
Avez-vous observé votre chat, lorsqu'il
dort ? Approchez-vous doucement et regardez ses paupières
: derrière ces rideaux de sommeil, on devine mille mouvements
oculaires, augurant d'une activité cérébrale
intense. Pourtant, rien n'est comparable à la mollesse
alanguie du félin abandonné aux songes. Sauf...
l'homme endormi. Voilà ce que constata un jour de 1954
le neurobiologiste lyonnais Louis Jouvet. Il a été
célébré à Lyon, par un congrès
scientifique international autour de ce qu'il nomma le "
sommeil paradoxal ".
Alors que ses prédécesseurs rapprochaient le sommeil
paradoxal de l'éveil, Louis Jouvet prouva qu'il est un
troisième état de vigilance, dissociable du sommeil
proprement dit. Si les mystiques hindous en avaient eu l'intuition
en opposant le sommeil sans rêve (Prajna) à l'éveil
intérieur du rêve (Taijasa), le Pr Jouvet a apporté
la démonstration scientifique de signes très spécifiques
à cet état et tout en contrastes : l'apparition
de mouvements oculaires rapides mais aussi une atonie musculaire
totale, une irrégularité de la respiration, des
variations brusques de la tension artérielle et une érection,
probablement purement végétative et non sexuelle.
" Il est très difficile d'être réveillé
pendant le sommeil paradoxal, comme lors des phases conventionnelles
les plus profondes, explique le Pr Pierre-Hervé Luppi,
directeur de l'équipe CNRS-Inserm (laboratoire 51-67) à
Lyon et organisateur du congrès lyonnais. Mais l'activité
neuronale y est très proche de l'éveil. " Le
rêveur, sourd et aveugle à tout stimuli extérieur,
reçoit des signaux internes qu'il traite comme s'ils étaient
extérieurs, donc réels.
> Des rêves
visuels et fantasmagoriques
Dans les années 80, le chercheur étasunien William
Dement a montré qu'une personne réveillée
pendant une période de sommeil paradoxal peut beaucoup
mieux raconter son rêve que si elle s'éveillait d'une
phase de sommeil dit " lent ". Pendant cette dernière,
les songes sont plutôt conceptuels et proches de la vie
quotidienne. A contrario, le rêve du sommeil paradoxal est
visuel, sensuel, fantasmagorique, incohérent, sans aucune
loi ni règle.
D'ailleurs, lorsque les scientifiques ont essayé
de bloquer, chez un chat, l'inhibition du groupe
de neurones provoquant l'atonie musculaire, le félin s'est
mis, dans son sommeil, à faire des sauts, des " mimes
" de chasse, souvent avec quelque agressivité. Les
spécialistes rapportent de même des cas de personnes
souffrant de certains troubles neurologiques qui ont eu des comportements
étranges et parfois violents, tel cet homme ayant agressé
sa femme en dormant
Un autre Étasunien, Stephen LaBerge, fondateur
du Centre de recherche sur le sommeil de l'université de
Stanford, a confirmé que le sommeil paradoxal est bien
le support neurobiologique des rêves, en prouvant que ce
n'est qu'à ce stade que sont vécues par certains
des expériences de rêve lucide. Si en 1867, le marquis
d'Hervey de Saint-Denys, auteur d'un ouvrage intitulé "
Les rêves et les moyens de les diriger " avait été
pris pour
un doux rêveur, Stephen LaBerge est aujourd'hui
reconnu par la communauté scientifique internationale.
> Un besoin apparemment
vital
Il a été observé que les périodes
de sommeil paradoxal, qui durent en moyenne 20 minutes, surviennent
chez l'homme toutes les 90 minutes
c'est-à-dire après
(et seulement après) une phase de sommeil profond. Le sommeil
serait donc le gardien du rêve
qui serait donc un
besoin très important pour l'homme. En effet, " lorsque
quelqu'un n'a pas dormi depuis longtemps, explique Pierre-Hervé
Luppi, on constate chez lui une augmentation de la durée
du sommeil paradoxal ". Louis Jouvet parle même du
" "remboursement" inévitable d'une "dette"".
Mais pourquoi ? À quoi sert le rêve ? Et le sommeil
paradoxal ? C'est là que la connaissance arrive pour l'heure
à ses limites, se heurte au mystère : " La
fonction de ce troisième état du cerveau qu'est
le rêve demeure l'une des énigmes les plus irritantes
de la biologie ", constate le Pr Luppi.
Au cours de leur congrès lyonnais, les
spécialistes du monde entier ont donc échangé
leurs hypothèses. " On a eu récemment l'intuition
que le sommeil, et notamment le sommeil paradoxal, pouvaient être
importants pour certains apprentissages de tâches complexes,
avance le Pr Luppi. Pour ma part, je pense que d'une manière
générale, nous retraitons, nous rejouons, la nuit,
la multitude d'informations que nous avons reçues pendant
la journée, afin de les trier et de les garder en mémoire.
C'est peut-être pour cela que les nouveau-nés et
les enfants ont des phases importantes de sommeil paradoxal. "
Le ftus, qui construit son système nerveux central
dans le ventre de sa maman, en est d'ailleurs le champion!
Louis Jouvet avance que cette phase aurait pour
rôle de " relayer la programmation génétique
de l'individu ", d'entretenir " l'individuation psychologique
". Prudents, le Pr Luppi et son équipe travaillent
pas à pas sur les réseaux de neurones responsables
du sommeil paradoxal, afin de comprendre son fonctionnement et,
concrètement, de traiter les troubles du sommeil. Ses expérimentations
le ramènent toujours à la nécessité
d'adaptation du cerveau aux événements de la vie
: " Lorsque quelqu'un connaît un stress, quel qu'il
soit, même simplement une nouveauté dans sa vie,
explique-t-il, son sommeil paradoxal augmente. Son cerveau a besoin
de traiter cette information pour l'intégrer. "
> Reflet de l'inconscient
Et l'inconscient dans tout ça ? Les scientifiques ne semblent
pas être de grands amis du Dr Freud, qui voyait dans les
rêves le reflet de pensées refoulées. Le psychiatre
J. Allan Hobson, directeur du Laboratoire de neurophysiologie
de Boston, raconte ainsi que la psychanalyse " dut avoir
recours à des théories psychologiques complexes
et peu plausibles. Ainsi, le rêve bien connu de voler représentait
symboliquement l'érection, tandis que gravir un escalier
pouvait symboliser le motif rythmique de la copulation. À
l'époque de leur publication, en 1900, de telles idées
ont semblé absurdes à beaucoup de gens, mais il
est stupéfiant de penser que les psychanalystes (notamment
ceux de l'école française) continuent de prendre
au sérieux des idées tout à fait tirées
par les cheveux ". Louis Jouvet, à son tour, résume
sèchement : " Plus personne ne porte caution à
ces idées, qui n'ont plus que de valeur historique ! "
Plus ouvert, le Pr Luppi estime tout de même
que la connaissance des rêves est utile à la psychanalyse
: " Si une personne ne veut pas parler de ses problèmes,
qu'elle les refoule, le psychanalyste peut lui faire raconter
ses rêves. En effet, les faits et les pensées étant
tellement cachés dans des scénarios et images étranges,
que la personne ne se rend même pas compte qu'elle livre
des clés. " Le Dr Jean-Michel Gaillard, psychiatre
à Genève, avait déjà exprimé
le fait que " l'utilisation du rêve dans le travail
psychothérapeutique doit être revue à la lumière
de développements plus récents ". Il estime
notamment que," loin d'être un paravent à des
désirs lubriques inavouables, le rêve véhicule
une signification qui n'est pas davantage cachée que celle
d'un discours à l'état de veille ". Rêves
éveillés et pensées apporteraient des informations
tout aussi valables et complémentaires, chacun avec son
langage.
Mais encore une fois, dans quel but ? Le mystère
reste entier
Véronique
Vigne-Lepage
(1) Le pôle
lyonnais de recherche, reconnu internationalement, a créé
un site Internet très complet sur le sommeil, les rêves
et l'éveil.
Il comporte notamment un nombre impressionnant d'articles de scientifiques
du monde entier : http://sommeil.univ-lyon1.fr.
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