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J 'avais le sentiment d'être relié
au monde entier alors qu'en réalité j'étais
totalement isolé. " À 40 ans, Hugo, cadre dans
le marketing, a l'impression de s'être fait piéger.
Venu à Internet sur le tard, il y a trouvé un moyen
d'assouvir sa curiosité. " Lo rsque
j'ai découvert Internet, j'ai voulu en explorer les limites.
Je travaillais énormément et j'y lisais des résumés
qui me dispensaient de lire des tonnes de bouquins. " En
plus de ses heures de travail, en rentrant chez lui, il compile
des dossiers sur l'actualité économique. Une heure
ou deux, pour commencer. Puis il se prend d'intérêt
pour les forums de rencontres. " Je m'y suis fait beaucoup
d'amis. Ça m'évitait d'aller chercher à l'extérieur.
" Très vite, Hugo passe ses soirées et presque
tous ses week-ends à " surfer ". " À
la fin, j'allumais même l'ordinateur quand je me levais
la nuit. À un moment, on ne peut plus s'arrêter.
C'est comme si on vous donnait une Ferrari® mais qu'on vous
demandait de rouler à 60 kilomètres à l'heure.
" Anxiété, troubles du sommeil, difficultés
à se concentrer, absences répétées
au travail. Il a suffi de six mois, à raison de 35 heures
de " surf " hebdomadaires, pour qu'il devienne ce que
l'on appelle un " cyberdépendant ". Un drogué
d'Internet.
> 6 % des internautes
étasuniens accros
En 1995, le psychologue New-Yorkais Yvan Goldberg avance pour
la première fois le concept de " Internet addiction
disorder ", en français " trouble de la dépendance
à Internet ". Chaque année, depuis 1996, le
Dr Kimberly Young remet un rapport sur le sujet à l'APA
(American Psycological Association). Mais c'est une étude
datant de 1999 et relayée par la chaîne télévisée
ABC qui alerte l'opinion publique. Selon cette enquête,
réalisée auprès de 17 000 usagers du web,
6% des internautes étasuniens sont accros à Internet.
En France, la plupart des psychiatres remettent
en cause la valeur scientifique de cette étude. Pourtant,
certains addictologues ont vu arriver dans leur cabinet des cas
de cyberdépendance. C'est en soignant des toxicomanes lorsqu'il
était médecin à l'hôpital Georges Pompidou
(Paris XVe) que William Lowenstein est confronté pour la
première fois à cette nouvelle pathologie. "
J'avais un patient qui prenait de la cocaïne pour pouvoir
surfer pendant plus de 24 heures ", se souvient-il. Début
2003, ce spécialiste ouvre la clinique Montevideo à
Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine), un centre spécialisé
dans le traitement des addictions. Là encore, certains
des toxicomanes hospitalisés sont également accros
au web. Car il n'est pas rare que le drogué d'Internet
nourrisse d'autres dépendances. Mais le psychiatre suit
également une vingtaine de cyberdépendants en consultation.
Généralement des jeunes accros au jeu, amenés
par des parents inquiets. S'il ne nie pas les problèmes
relationnels engendrés par l'usage abusif d'Internet, le
psychiatre se veut rassurant : " Je n'ai jamais eu à
hospitaliser quelqu'un uniquement parce qu'il était dépendant
à Internet. En général les cas que je traite
en consultation ne sont pas très graves. "
Comme la plupart des toxicomanies sans drogue,
la dépendance au Net est plus facile à suivre et
à traiter que les addictions aux substances psychoactives.
" Un cyberdépendant de 10 ans n'aura jamais la gravité
d'un alcoolique de 5 ans, rappelle William Lowenstein. La toxicité
de l'ordinateur est évidemment moindre que celle de l'alcool
ou de la cocaïne. " Le traitement, consistant en un
mélange de thérapie basée sur la parole et
de thérapie comportementale (identification et modification
des mauvaises attitudes), suffit généralement à
régler le problème en quelques consultations. Et
sans prescription de médicaments. Comme pour toutes les
autres drogues, il s'agit alors de comprendre les raisons qui
poussent le cyberdépendant à allumer son ordinateur
pour calmer ses angoisses. En revanche, si ce comportement s'accompagne
de troubles psychiatriques plus sérieux, le traitement
devient plus long et plus compliqué.
> 150 000 Français seraient
concernés
À l'hôpital Marmottan (Paris XVIIe), le psychiatre
Dan Véléa suit chaque année une trentaine
de cyberdépendants. En majorité des adultes, adeptes
des sites pornographiques ou du " chat ". Certains patients,
consultant depuis plus de deux ans, présentent des conduites
addictives comparables à celles des joueurs pathologiques
ou des acheteurs compulsifs. Incapables de réfréner
le besoin impérieux de se connecter, ils mettent en péril
leur vie professionnelle et familiale. " Beaucoup de mes
patients sont envoyés par leurs femmes car elles se sentent
totalement délaissées ", remarque l'addictologue.
Le drogué d'Internet est donc loin
de se résumer au cliché trop souvent véhiculé
de l'adolescent scotché à son ordinateur. Mais,
qu'il soit jeune ou vieux, le cyberdépendant est avant
tout accro à ce qu'Internet peut lui offrir et non à
la machine. Adeptes des forums, maniaque de l'information ou du
jeu en réseau, son profil est particulièrement difficile
à établir. Aussi, tous les utilisateurs sont potentiellement
concernés par cette nouvelle pathologie. " Il n'y
a pas de prédisposition psychologique ou physiologique
à la cyberdépendance. De même qu'il n'y en
a pas à la dépendance aux substances psychoactives
", souligne Jacky Gautier, pédopsychiatre au centre
hospitalier de Montbert (Loire-Atlantique) et auteur de la première
enquête française sur le phénomène
de dépendance à Internet.
Les plus optimistes des spécialistes
français estiment que 1 % des internautes réguliers
sont plus ou moins atteints de cyberdépendance. Soit, approximativement
150 000 personnes. " Une prévalence comparable à
celle de la schizophrénie, remarque Jacky Gautier. Or,
c'est au traitement de cette pathologie que les psychiatres français
occupent le plus clair de leur temps. "Trop souvent caricaturée,
la cyberdépendance est rarement prise au sérieux.
Les structures d'accueil sont largement insuffisantes. Quant à
la prévention, elle est pour l'instant inexistante. "
L'acceptation sociale de la cyberdépendance est plus grande
que pour les autres drogues, déplore Dan Véléa.
Sûrement parce que l'usage d'Internet est valorisé
par notre société. " Un usage qui est même
encouragé. Bien décidé à réduire
la " fracture numérique ", le gouvernement a
lancé, le 20 octobre dernier, une campagne de promotion
dans laquelle Internet est " déclaré d'utilité
tout public ".
Les résultats partiels de l'étude
sur le phénomène de dépendance élaborée
par Jacky Gautier, montrent que les femmes ne représentent
qu'un tiers des cyberdépendants en France. Pour ce chercheur,
l'explication est logique car cette proportion correspond sensiblement
à la part des femmes dans la population des internautes
français.
>Jeohan Bonillo et
Guillaume Georges
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