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Réglementation de la bio: la dérive de l’Europe
Un projet de règlement européen sur l’agriculture biologique suscite de nombreuses réactions. Explications.

 

Ne nous y trompons pas, si Danone envisage de commercialiser prochainement des yaourts biovéritablement bio, ce n’est pas par philanthropie mais  pour répondre à une demande du public. Cette volonté d’ouverture d’un grand de l’agroalimentaire souligne l’essor d’un secteur jusque-là considéré comme une simple niche par les experts du marketing. Prenant acte de cette évolution, et pour harmoniser l’ensemble des législations des pays communautaires concernant la bio, la Commission européenne a proposé en décembre 2005 une révision de la réglementation de la filière.
Chargé de mission à Nature et Progrès (1), Guy Kastler analyse pour nous cette proposition européenne qui sera l’objet de nombreuses discussions dès la rentrée 2006.

Alternative Santé : Quel est votre principal grief contre ce projet ?
• Guy Kastler : Il dénature les fondements mêmes de l’agriculture biologique. Celle-ci est basée sur une obligation de moyens (pas d’utilisation de substances autres que naturelles, com-me le purin d’ortie pour stimuler les défenses naturelles des plantes, le neem ou le pyrètre à titre d’insecticides (2), la rotation des cultures pour permettre le renouvellement des sols, etc.), moyens qui sont, à ce jour, l’objet des contrôles auxquels la filière bio est soumise. Or, le nouveau règlement voudrait y substituer une obligation de résultats, en introduisant la surveillance d’un certain nombre de « points à risques », par exemple la présence de substances indésirables. Mais nous ne vivons pas dans une bulle ! Aussi, il arrive que nos produits soient contaminés par un épandage d’insecticide, qui n’est pas de notre fait, et dont nous refusons d’endosser la responsabilité comme le prévoit le nouveau projet de réglementation. Par ailleurs cette façon de contrôler notre activité aurait pour conséquence, en multipliant les analyses, d’occasionner un surcoût insupportable aux petits producteurs, car ces derniers ont souvent des productions diversifiées. Cela va finalement favoriser les monocultures des gros exploitants, avec une perte de biodiversité et une uniformisation des produits et des goûts.

A. S. : Vous dénoncez également le « paquet hygiène » auquel le bio devrait se soumettre, de quoi s’agit-il ?
• Guy Kastler : Il existe un règlement de sécurité sanitaire (UE 178/2002), datant de 2002, qui considère comme dangereuse la présence dans un produit alimentaire du moindre microbe ou champignon. Au nom de cette hygiène, il y a négation de la richesse, par exemple, des flores microbiennes qui font la qualité gustative des fromages au lait cru et d’autres fabrications artisanales du terroir. C’est une déclaration de guerre à tous ces produits « vivants », qui contiennent naturellement des micro- organismes. Et ce même « paquet hygiène » justifie, quand cela est nécessaire, le recours aux  traitements chimiques.  …

A. S. : Ce recours est effectivement prévu dans le projet européen, mais seulement quand il n’existe pas de substances naturelles disponibles sur le marché. N’y a-t-il pas, là, une réalité objective ?
• Guy Kastler : Il faut bien comprendre le sens de ce qui est écrit : « disponible sur
le marché » signifie ayant une autorisation de commercialisation, autrement dit de mise sur le marché (AMM). Mais parmi les substances que nous utilisons en bio, beaucoup ne disposent pas d’AMM. C’est le cas du purin d’ortie, des huiles essentielles, du neem… Si les solutions naturelles sont nombreuses, bien peu sont « disponibles  sur le marché », au sens du règlement européen. Associée au « paquet hygiène », cette disposition autorise les traitements chimiques, voire les rend obligatoires pour respecter les normes sanitaires. Il y a là une dérive, pour nous, inacceptable, car c’est la porte ouverte à tous les abus et la fin d’une exigence de rigueur et de qualité. L’ouverture de l’Europe aux pays de l’Est n’est pas étrangère à la rédaction de ce nouveau règlement. Dans la mesure où ils maîtrisent encore mal la lutte « biologique » (3) contre les germes et organismes pathogènes, le Conseil de l’Europe vise à assouplir, pour eux, les règles de fonctionnement donnant droit au label « bio ». Nous ne sommes pas d’accord.

A. S. : En ce qui concerne les OGM, vous êtes également très  critique. Pourtant le projet stipule que leur usage  reste interdit en agriculture biologique. En quoi, sur ce thème, vous opposez-vous à ce texte ?
• Guy Kastler : Il admet que des produits soient certifiés bio, alors qu’ils contiennent jusqu’à 0,9 % d’OGM. Nous, nous refusons toute contamination, quel qu’en soit le seuil. À charge pour les États  d’assurer cette non-contamination, comme le prévoit la Directive CE 2001/18.

A. S. : Selon vous, que va-t-il désormais se passer ?
• Guy Kastler : Les députés européens, grâce au travail de Marie-Hélène Aubert (député Verte), ont fait évoluer le texte dans le bon sens. Il doit désormais être voté au Parlement, puis au Conseil de l’Europe. Sans doute pas avant la fin de cette année.  Mais devant l’opposition et les inquiétudes de nombreux acteurs de la filière bio, il est possible qu’il soit encore considérablement modifié.

A. S. : Que souhaiteriez-vous ?
• Guy Kastler : Que ce projet soit purement et simplement abandonné. Et qu’on s’oriente, comme le désiraient les acteurs de la filière, vers une simple révision du règlement de 1992. Cela permettrait, sans toucher aux fondements de la bio,  d’harmoniser les législations européennes, ainsi que l’inscription dans le champ de la réglementation de nouveaux produits : le vin, l’aquaculture, la restauration, les textiles, les cosmétiques… qui en étaient, jusqu’alors, exclus.

A. S. : Pensez-vous que les consommateurs puissent faire pression, et de quelle façon ?
• Guy Kastler : Il existe différentes formes d’action. L’interpellation de son député de circonscription et de région européenne en est une. L’acte d’achat (sur les marchés bio ou par les Amap (4) qui proposent des paniers de produits bio)… favorise également le contact entre producteurs et consommateurs. Cela peut également consister à s’impliquer, avec Nature et Progrès, dans le bio associatif, solidaire et de proximité.

A. S. : Comment voyez-vous l’avenir ?
• Guy Kastler : A nous d’imaginer les solutions permettant d’intégrer les nouveaux producteurs des pays de l’Est, sans altérer l’esprit du bio ni perdre la confiance des consommateurs. Déjà, dans les pays du Sud, des systèmes participatifs dont nous pourrions nous inspirer garantissent le maintien de petites structures bio malgré l’ouverture de ces pays sur le marché mondial. L’agriculture biologique se doit d’être inventive pour continuer d’évoluer, sans cesser de promouvoir la santé de l’homme et de la terre. •
          

Propos recueillis par Cécile Baudet

(1) Rassemblant des producteurs et des consommateurs, l’Association Nature et Progrès, a été à l’origine de la création, en 1970, du premier cahier des charges biologique au monde. Elle continue de se mobiliser pour placer la bio au cœur d’un projet de société vraiment durable, incluant des paramètres sociaux et humains.  Elle a également créé le salon Marjolaine. Elle édite une revue trimestrielle, dont le n° 58 (juin, juillet, août 2006) s’interroge sur « Quel avenir pour la bio dans une société sous contrôle ?» Nature et Progrès, 68, bd Gambetta, 30700 Uzès. Tél. : 04 66 03 23 40.

(2) Le neem est un insecticide provenant des graines d’un arbre du même nom du sous-continent indien ; le pyrèthre est issu du chrysanthème de Dalmatie ou de Perse.

(3) Il s’agit de pratiques qui favorisent les défenses naturelles des plantes et des animaux, sur le même principe que l’utilisation d’insectes auxiliaires, comme les coccinelles contre les pucerons…

(4) Voir « Le dessus du panier », Alternative Santé n° 329, p. 28, janvier 2006.

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