Alternative
Santé : Pouvez-vous nous donner une définition de
la peur ?
Christophe André : La peur est l'émotion du danger.
Il est normal et souhaitable de l'éprouver à certains
moments : cela nous permet de déceler les menaces et de
bien réagir (par de la prudence). Il y a problème
lorsqu'il y a dérèglement. Je compare les phobies
avec les allergies. Nos peurs normales peuvent être comparées
à un système immunitaire de détection. Et
nos peurs phobiques ressemblent à des allergies avec ce
que l'on appelle des " réponses anaphylactiques "
: ces flambées de peur sont aussi explosives et inadaptées
qu'une poussée d'allergie. Les phobiques ne sont pas plus
responsables de leur phobie qu'un asthmatique ne l'est de son
asthme.
Alternative Santé : Avons-nous
vraiment besoin d'avoir peur ?
Christophe André : Elle nous sert à repérer
très vite d'éventuels dangers. Par exemple, quand
on marche en montagne, il est préférable d'avoir
un peu peur du vide
La peur normale augmente notre vigilance
et notre capacité à faire face.
Elle devient problématique si elle fait souffrir ou nous
fait réagir contre nos intérêts (rester figé
face à un vrai danger ou prendre la fuite face à
un danger imaginaire).
Alternative Santé
: Quelle différence faites-vous entre la peur, l'anxiété
et l'angoisse ?
Christophe André : La peur est une émotion fondamentale
qui s'accompagne de fuite. Elle est animale.
L'anxiété est une émotion dérivée
de la peur. L'homme est capable de beaucoup d'anticipation : par
exemple il est le seul animal à penser à sa mort
à l'avance. Cette capacité d'anticipation s'applique
à la peur.
L'angoisse est une peur sans objet. La personne n'a pas conscience
de ce qui l'effraie. Quand elle est trop intense une panique brutale
peut survenir.
Alternative Santé : Qu'est-ce
qui nous prédispose à développer des troubles
anxieux ?
Christophe André : Il y a un mélange d'inné
et d'acquis. Certaines personnes sont plus réactives. Notre
environnement peut nous rendre plus ou moins sensibles. Par exemple
si, enfant, nos parents étaient sur-protecteurs, nous n'avons
pas pu apprendre à réguler notre peur. Des événements
traumatisants (agressions, accidents, maladies
) peuvent
faire également apparaître des comportements phobiques.
Alternative Santé
: Les femmes sont-elles plus sujettes à l'anxiété
?
Christophe André : Les phobies touchent deux fois plus
les femmes que les hommes. Cela s'explique par un savant mélange
de facteur éducatif et culturel. À cela s'ajoute
la biologie liée à l'évolution. Les hommes
ont de tout temps réfréné leur peur, d'où
des organisations cérébrales différentes
d'un sexe à l'autre. Les petites filles décodent
mieux les émotions des adultes que les garçons.
De plus, les parents tolèrent mieux les peurs chez les
unes que chez les autres. Tous ces phénomènes expliquent
la plus grande réceptivité des femmes aux peurs.
Alternative Santé : À quel
moment peut-on déclarer que la peur devient pathologique
?
Christophe André : Une peur est pathologique lorsque l'on
n'arrive plus à faire face à la situation redoutée.
La peur se déclenche trop souvent pour des seuils de dangerosité
trop bas. La personne est alors victime de fausses alertes fréquentes,
comme un animal traqué qui sursaute et prend la fuite au
moindre bruit ou mouvements de feuilles. Elle se transforme en
panique. L'alarme de peur n'est pas modulée. C'est pourquoi
beaucoup de patients phobiques souffrent du phénomène
appelé " la peur d'avoir peur ".
Alternative Santé : Quels moyens
avons-nous pour y faire face ?
Christophe André : Il est primordial de comprendre ses
mécanismes pour apprendre à la vaincre. Il faut
savoir que malgré une peur intense et ce, même accompagnée
d'une attaque de panique, personne n'est jamais mort de peur (crise
cardiaque
), ou n'en est devenu fou. Ces craintes sont fréquentes
chez les personnes enclines à de grandes crises d'angoisse.
Il est donc impératif de les rassurer. Il ne faut pas non
plus avoir honte de sa peur.
Enfin, il faut apprendre à la réguler.
Pour se débarrasser de ses phobies, une psychothérapie
est nécessaire avec parfois la prise de médicaments.
Récemment, les thérapies comportementales et cognitives
(TCC) sont apparues comme les plus efficaces et les plus rapides
pour les traiter. Elles reposent sur une démarche de confrontation
avec sa peur en appliquant certaines règles. Il faut s'auto-injecter
des doses de peur contrôlables sans fuir la situation. On
met ainsi en place de nouveaux réflexes et automatismes,
comme un musicien faisant ses gammes, en jouant avec son cerveau
émotionnel.
Alternative Santé : Que se passe-t-il
dans notre cerveau lorsque la peur survient ?
Christophe André : Pas mal de nos souffrances, mais aussi
les bonnes choses qui nous arrivent, sont dues au fonctionnement
cérébral de nos synapses qui font communiquer entre
eux nos neurones. Certaines de nos souffrances, grandes peurs
ou phobies viennent d'un mauvais fonctionnement des synapses et
on peut apprendre à modifier ce que l'on appelle "l'architecture
synaptique", c'est-à-dire que les exercices réalisés
en psychothérapie vont modifier notre fonctionnement cérébral.
La zone que l'on appelle l'amygdale cérébrale est
le centre d'alarme. En principe, elle fonctionne très bien,
mais parfois, elle se dérègle et se déclenche
à tort, lançant de fausses alarmes : la personne
se sent en danger, même s'il n'y a rien d'effrayant et qu'elle
le sait.
On s'est rendu compte avec les techniques modernes d'imagerie
cérébrale (comme le Pet-Scan ou l'IRM-f) qu'après
une thérapie comportementale et cognitive réussie,
l'amygdale cérébrale reprend son fonctionnement
normal.
Alternative Santé : Peut-on guérir de ses peurs
?
Christophe André : Le but est de les contrôler. De
toute façon, la peur sera toujours là et heureusement
! Une hygiène de vie devra être maintenue, en raison
du tempérament hyperémotif de la plupart des personnes
phobiques : un bon sommeil, de l'exercice physique, l'arrêt
ou la diminution des excitants, sont autant de facteurs qui permettront
de ne plus être empoisonné par ses peurs. De plus,
un travail de maintenance de ses acquis est à effectuer,
car les grandes peurs ne demandent qu'à revenir. Par exemple,
un ancien phobique des chiens se devra de se confronter régulièrement
à eux en les caressant, en s'en occupant, etc. C'est comme
un exercice physique régulier à pratiquer pour
se maintenir en bonne forme.
Propos recueillis par Sophie Madoun
en quelques lignes
Christophe André
Médecin psychiatre à l'hôpital Sainte-Anne,
à Paris, il est l'auteur de nombreux ouvrages : L'Estime
de soi, La Force des émotions, Comment gérer les
personnalités difficiles (avec François Lelord)
; La Peur des autres (avec Patrick Légeron).
Son dernier livre, Psychologie de la peur est publié aux
éditions Odile Jacob (21,90 e).
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