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Porter un regard positif sur la
dépendance, reconnaître les gratifications que les
proches peuvent en tirer, savoir apprécier le renouvellement
des relations qu'elle induit
C'est ce que nous propose Pierre
Charazac, psychiatre des hôpitaux, spécialiste de
la vieillesse.

Alternative Santé
: A quels signes reconnaissez-vous l'entrée d'une personne
dans la dépendance ?
Dr Pierre Charazac : Comme vous le savez, les services médicaux
et sociaux évaluent la dépendance grâce à
des échelles qui reposent sur des critères tirés
du quotidien, que personne ne peut ignorer ou contester. Mais
il est beaucoup plus difficile de saisir le moment où elle
s'installe ou s'accroît, car nul ne songe à soumettre
son conjoint ou son parent à une telle évaluation.
En outre, sans le vouloir ni même en être conscient,
l'entourage tend à s'adapter à la dépendance
qui s'installe inévitablement à l'entrée
dans l'âge et le grand-âge.
La dépendance résulte d'un ajustement entre la personne
et son entourage et c'est à ses " accidents "
qu'il faut être attentif, c'est-à-dire aux événements
physiques ou psychiques qui vont bouleverser cet équilibre.
Quand la famille dit d'un parent qu'il est devenu dépendant
après une chute, une maladie ou une hospitalisation, cela
n'est pas tout à fait exact. Cela préexistait mais
un événement est survenu qui a rendu la perte d'autonomie
plus évidente ou plus difficile à vivre. Par conséquent,
je pense qu'il vaut mieux réserver aux professionnels le
répertoire en quelque sorte " officiel " des
signes de dépendance et inciter plutôt l'entourage
à être attentif aux moments pouvant représenter
un tournant dans l'existence d'une personne, tels que la disparition
du conjoint ou, je le répète, un retour à
domicile après une hospitalisation.
Alternative Santé
: Y a-t-il des personnes qui peuvent nous aider à y voir
clair ?
Dr Pierre Charazac : Compte tenu de ce qui précède,
c'est le médecin de famille ou l'intervenant à domicile
qui sont les mieux placés pour juger de l'évolution
d'une personne. Mais votre question m'amène à dire
un mot sur ce qui peut empêcher quelqu'un de voir clairement
la dépendance dans laquelle se trouve son conjoint ou son
parent. Cette saisie ou cette perception suppose de la part de
l'entourage une forme particulière de compréhension
qu'on appelle l'identification. Elle consiste, comme on dit, à
se mettre à la place de l'autre, à imaginer ce que
l'on serait si l'on avait tel handicap ou telle plainte. Et il
arrive que l'on fasse tout pour éviter une pareille écoute
de l'autre et de soi.
Alternative Santé
: Peut-on remonter la pente ?
Dr Pierre Charazac : Tout est question de pente ! Lorsqu'on fait
une course en montagne, il y a des accidents de terrain qu'il
vaut mieux éviter parce qu'on n'est pas certain de sortir
indemne d'une chute dans un tel passage. Et il y a la pente que
l'on est bien forcé de respecter si l'on veut arriver en
bas en assez bon état. Cette pente-là, c'est la
perte progressive des moyens et des possibilités qui caractérise
la vieillesse et qui s'accompagne peu ou prou d'une dépendance.
Par contre, il existe des accidents de parcours pouvant précipiter
la situation : par exemple un accident vasculaire cérébral,
le choc d'une anesthésie
générale, la mort d'une personne proche
Il
est possible de remonter ces pentes-là, mais il ne faut
pas que ces issues favorables masquent la trajectoire d'ensemble
de l'existence.
Alternative Santé
: La dépendance ne fait-elle vivre que des expériences
négatives ?
Dr Pierre Charazac : Certainement pas. Ce peut être aussi
l'occasion d'une révélation pour celui qui la vit
et celui qui l'assume. On y entre souvent par une crise qui remet
en cause l'idée que l'on se faisait de soi et de son parent.
C'est aussi vrai du conjoint, dans le cadre d'un couple où
l'un devient dépendant de l'autre ou lorsque la maladie
inverse la relation qui était vécue jusqu'ici. Cela
peut permettre de voir autrement le lien qui l'unissait à
l'autre. Le plus connu de ces changements est celui qui survient
dans la relation parent-enfant, où la tendresse et la complémentarité
prennent la place de la passion et de la
rivalité qui pouvait exister. Il y a des enfants qui ont
refusé durant toute leur vie une certaine image de leur
père ou de leur mère et qui ont besoin de cette
expérience pour l'accepter.
Alternative Santé
: Comment, pour les enfants, prendre en charge leur parent âgé
sans se sacrifier ?
Dr Pierre Charazac : Par définition, le sacrifice écarte
quelque chose, tente magiquement de le supprimer aux yeux du parent
et de celui qui prétend se sacrifier dans son rôle
d'aidant. " J'ai sacrifié ma vie de famille pour m'occuper
de mon père ou de ma mère ", entend-on dire
souvent. Mais sait-on ce qui se cache derrière cette formule
? Le désir de posséder le parent pour soi tout seul,
la volonté d'assurer son emprise sur lui, la déception
d'une vie de couple que rachèterait l'idéalisation
de l'amour du parent, etc.
La plupart des aidants n'ont pas besoin de conseils pour conduire
cette prise en charge. Ils y parviennent fort bien avec un minimum
de capacité d'identification au parent et de confiance
en leurs moyens. Après tout, leurs parents n'ont-ils pas
su eux-mêmes jadis pourvoir à leur dépendance
d'enfant, sans avoir pour cela besoin de leçons ?
Alternative Santé
: Nous changeons de statut, nos parents ne deviennent-ils pas
un fardeau ?
Dr Pierre Charazac : Je vois plutôt ce changement comme
un enrichissement de la relation et de ses protagonistes. Heureusement
que nous ne gardons pas tout au long de notre existence une image
de nos parents donnée ou plutôt construite une fois
pour toutes ! C'est vrai également de nos parents qui ont
besoin de cette évolution pour changer l'image qu'ils se
font de nous et, à travers nous, de leurs propres parents.
Car c'est ainsi que je vois l'enjeu du changement de statut dont
vous parlez et qu'on désigne parfois du nom de " renversement
de l'ordre des générations " : les enfants,
dit-on, deviennent les parents de leurs parents et les parents,
les enfants de leurs enfants. Je me permets de vous renvoyer ici
à certains développements du livre que je publie
le mois prochain (1).
C'est également ainsi que je comprends la notion de fardeau.
Il n'y a pas de " fardeau de l'aidant " sans une satisfaction
du même aidant, sous la forme d'un plaisir ou d'un bénéfice
plus proche de la sublimation. Il y a certes des moments où
le déplaisir l'emporte, mais si l'on considère la
dépendance dans la durée, il faut bien admettre
que, heureusement, l'aidant et l'aidé en tirent des satisfactions
qui peuvent être d'ordres très diverses.
Alternative Santé
: Quand faut-il décider son parent à entrer en maison
de retraite ?
Dr Pierre Charazac : Vous posez une question difficile qui justifierait
à elle seule un autre dossier car, en dépit des
textes officiels et des critères d'admission des établissements,
cette question reste gouvernée par le facteur humain, c'est-à-dire
par l'histoire de chacun. L'idéal est que cette décision
soit prise par l'intéressé en fonction du sentiment
de sécurité ou d'insécurité qu'il
éprouve à rester chez lui. Mais, là encore,
opère un certain ajustement entre la personne et son entourage
car quelqu'un peut souffrir de ce sentiment d'insécurité
intérieure et ne pas se sentir capable de prendre seul
une telle décision. Voilà encore un exemple de cette
dépendance qui échappe aux critères classiques
des activités quotidiennes, du type " fait ou ne fait
pas ", parce que la capacité de l'intéressé
à prendre cette décision dépend aussi de
la qualité de sa relation avec l'entourage.
propos recueillis par Pierre Dhombre
*Responsable d'un département de gérontopsychiatrie
au Centre Hospitalier de Saint-Jean de Dieu de Lyon, et psychanalyste
membre de la Société Psychanalytique de Paris. (1)Comprendre
la crise de la vieillesse, aux Editions Dunod, collection Psychothérapies.
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