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Alternative Santé, comprendre pour agir
 
JUILLET 2004

 

 

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Psychanalyste depuis près de trente ans, Didier Dumas, connu notamment pour ses travaux sur le transgénérationnel et sur la sexualité masculine, vient de publier Et si nous n'avions toujours rien compris à la sexualité ? (éd. Albin Michel).

La sexualité est langagière de A à Z

 

Alternative Santé : Et si nous n'avions toujours rien compris à la sexualité ? Ce titre n'est-il pas paradoxal, alors que depuis trente ans, on en parle de plus en plus dans les médias, on écrit des livres, ce n'est plus un sujet tabou ?

Didier Dumas : Depuis les années 70, dans les livres ou les magazines destinés aux parents, on leur explique que les enfants rêvent de tuer le parent du même sexe : c'est ce qu'on appelle l'œdipe. Or si un enfant rêve de la mort de ses parents, ce n'est pas parce qu'il veut les tuer, mais parce qu'il intègre la succession des générations. Les mêmes écrits apprennent aux mamans comment mettre le jeune enfant sur le pot. On leur dit : il va vous faire un cadeau, comme si les théories de la psychanalyse n'avaient pas bougé depuis un siècle. Or c'est avec le nourrisson que l'on peut parler de caca-cadeau. Pour un enfant de dix-huit mois ou deux ans qui commence à marcher, le cadeau qu'il fait à sa mère c'est d'être debout.
Comme je l'explique dans mon livre, la sexualité se construit à cet âge et c'est pour cela que je recommande aux parents d'en parler aux enfants dès trois ans : dire à une petite fille qu'elle a un vagin, un utérus et des ovaires et à un garçon qu'il a des testicules et un pénis, et que plus tard ils pourront donner la vie. Un enfant qui peut ainsi se représenter la sexualité peut, en retour se projeter dans l'avenir et être fier de son sexe.
À ma génération la sexualité nous tombait dessus comme la foudre, car on n'en avait jamais entendu parler. Aujourd'hui, bien que l'éducation sexuelle soit entrée dans les écoles, on continue à ne pas en parler beaucoup dans les familles. Cette attitude est d'autant plus dommageable dans la société de l'image dans laquelle nous sommes entrés. Deux ados sur trois ont pour première information sexuelle un film porno. Le décalage entre cette vision de la sexualité et l'absence de réponses à leurs questions génèrent une angoisse qui est, à mon avis, l'une des raisons importantes de l'augmentation des tentatives de suicide chez les adolescents, et cela dès 14 ans. C'est aussi l'une des causes du développement des violences sexuelles. Il n'y a qu'à écouter les jeunes. L'un d'eux me disait : " Question viande, avec les sciences nat' et le porno, on nous a tout montré, mais pour le reste, on nous a rien dit. "

Alternative Santé : Comment parler de sexualité avec les adolescents notamment ?

Didier Dumas : Je vois, par exemple, des pères qui s'inquiètent de savoir si leur fils a des relations sexuelles ou s'il n'en a pas. Mais un garçon de quinze ans ne peut que difficilement en parler : il n'a pas assez d'expérience et s'il en parle, c'est avec ses copains. Aux pères qui me demandent : " Que dire si mon fils veut me parler ? ", je recommande de lui raconter comment ils ont eux-mêmes assumé leur sexualité à son âge. Les jeunes sont désemparés si leurs parents ne leur disent pas un mot sur le fait qu'ils vont avoir à gérer une vie affective et sexuelle.
Françoise Dolto disait une chose très simple : si vous voulez bien faire l'amour, apprenez à vous parler. La sexualité humaine est langagière de A jusqu'à Z. Avant le XVIIIe siècle, les mots " sexe " et " sexualité " n'existaient pas, mais il y avait un vocabulaire très riche pour en parler. À partir de la fin du XVIIIe siècle, tout cela a été progressivement détruit. Il y a eu une espèce d'alliance entre la bourgeoisie puritaine, l'Église et les médecins pour condamner la sexualité. Lisez les écrits médicaux ou juridiques du XIXe siècle, vous ne trouverez que des métaphores pour éviter d'appeler un chat un chat et de parler de sexualité. C'est dans les dernières années du XIXe siècle que la médecine invente un vocabulaire qui dote l'homme d'un sexe et d'une sexualité, que l'on se met à parler d'hétérosexualité, de bisexualité, d'homosexualité, et de tout ce qui est, à l'époque, considéré comme des perversions.

Mais même ce vocabulaire d'origine médicale continue à faire peur. C'est pour cela que j'encourage la création de groupes de parole sur la sexualité. Dans ces groupes, on découvre qu'on peut utiliser ce vocabulaire sans problèmes et qu'apprendre à parler ainsi de la sexualité, c'est aussi réapprendre à la penser. Les participants à ces groupes comprennent vite que la sexualité, c'est le centre des énergies de l'être humain, mais qu'elle n'est pas toujours la même, qu'elle évolue au cours de la vie et qu'il n'y a pas deux manières identiques de la vivre.

Alternative Santé : L'un de vos thèmes de recherche est le transgénérationnel. Quel est le lien avec la sexualité ?

Didier Dumas : Françoise Dolto a montré que le plaisir sexuel s'enracine dans une mémoire qui se constitue chez le bébé dans les bras de sa mère. Elle a proposé une explication du fonctionnement de la psyché préverbale, la psyché du nourrisson et du jeune enfant. Elle parle de l'image inconsciente du corps et des images archaïques de communication qui la constituent. Ces images commencent à se former dès la vie fœtale, puis chez le nourrisson avec la mise en jeu des orifices du corps : les yeux, les narines, les oreilles, la bouche, l'anus. Dolto a eu une très grande audience médiatique, mais ces conceptions n'ont eu guère d'écho chez ses collègues. Pourtant, elles permettent de comprendre les mécanismes de la jouissance sexuelle.

Si l'on ne parle pas de sexualité à l'enfant, il construit la sienne en reproduisant les schémas inconscients de ses parents qui eux-mêmes ont en général reproduit ceux de leurs propres parents et grands-parents à une époque où le plaisir était condamné. À l'opposé, les taoïstes expliquent que la sexualité est préventive de toutes les maladies. Leur image du corps ressemble à celle que propose Françoise Dolto et ils attachent eux aussi une grande importance à la transmission intergénérationnelle. Nous avons sans doute beaucoup à apprendre de ces conceptions.

> Propos recueillis par Régis Pluchet

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