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"Les fruits et légumes peuvent pallier les défauts des produits
du secteur agroalimentaire"

Entretien avec Christian Rémésy Nutritionniste

 

Alternative Santé : En quoi une consommation suffisamment élevée en légumes et en fruits permet-elle de pallier les inconvénients de l'offre alimentaire actuelle ?

Christian Rémésy : Lorsque l'homme était peu sédentaire, dans une situation où il devait accomplir des tâches manuelles considérables, ses besoins énergétiques étaient très élevés. Il devait consommer beaucoup de pain et d'autres féculents pour " tenir le coup ", le rôle des fruits et légumes pouvait paraître secondaire.
Maintenant nous sommes devenus sédentaires, notre consommation de féculents divers a chuté, mais elle a été largement remplacée par d'autres aliments énergétiques, non seulement une plus grande diversité de produits animaux mais aussi une multitude de produits transformés, riches en ingrédients purifiés ou en sucres et graisses cachés.
Pour réduire la densité énergétique de notre alimentation, pour disposer d'une alimentation abondante et légère qui favorise la satiété, il n'y a pas d'autres possibilités que de consommer beaucoup de fruits et légumes (de 0,7 à 1 kg par jour, tous produits confondus). Cela permet de compenser les défauts de notre alimentation de base, souvent bien appauvrie en micronutriments. N'oublions pas non plus que les fruits et légumes sont une source extraordinaire de facteurs de protection de par la diversité de leurs origines botaniques.

A. S. : On n'a plus le temps de faire le marché, ni de cuisiner. Les légumes se conservent mal. On voit plutôt les légumes comme " accompagnement " de la viande. Comment faire pour changer cela et inverser les pratiques actuelles ?

Christian Rémésy : N'exagérons pas trop cette situation, qui pourrait d'ailleurs s'améliorer à l'avenir ! Par contre, il y a, à l'évidence, une offre alimentaire déséquilibrée au profit de toutes sortes de produits transformés. Cette offre exerce une concurrence déloyale vis-à-vis des fruits et légumes, non seulement en terme de prix, mais aussi en terme d'efforts de marketing, voire de place occupée dans les linéaires des supermarchés. Pour modifier cela, il faudrait changer le contenu des circuits alimentaires dans lesquels on devrait retrouver un meilleur équilibre entre les produits transformés et les aliments naturels.

A. S. : Vous parlez dans votre livre de " nutrition préventive", ce qui signifie que les aliments nous aident à préserver notre santé. En quoi fruits et légumes le font-ils mieux que la viande ?

Christian Rémésy : L'objet de la nutrition préventive est de faciliter le fonctionnement de l'organisme par un apport approprié de nutriments et de micronutriments, or le défaut de notre chaîne alimentaire est de nous fournir des apports énergétiques sans un environnement suffisant en micronutriments. Les fruits et légumes, peu caloriques, peuvent pallier partiellement les défauts de composition des produits du secteur agroalimentaire. Il ne s'agit pas d'opposer viandes et fruits et légumes, qui sont des aliments complémentaires et qu'il convient de toujours bien associer. Par contre, il faut réserver une large place dans l'assiette aux légumes et une part plus modeste aux produits animaux. Ces derniers ne pourront jamais remplacer les produits végétaux pour la fourniture d'antioxydants et d'une grande diversité de facteurs de protection.

A. S. : Vous accusez l'agroalimentaire de jouer avec le feu : on raffine trop, on purifie trop les produits végétaux… 30 à 50 % des aliments sont artificiellement appauvris en micronutriments. Les protéines animales ont été survalorisées. Comment pouvons-nous inverser ce processus ?

Christian Rémésy : Difficilement sans doute, c'est pourquoi il faudra s'attaquer à ce problème par tous les fronts possibles : l'information et la prise de conscience des consommateurs, une volonté mieux affichée des pouvoirs publics de développer une politique alimentaire en accord avec des objectifs de santé publique, la fixation de règles nouvelles aux secteurs agricoles et agroalimentaires. On peut penser également que la peur de voir se développer une épidémie d'obésité ou d'autres pathologies dégénératives finira par provoquer un sursaut salutaire.

A. S. : En quoi les fibres des végétaux jouent-elles un rôle capital ? Et comment, comme vous le suggérez, " renforcer la qualité nutritionnelle des végétaux " ?

Christian Rémésy
: Tous les produits végétaux naturels contiennent des fibres et je ne pense pas qu'il y ait un problème sur leur qualité. Par contre l'addition de certains glucides assimilés à des fibres (par exemple des fructo-oligosaccharides) dans les aliments par le secteur agroalimentaire reproduit fort mal les effets des structures fibreuses des produits végétaux naturels. Pour bien fonctionner, le gros intestin a besoin d'un apport complexe de ces fibres mais aussi des micronutriments qui leur sont associés, donc il nous faut consommer une diversité suffisante de fruits et légumes et des autres produits végétaux pour l'entretien de la flore intestinale et la protection de la paroi du côlon.

A. S. : Pour bien fonctionner, notre organisme a toujours besoin d'un apport optimal de minéraux, de vitamines, de micronutriments divers… Mais n'est-ce pas ce que fait aujourd'hui l'agroalimentaire qui nous propose des supplémentations à tout va (en vitamines, etc.), voire des compléments spécifiques pour pallier les carences de l'alimentation… ?

Christian Rémésy : La situation est bien paradoxale, d'un côté, on appauvrit les aliments en micronutriments par le fractionnement alimentaire et l'utilisation intensive d'ingrédients purifiés, de l'autre, la consommation des produits végétaux naturels est trop limitée, et enfin, on cherche à complémenter les aliments en divers composés… Cette approche est fort critiquable et résulte d'un manque de recul des professionnels de l'alimentation.

A. S. : Les plantes nous offrent des micronutriments issus du métabolisme secondaire de la plante et spécifique à chaque espèce, dites-vous. En quoi est-ce meilleur pour notre organisme ?

Christian Rémésy : Nous avons un statut d'omnivore, de chasseur-cueilleur et nous avons été habitués à bénéficier d'une grande diversité de produits végétaux et donc des facteurs de protection qui sont spécifiques d'une plante donnée. C'est l'inverse d'une approche pharmacologique médicamenteuse ciblée sur l'impact d'une molécule. Avec les micronutriments d'origine végétale, la protection est multifactorielle et physiologique.

A. S. : Vous dites que moins on dépense pour s'alimenter, plus on le fait pour se soigner.

Christian Rémésy : Grosso modo, il s'agit bien de cela, de notre capacité à anticiper, à prévenir les processus pathologiques par une alimentation saine et protectrice…

A. S. : Quel est le rôle de la famille et de l'affection dans l'apprentissage d'une nourriture saine ?

Christian Rémésy: C'est d'abord au niveau familial que tout se transmet, que s'élabore un savoir bien se nourrir et qu'est vécue la dimension conviviale de l'alimentation, que des bases
solides ou fragiles sont acquises.

propos recueillis par Pierre Dhombre

Que mangerons-nous demain ?
C'est le titre du dernier livre(1) de Christian Rémésy.
Directeur de recherche à l'Inra (Institut national de recherches agronomiques), il a consacré sa carrière au développement de la nutrition préventive. Il a exploré et vulgarisé l'effet santé des fruits et légumes. Il organise les Universités d'été de Nutrition de Clermont-Ferrand.

(1) Que mangerons-nous demain ? éd. Odile Jacob, 302 pages, 22,90 e
(en vente au journal, voir page 48).

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