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C'est
un aphrodisiaque naturel. Il est gratuit comme l'air que l'on
respire, à l'heure où le Viagra rapporte un billion
de dollars par an aux laboratoires Pfizer (Chiffre cité
dans les médias anglosaxons et francophones). Avec
nos cinq sens, notre imagination reste le plus puissant des aphrodisiaques.
Le
corps, les sens et l'imagination
" Ce n'est pas le corps d'un homme qui le
rend désirable ", écrit l'antillaise Jamaica
Kincaid (Autobiographie de ma mère, J. Kincaid, 1997,
éd. Albin Michel.). C'est par exemple tout ce qu'elle
imagine à partir de ce qu'elle sait de lui. " C'est
ce que ce corps pourra me faire ressentir lorsqu'il me touchera,
c'est là qu'est le frisson : penser à ce que son
corps me fera éprouver
" Cette part imaginée
peut jouer un rôle central dans l'intensité du désir.
C'est pourquoi le meilleur amant, la meilleure maîtresse
ne l'est, dit-on, ni pas sa beauté, ni par sa technique.
L'imaginaire érotique n'est jamais loin
de l'amour et de la passion. Chacun de nous possède donc
une sorte de carte du désir qui lui est propre. Nous réagissons
plus à certaines choses qu'à d'autres. "L'imaginaire
est pour beaucoup l'essence de l'érotisme, explique Willy
Pasini, fondateur de la Fédération européenne
de sexologie et enseignant de psychiatrie et de psychologie à
l'université de Genève. Pour d'autres, les sensations
physiques et le corps passent au premier plan. Parmi les femmes
et les hommes qui réagissent davantage à partir
des sens, l'excitation sexuelle peut partir du toucher ou de la
vue : ils seront sensibles à une caresse ou à une
silhouette. Quelques-uns diront d'une personne qu'elle a une voix
magnifique, ou bien a une odeur qui leur plaît. Pour d'autres,
au contraire, l'imagination reste le moteur de l'érotisme."
Ce sont alors, par exemple, des images, comme les seins d'une
femme, ou des situations, comme regarder une femme se masturber,
auxquels certains hommes seront plus sensibles.
De petites choses peuvent embraser notre imaginaire.
Il suffit d'"une idée jamais exprimée ou d'un
acte accompli en secret ", écrit l'Américaine
Sallie Tisdale dans un essai sur l'érotisme, le puritanisme
et le féminisme (Parlons cul - contre l'hypocrisie puritaine,
S. Tisdale, 1997, éd. Dagorno). Elle tente de déchiffrer
notamment ces fantasmes qui nous habitent sans que nous puissions
toujours parvenir à savoir d'où ils viennent et
pourquoi. Souvent issus d'instant fugitifs anciens, ils sont le
produit de l'imaginaire et des situations de l'enfance. "
Un parfum, écrit-elle encore, un bruit, le galbe d'une
jambe évoluent au fil du temps pour donner naissance à
une passion érotique pour la chevelure, le cuir ou les
escarpins vernis noirs. "
L'imaginaire érotique implique bien plus d'images et de
situations que les seuls stéréotypes de la pub et
de la pornographie. Il peut aider à se laisser aller et
à voyager mentalement, afin que l'acte sexuel ne se transforme
pas en une simple performance physique.
L'imaginaire sert le désir, selon Willy Pasini, lorsqu'il
joue un rôle de préliminaire, quand il fait naître
et alimente une certaine fantaisie dans des circonstances banales
de la vie. Vous pouvez faire appel à votre imagination
pour favoriser l'excitation. Elle peut être précieuse
quand le surmenage, la fatigue et le manque de temps minent l'intimité
du couple. L'imaginaire est alors une sorte d'aphrodisiaque naturel,
sans qu'il soit besoin de Viagra, ni même de plantes médicinales.
" Je ne vois pas passer nos soirées, explique Gilles,
informaticien et marié. Cela prend du temps de parler des
contrariétés du travail et des devoirs des enfants,
d'attraper au vol les actualités télévisées,
de faire la vaisselle, de donner quelques coups de téléphone
et de préparer ou ranger des dossiers
" Quand
le couple peut se retrouver enfin tranquille, il est onze heures
ou minuit. " C'est frustrant parce qu'à cette heure-là,
on est vanné, dit-il. Il nous arrive de nous caresser le
matin. Mais on s'arrête parce qu'il faut aller bosser. Il
m'arrive d'avoir envie d'elle dans la journée, ou bien
en rentrant le soir. Mais à minuit, plus rien ! La fatigue
l'emporte. "
Certains soirs, Gilles ou sa compagne décident de ne pas
laisser la fatigue l'emporter. " Chacun connaît maintenant
les petits secrets de l'autre
ce qui le fait réagir
Mieux vaut dès lors échanger un peu d'allusions
érotiques et de caresses que l'éternel reproche
fait à l'autre de ne pas avoir su finir sa journée
assez tôt. "
Quand
l'imaginaire choque
Il reste que notre imaginaire n'est pas toujours
simple à manier. " Fondamentalement, l'imagination
autorise ce que la bonne éducation interdit, observe Willy
Pasini. La vie à deux est fondée sur la permanence
de sentiments stabilisants et horizontaux - la confiance, l'estime,
la tendresse, la complicité, le respect de l'autre. "
(La Force du désir, de Willy Pasini, 1999, éd.
Odile Jacob) L'imaginaire érotique peut bousculer cela.
Il peut mettre en scène des rapports relevant davantage
de la domination et de la soumission, qui peuvent paraître
contraires à l'éthique quotidienne d'un couple.
C'est un domaine délicat. Il faut tout de même distinguer
la rêverie du passage à l'acte institué par
un individu comme un droit. Il reste à comprendre le sens
de ces fantasmes. " L'imaginaire a pour rôle, ici,
de permettre de retrouver cette dimension plus archaïque
qui, si elle était mise en uvre dans la réalité,
rendrait la vie à deux impossible. " Une part de notre
imaginaire érotique est en effet constituée d'impressions
souvent anciennes, de rêves diffus dont la symbolique et
le sens nous échappent de prime abord.
Dans L'Empire des femmes, Nancy Friday fait état de confidences
de femmes qui, cette fois, s'imaginent en séductrices ou
en dominatrices (L'Empire des femmes, N. Friday, 1993, éd.
Albin Michel.). Elles s'inventent des histoires où
elles séduisent leur chef de service, vivent des rapports
avec plusieurs hommes en même temps ou provoquent des érections
non désirées.
Peut-on
partager ses fantasmes ?
" Les fa ntasmes
doivent-ils ou non être racontés à l'autre
? se demande Willy Pasini. Là encore, il n'y pas de règle
fixe. " On dit que certaines idées érotiques
sont excitantes parce qu'elles sont secrètes : leur révélation
risquerait de faire disparaître leur effet. Nancy Friday
raconte que plusieurs de ses fantasmes érotiques ont perdu
leur pouvoir d'excitation depuis qu'elle les a couchés
dans ses livres.
" Certains sexologues conseillent de garder ses fantasmes
pour soi, explique Willy Pasini. Les partager peut s'effectuer
dans une ambiance qui n'a rien d'érotique. " Le conjoint
peut ne pas apprécier, par exemple, les intrusions, dans
le lit conjugal, d'inconnus n'ayant pas plus à voir avec
le réel qu'avec lui. " Une femme peut être gênée
d'apprendre que, pour la pénétrer, son partenaire
pense à une autre femme, dit Willy Pasini. Hier, j'ai rencontré
une femme qui pense à des femmes pendant les rapports avec
son mari. " C'est le mari, qui, dans ce cas, peut ne pas
apprécier.
À l'opposé, certains couples, comme Gilles et sa
compagne, parlent volontiers de leurs rêveries excitantes.
C'est une sorte de " cinéma en chambre " qu'ils
ne partagent qu'entre eux. Chaque couple fera donc à sa
façon. Les productions de l'imagination peuvent toutefois
susciter des difficultés
Repères
et limites
Lise et son époux, avec lequel elle s'entend
bien, sont mariés depuis douze ans. " Depuis quelque
temps, pendant nos rapports sexuels, confie-t-elle, nous nous
laissons aller à imaginer que nous avons entre nous, physiquement,
une amie. " Lise, dans son fantasme, demande à son
mari de faire voir à cette amie comment ils font l'amour.
Lui voudrait surtout caresser sa poitrine plantureuse. Lise
a même confié à cette amie la fascination
de son mari pour ses seins. "
Le fait qu'un couple ait des fantasmes communs
et qu'il trouve le temps et le lieu pour se les confier, cela
peut être un jeu privé attrayant ", remarque
Willy Pasini. Un couple peut gérer, comme fantasme, l'allusion
fugace à une tierce personne, qu'elle soit réelle,
imaginaire ou vue à la télé. Cela fera partie
d'un préliminaire érotique. Cela se complique quand
on en parle ouvertement hors de la relation de couple. Les protagonistes
concernés peuvent mal le vivre. " Il vaut donc mieux
ne pas en parler, même par allusion ".
Mariée depuis cinq ans avec un "
mari merveilleux ", mère de deux petites filles, une
autre femme confie à Willy Pasini qu'elle signe ses lettres
" L'amoureuse ". Pourtant, elle ne peut s'empêcher
de penser à d'autres hommes. Même s'ils ne "
l'intéressent pas " vraiment. " Parfois, je réussis
à m'exciter uniquement en imaginant que je fais l'amour
avec quelqu'un d'autre, le premier qui me passe par la tête,
dit-elle. Mais j'aime vraiment mon mari : la seule idée
de le trahir me met mal à l'aise. " Le fait de penser
à d'autres personnes, réelles ou imaginaires, pendant
qu'on fait l'amour, est un comportement courant, selon Willy Pasini.
Il reste toutefois préférable que le personnage
imaginaire, à un certain moment, disparaisse de la scène.
" Car si le fantasme persiste jusqu'à l'orgasme, conclut
le président de la Fédération européenne
de sexologie, cela signifie alors que quelque chose est en panne
dans le couple. "
Richard
Belfer
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