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Le
23 janvier dernier, le Haut Conseil pour l'avenir de l'assurance-maladie
remettait son rapport au ministre de la Santé, Jean-François
Mattei. Ce dernier annonçait alors une concertation de
plusieurs mois préparant au projet de loi sur la Sécu,
examiné - sans doute - en juillet prochain par l'Assemblée
nationale.
S'agit-il d'une concertation en trompe-l'il, alors que tout
sera décidé par le ministère et l'Élysée,
soumis aux puissants lobbies pharmaceutiques et aux médecins-députés
omniprésents (ils sont quarante et un à l'Assemblée
nationale) ? La voix des usagers, présents lors des consultations
du ministre, mais trop peu nombreux, sera-t-elle entendue?
Si l'on ne retient que l'attitude de défaussement
du ministre pendant la canicule, la mise en cause de ses propres
services et notamment du directeur de la santé Lucien Abenhaim
puis, plus récemment, l'éviction sans explication
de Philippe Duneton, directeur de l'Agence française de
sécurité sanitaire des produits de santé
(Afssaps), on peut craindre le pire. Quelle vision de la santé
et des soins veut-il promouvoir? Osera-t-il s'attaquer aux problèmes
de fond ? Ou se contentera-t-il de colmater financièrement
les fissures d'un système qui finalement convient à
trop de bénéficiaires?
Nous jugerons sur les faits. Espérons d'heureuses surprises.
En tant que journal de " défense des consommateurs
de soins de santé ", nous avons des propositions.
Voici donc ce que lira Jean-François Mattei si d'aventure
il veut savoir ce que veulent les patients-impatients. Car nous
allons lui envoyer ces propositions - et les vôtres - et
nous vous ferons part de sa réponse.
> 11 milliards de déficit
Le déficit de la Sécu (assurance-maladie)
est estimé à 11 milliards d'euros pour 2004. Le
déficit cumulé 2003-2004 : 30 milliards
qu'on
va bien devoir rembourser d'une manière ou d'une autre.
Il n'a pas encore été décidé comment.
Chaque Français dépense en moyenne 2580 euros (17000
francs) par an pour sa santé, dont 2220 euros (14500 francs)
en soins médicaux. C'est beaucoup. D'autant que d'année
en année ces dépenses croissent.
Parmi celles-ci, ce sont les dépenses de médicaments
qui ont fait un bond spectaculaire. Depuis vingt-cinq ans, elles
ont augmenté de 900 % et constituent le deuxième
poste des dépenses de l'assurance-maladie : hôpital
(44,7 %), médicaments (26,7 %), honoraires (21 %), autres
(7,3 %)(1). Rappelons pour mémoire que chaque médecin
généraliste prescrit en moyenne, annuellement, la
bagatelle de 260 000 euros de médicaments (170 millions
des centimes de l'ancien temps !)
Or, qui fixe les prix des médicaments? L'une des
commissions de l'Afssaps, dont
précisément
Philippe Duneton vient d'être limogé
Mais personne
n'a entendu le ministre évoquer la nécessité
de peser sur les prix. Quant à la surveillance des prescriptions
des médecins, Mattei, à son arrivée au ministère,
leur a octroyé une large augmentation (passage de la consultation
à 20 euros). Il en attendait plus de raison dans leurs
prescriptions et leur recours aux génériques. Mais
les résultats ne sont pas au rendez-vous. Mattei "
soigne " ses médecins. Mais ces ingrats continuent
de n'en faire qu'à leur tête et ne supportent aucune
limite ou contrainte à leur liberté de prescription
!
Parlons des nouveaux médicaments, souvent vendus à
des prix exorbitants. Ainsi l'hôpital d'Angers qui annonce
dépenser 600 000 euros par an pour un seul médicament
contre le cancer. Sont-ils à la hauteur des attentes des
patients ?
La revue Prescrire, référence en matière
de nouveautés médicamenteuses, souligne chaque année
la rareté des vraies découvertes. L'Affaps, qui
décide de leur autorisation, ne demande même pas
d'études comparatives avec les anciennes molécules
! De surcroît ses experts ont souvent des liens avec l'industrie
pharmaceutique... Finalement, on est entre soi, on plonge de conserve
à pleins bras dans le trésor de la Sécu,
alimenté par les millions de cotisants, leur travail et
leurs revenus. Sans que ceux-ci puissent donner leur avis !
C'est donc la présence des patients, de
leurs représentants, qu'il faut imposer dans le choix des
médicaments qui seront objets de recherche, et dans l'évaluation
de leur coût.
Monsieur Le Ministre, quelle place comptez-vous octroyer aux patients
dans cette " démocratie sanitaire " chère
à votre prédécesseur ?
>Le coût de la recherche
Autre argument à propos des médicaments. Les labos
objectent que la recherche coûte cher. Or, selon Philippe
Pignarre (voir note 2 et son interview page 14), le célèbre
laboratoire GlaxoSmithKline entretient à lui seul un réseau
mondial de 40 000 visiteurs pour
16 000 chercheurs ! En
France, les laboratoires emploient 24 000 visiteurs médicaux.
Les Français sont les premiers consommateurs de médicaments
en Europe et particulièrement de psychotropes (contre l'anxiété,
etc.). Ces prescriptions massives sont dues à l'influence
des visiteurs médicaux et, pour les malades anxieux, au
manque de formation des praticiens en psychologie .
Enfin, soulignons au passage qu'on n'a pas d'argent pour rembourser
les médicaments et qu'on les dérembourse à
tout va, même l'homéopathie il y a peu. Mais on en
a trouvé pour vacciner 27 millions de Français contre
l'hépatite B, pratiquer plusieurs rappels, et soigner les
effets secondaires de ses milliers de victimes (sclérose
en plaques, myofasciites à macrophages, etc.). Et ça
continue ! Sans parler des autres vaccins que l'on multiplie.
Les hôpitaux
Nous n'avons pas la place d'analyser point
par point tous les secteurs sanitaires où il est possible
d'améliorer la rentabilité du système de
soins. Citons les évolutions nécessaires :
- Mieux coordonner les soins de ville et l'hôpital afin
de ne pas multiplier les actes déjà réalisés
(radios, analyses
). Et donner la parole au patient dans
la gestion de son dossier médical pour qu'il devienne un
acteur à part entière.
- Calculer et comparer les prix des interventions dans les hôpitaux.
La même opération, par exemple de l'appendice, a
un coût très différent d'un hôpital
à l'autre. Or, aujourd'hui, l'enveloppe globale attribuée
à chaque hôpital pour son fonctionnement se fait
en aveugle. Ne pourrait-on pas rationaliser (ce qui ne veut pas
dire rationner) les coûts ? Et octroyer l'argent public
en fonction des services réellement rendus par les services
publics (hôpitaux, etc.).
Côté médecins
- Obliger à passer par le généraliste
avant de consulter un spécialiste.
- Mieux répartir les médecins, pléthoriques
dans certains départements (130 pour 100 000 habitants
dans les Hautes-Alpes contre 66 pour 100 000 habitants en Seine-Saint-Denis).
On sait que plus ils sont nombreux et plus les dépenses
de soins augmentent. Alors que là où ils sont peu
présents, les maux qui ne sont pas soignés à
temps se transforment en maladies plus graves, plus longues, plus
coûteuses.
Informer
Aucune réforme de la Sécu
ne peut faire l'économie d'une réflexion de fond
sur les maladies, leur origine, leur gestion.
Un premier pas a été franchi, qui va dans le bon
sens : l'information du grand public et des médecins. Les
deux campagnes, l'une sur les antibiotiques, l'autre sur l'intérêt
de l'effort physique pour lutter contre l'obésité,
permettent d'induire les bons réflexes. Et entraînent
donc des économies.
Par ailleurs, de nombreuses études ont montré que
lorsque le patient était initié à
prendre en charge sa maladie, à mieux la gérer (notamment
dans les cas d'asthme, de diabète, etc.), ses recours aux
médecins diminuaient. Les économies donc passent
aussi par le partage des connaissances médicales, et la
responsabilisation des patients.
Le mal à sa source
Il faudrait oser dénoncer avec plus
de vigueur la cause des principales maladies : cardio-vasculaires,
cancéreuses, allergiques. Leur nombre croissant est dû
à l'environnement, au stress, à l'alimentation,
etc.
Ce sont donc des actions à la source qu'il faut mener.
Or, on le sait, l'industrie agroalimentaire - pour ne prendre
que cet exemple - , fait peu cas des quantités de sucre,
de graisse, de sel, d'additifs, de colorants, de conservateurs,
d'engrais, de pesticides, de rejets de lisiers
qui polluent
tout à la fois nos assiettes, nos sols, nos eaux et nos
cieux.
L'État recule devant son rôle d'arbitre. Un exemple,
un seul exemple : qu'un ministre décide de diminuer progressivement
les quantités de sel (Kouchner en 2002) et son successeur
(Mattei), quelques mois plus tard, cède au lobby agroalimentaire,
et repousse les lois programmant cette progressive diminution
du sel dans les plats et les aliments préparés (projet
de loi de santé publique d'octobre 2003).
Prendre en charge sa santé
Certains de nos lecteurs sont très
en colère : ils prennent soin de leur santé, ils
regardent à leur hygiène de vie
Ils ne fument
pas, ils boivent ce qui convient
Or, ils ne sont pas remboursés
de leurs soins alternatifs ! Ils paient donc quatre fois : la
Sécu, leur alimentation de qualité, leurs soins
et leur praticien
Et ils doivent payer pour ceux qui prennent
des risques de toutes sortes.
À ceux-là nous répondons que les objectifs
de solidarité - dans un monde qui en est souvent dépourvu
- sont une conquête pour tous. Que nos enfants ou nos parents
soient victimes d'accidents ou de graves maladies, nous trouvons
normal qu'ils soient soignés dans des conditions optimales,
quel qu'en soit le coût.
Néanmoins, ils n'ont pas entièrement tort. Il faut
responsabiliser chacun aux conséquences de ses choix. Et
procéder, dès l'école, à l'éducation
à la santé, comme le font les infirmières
scolaires, malheureusement trop peu nombreuses.
Les indispensables alternatives
La vision symptomatique de la santé,
qui tend à soigner les maux - les symptômes - sans
s'interroger sur leurs causes, et le découpage de l'être
humain qui multiplie spécialistes et spécialités,
conduisent à l'abus des prescriptions, des analyses et
des consultations. De plus, le mythe de la toute-puissance médicale
a comme conséquence de déposséder l'individu
de son savoir sur lui-même, sur son corps et ce qui lui
convient.
À l'opposé, une vision globale de la santé,
les notions de terrain, de prévention, le soin porté
à l'alimentation et l'hygiène de vie, permettent
de mettre le praticien à distance. Et de se prendre en
main. A-t-on d'ailleurs toujours et immédiatement besoin
d'un médecin, de surcroît d'un spécialiste
? En Allemagne, les conseillers de santé (les Heilpratiker:
des naturopathes) sont consultés à 30 % en première
instance
Ce n'est qu'ensuite que l'on recourra si besoin,
au médecin.
Par ailleurs, les médecines alternatives, qui soignent
à la fois les symptômes et les causes, proposent
des réponses de fond supérieures et plus économes
que la seule réponse médico-chimique de la plupart
des médecins.
L'idéologie du progrès
Mais cette approche ne va pas sans une réflexion
sur l'idéologie régnante. Celle qui concerne la
médecine et notre rapport à la santé.
La médecine est souvent présentée comme l'un
des fleurons du " progrès ", pouvant tout "
réparer ", sinon tout guérir. L'affirmation
selon laquelle nous avons le meilleur système de soins,
les miracles ou les prouesses proclamés de la science,
l'annonce réitérée de la découverte
d'un nouveau vaccin contre ceci ou cela, distillent au fil des
jours la croyance que la médecine finalement viendra à
bout de tout. Et que l'on peut se délester de sa responsabilité
en matière de santé. Il n'en est rien. Pour toutes
les maladies chroniques graves, la médecine est incapable
de nous faire retourner à un état antérieur
de santé. On est malade à vie. On doit prendre des
médicaments à vie.
C'est un autre regard, une autre attitude par rapport à
la santé que l'on doit induire. Changer de discours, ne
plus penser " réparation ", mais respect et conservation
de notre capital santé.
Au passage, cette idéologie de la toute-puissance a une
conséquence : les patients ne comprennent plus l'échec,
et font des procès !
On ne peut aborder ici en détail toutes les questions soulevées
par le sauvetage de l'assurance-maladie. À titre indicatif,
nous présentons, page 11, plusieurs propositions. Peut-être
en avez-vous d'autres ? N'hésitez pas à nous en
faire part. Nous publierons toutes celles qui permettraient à
notre système de santé d'être réellement
le meilleur du monde !
Pierre Dhombre
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