'état de veille ". Rêves éveillés et pensées apporteraient des informations tout aussi valables et complémentaires, chacun avec son langage.

Mais encore une fois, dans quel but ? Le mystère reste entier…

Véronique Vigne-Lepage

(1) Le pôle lyonnais de recherche, reconnu internationalement, a créé un site Internet très complet sur le sommeil, les rêves et l'éveil.
Il comporte notamment un nombre impressionnant d'articles de scientifiques du monde entier : http://sommeil.univ-lyon1.fr.

 

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