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NOVEMBRE 2004

 

 

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Un ennemi: l'anémie

S'il désigne, dans le langage courant, un état de grande fatigue, le terme " anémie " recouvre une réalité bien plus complexe. Un syndrome à envisager au pluriel

 

En France, 4 pour cent des femmes de 15 à 50 ans sont anémiées(1) ; au sens étymologique, elles " manquent de sang ". Plus précisément, elles manquent de globules rouges (hématies) et/ou d'hémoglobine(2). Or ceux-ci transportent l'oxygène des poumons, où il est collecté, vers les autres organes. Moins de globules rouges, cela veut donc dire moins d'oxygène dans l'organisme, qui fonctionne alors en " sous régime ". Conséquences : fatigue(3), essoufflement à l'effort, pâleur anormale du visage, de la paume des mains et des muqueuses telles que la conjonctive...

La femme est plus sujette à l'anémie dans la mesure où elle connaît des pertes de sang régulières d'origine gynécologique (l'adolescente dans le cas de règles abondantes, par exemple ). De la même façon, le fœtus puise dans les réserves de la femme enceinte pour se développer (lire nos portraits pp. 20-21). Ces anémies dites " ferriprives " ou " par carence martiale " sont dues à un manque de fer. Ce minéral entre dans la composition de l'hémoglobine, que le corps doit fabriquer en permanence puisque les globules rouges ont une " durée de vie " limitée à quatre mois. Cette carence entraîne une chute de la production d'hémoglobine qui, elle-même, provoque une diminution du nombre d'hématies mises en circulation et/ou de leur teneur en hémoglobine. Ce type d'anémies est, de loin, le plus courant dans le monde en raison de problèmes de malnutrition. En France, il représente les trois quarts des anémies féminines de 15
à 50 ans(4).

" Il serait cependant faux d'associer systématiquement anémie et carence martiale ", indique Charles Dumontet, professeur d'hématologie à l'université Claude-Bernard (Lyon I), avant de préciser : " L'anémie constitue un syndrome, non une maladie, c'est-à-dire un ensemble de symptômes que l'on retrouve dans de nombreuses pathologies, et notamment en cas de manque de fer. "
Mais elle peut être expliquée par plus de deux cents causes différentes, qui ajoutent souvent d'autres symptômes à ceux caractéristiques du syndrome anémique ! En voici quelques-unes citées dans L'Anémie(5), ouvrage écrit par cet hématologiste, également praticien hospitalier aux Hospices Civils de Lyon.
Outre les saignements gynécologiques physiologiques, toute hémorragie est susceptible d'entraîner à la longue une carence martiale : pertes de sang gynécologiques anormales chez la femme (fibrome utérin par exemple), problèmes digestifs chez les deux sexes (ulcère gastro-duodénal, colites, cancers du tube digestif, hémorroïdes…). Un saignement ponctuel abondant aura souvent les mêmes effets. Dans certaines maladies , comme l'hémophilie, les agents de la coagulation, chargés de stopper une hémorragie, sont défectueux. Les saignements internes et externes, plus fréquents et plus longs, risquent, en l'absence de traitement adapté, de provoquer une anémie.

L'anémie est souvent inflammatoire. Les infections et inflammations, surtout lorsqu'elles sont chroniques ou à répétition (bronchites, polyarthrite rhumatoïde...), provoquent un type d'anémie habituellement moins sévère : ces pathologies " bloquent " le fer dans les réserves et empêchent son utilisation pour la production d'hémoglobine.

L'anémie se révèle parfois " pernicieuse ", chez les patients atteints de la maladie de Biermer. Cette pathologie auto-immune (les défenses immunitaires se retournent contre leur propre organisme) touche notamment 2 % des femmes de plus de 60 ans. Elle se manifeste par une atrophie de l'estomac qui empêche l'assimilation de la vitamine B12, essentielle à la production de globules rouges. Sans gravité à partir du moment où elle est dépistée, cette anémie se retrouve également chez des personnes ayant un régime alimentaire carencé (végétariens) ou chez d'autres pour lesquelles l'absorption de cette vitamine se fait difficilement (à cause de médicaments, d'opérations digestives…). En l'absence de traitements adaptés, elle peut s'accompagner au bout de plusieurs années de neuropathies sensitives (sensations mêlées de douleur et d'insensibilité de certains membres), de problèmes d'insomnie, d'irritabilité, voire d'un début de dépression…
Autre variante, l'anémie hémolytique trouve son origine dans une destruction excessive (supérieure au 1 % détruit normalement chaque jour) de globules rouges (hémolyse). Celle-ci peut être déclenchée par l'exposition à des produits toxiques et entre autres : le plomb, certains pesticides, la radioactivité à forte dose (y compris dans certains traitements médicaux). De nombreuses pathologies héréditaires sont également à l'origine d'hémolyses chroniques. Il en est ainsi pour deux maladies génétiques parmi les plus fréquentes en France : la thalassémie (250 à 350 malades) et la drépanocytose (5 à 6000 malades) homozygotes (dont le gène défectueux a été transmis par les deux parents). Dans le premier cas, le patient fabrique en quantité insuffisante certaines formes d'hémoglobine. Dans le second, ses cellules produisent une hémoglobine anormale. Ces deux maladies touchent essentiellement les populations originaires d'Afrique sub-saharienne et des Antilles.

Un dysfonctionnement de la moelle osseuse (aplasie médullaire, myélodysplasie…) ou la présence de cellules anormales dans la moelle (leucémies et autres types de cancers du sang) sont susceptibles d'entraîner une anémie car ils ont des répercussions sur la fabrication de toutes les cellules sanguines. La gravité de ces affections est très variable.
Enfin, le syndrome anémique risque d'apparaître chez les personnes alcooliques chroniques souffrant de maladies qui ont une influence sur la moelle (manque d'hormones, dysfonctionnement d'organes majeurs comme les reins)…

Face à cette diversité de causes, le diagnostic est loin d'être évident. Le Pr Dumontet met d'ailleurs ses confrères en garde contre les prescriptions de fer qu'il voit se multiplier à tort et à travers : " Donner du fer à un patient sans avoir vérifié au préalable que la carence martiale était bien à l'origine de l'anémie constatée ne sert à rien. " Il insiste : " Une cure de fer chez une personne qui n'en manque pas est potentiellement dangereuse. " L'excès de fer dans l'organisme est, en effet, à l'origine d'une maladie relativement sérieuse, l'hémochromatose.

> Nathalie Vergeron

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