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Alternative
Santé : Et si nous n'avions
toujours rien compris à la sexualité ? Ce titre
n'est-il pas paradoxal, alors que depuis trente ans, on en parle
de plus en plus dans les médias, on écrit des livres,
ce n'est plus un sujet tabou ?
Didier Dumas :
Depuis les années 70, dans les livres ou les magazines
destinés aux parents, on leur explique que les enfants
rêvent de tuer le parent du même sexe : c'est ce qu'on
appelle l'dipe. Or si un enfant rêve de la mort de
ses parents, ce n'est pas parce qu'il veut les tuer, mais parce
qu'il intègre la succession des générations.
Les mêmes écrits apprennent aux mamans comment mettre
le jeune enfant sur le pot. On leur dit : il va vous faire un
cadeau, comme si les théories de la psychanalyse n'avaient
pas bougé depuis un siècle. Or c'est avec le nourrisson
que l'on peut parler de caca-cadeau. Pour un enfant de dix-huit
mois ou deux ans qui commence à marcher, le cadeau qu'il
fait à sa mère c'est d'être debout.
Comme je l'explique dans mon livre, la sexualité se construit
à cet âge et c'est pour cela que je recommande aux
parents d'en parler aux enfants dès trois ans : dire à
une petite fille qu'elle a un vagin, un utérus et des ovaires
et à un garçon qu'il a des testicules et un pénis,
et que plus tard ils pourront donner la vie. Un enfant qui peut
ainsi se représenter la sexualité peut, en retour
se projeter dans l'avenir et être fier de son sexe.
À ma génération la sexualité nous
tombait dessus comme la foudre, car on n'en avait jamais entendu
parler. Aujourd'hui, bien que l'éducation sexuelle soit
entrée dans les écoles, on continue à ne
pas en parler beaucoup dans les familles. Cette attitude est d'autant
plus dommageable dans la société de l'image dans
laquelle nous sommes entrés. Deux ados sur trois ont pour
première information sexuelle un film porno. Le décalage
entre cette vision de la sexualité et l'absence de réponses
à leurs questions génèrent une angoisse qui
est, à mon avis, l'une des raisons importantes de l'augmentation
des tentatives de suicide chez les adolescents, et cela dès
14 ans. C'est aussi l'une des causes du développement des
violences sexuelles. Il n'y a qu'à écouter les jeunes.
L'un d'eux me disait : " Question viande, avec les sciences
nat' et le porno, on nous a tout montré, mais pour le reste,
on nous a rien dit. "
Alternative Santé
: Comment parler de sexualité avec les adolescents
notamment ?
Didier Dumas :
Je vois, par exemple, des pères qui s'inquiètent
de savoir si leur fils a des relations sexuelles ou s'il n'en
a pas. Mais un garçon de quinze ans ne peut que difficilement
en parler : il n'a pas assez d'expérience et s'il en parle,
c'est avec ses copains. Aux pères qui me demandent : "
Que dire si mon fils veut me parler ? ", je recommande de
lui raconter comment ils ont eux-mêmes assumé leur
sexualité à son âge. Les jeunes sont désemparés
si leurs parents ne leur disent pas un mot sur le fait qu'ils
vont avoir à gérer une vie affective et sexuelle.
Françoise Dolto disait une chose très simple : si
vous voulez bien faire l'amour, apprenez à vous parler.
La sexualité humaine est langagière de A jusqu'à
Z. Avant le XVIIIe siècle, les mots " sexe "
et " sexualité " n'existaient pas, mais il y
avait un vocabulaire très riche pour en parler. À
partir de la fin du XVIIIe siècle, tout cela a été
progressivement détruit. Il y a eu une espèce d'alliance
entre la bourgeoisie puritaine, l'Église et les médecins
pour condamner la sexualité. Lisez les écrits médicaux
ou juridiques du XIXe siècle, vous ne trouverez que des
métaphores pour éviter d'appeler un chat un chat
et de parler de sexualité. C'est dans les dernières
années du XIXe siècle que la médecine invente
un vocabulaire qui dote l'homme d'un sexe et d'une sexualité,
que l'on se met à parler d'hétérosexualité,
de bisexualité, d'homosexualité, et de tout ce qui
est, à l'époque, considéré comme des
perversions.
Mais même ce vocabulaire d'origine médicale
continue à faire peur. C'est pour cela que j'encourage
la création de groupes de parole sur la sexualité.
Dans ces groupes, on découvre qu'on peut utiliser ce vocabulaire
sans problèmes et qu'apprendre à parler ainsi de
la sexualité, c'est aussi réapprendre à la
penser. Les participants à ces groupes comprennent vite
que la sexualité, c'est le centre des énergies de
l'être humain, mais qu'elle n'est pas toujours la même,
qu'elle évolue au cours de la vie et qu'il n'y a pas deux
manières identiques de la vivre.
Alternative Santé
: L'un de vos thèmes de recherche est le transgénérationnel.
Quel est le lien avec la sexualité ?
Didier Dumas :
Françoise Dolto a montré que le plaisir sexuel s'enracine
dans une mémoire qui se constitue chez le bébé
dans les bras de sa mère. Elle a proposé une explication
du fonctionnement de la psyché préverbale, la psyché
du nourrisson et du jeune enfant. Elle parle de l'image inconsciente
du corps et des images archaïques de communication qui la
constituent. Ces images commencent à se former dès
la vie ftale, puis chez le nourrisson avec la mise en jeu
des orifices du corps : les yeux, les narines, les oreilles, la
bouche, l'anus. Dolto a eu une très grande audience médiatique,
mais ces conceptions n'ont eu guère d'écho chez
ses collègues. Pourtant, elles permettent de comprendre
les mécanismes de la jouissance sexuelle.
Si l'on ne parle pas de sexualité à
l'enfant, il construit la sienne en reproduisant les schémas
inconscients de ses parents qui eux-mêmes ont en général
reproduit ceux de leurs propres parents et grands-parents à
une époque où le plaisir était condamné.
À l'opposé, les taoïstes expliquent que la
sexualité est préventive de toutes les maladies.
Leur image du corps ressemble à celle que propose Françoise
Dolto et ils attachent eux aussi une grande importance à
la transmission intergénérationnelle. Nous avons
sans doute beaucoup à apprendre de ces conceptions.
> Propos recueillis
par Régis Pluchet
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