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Les clubs de judo, de karaté, de boxe anglaise, française, thaï ou américaine ne cessent de se développer et d’attirer non seulement les adolescents, mais les hommes et les femmes de tous âges et de tous milieux. Est-ce un signe d’un besoin de violence ou d’en découdre ? Est-ce l’envie d’agresser, de frapper, d’imposer sa force qui meut les adhérents à ces clubs qui fleurissent partout ? Paradoxalement, il semblerait que non. Même dans les banlieues difficiles, les éducateurs ne cessent de vanter les mérites des arts martiaux pour calmer les jeunes en mal de repères. Pas le moindre commentaire désobligeant aux arbitres même injustes d’une compétition de judo ou de lutte gréco-romaine. Les adeptes des sports de combats semblent plus pacifiques que les autres, une sortie de match de foot suffit pour s’en convaincre.
Tout se passe comme s’il y avait une sorte de quiétude, de douceur chez celui qui sait se battre, alors que l’individu peu sur de sa force aurait besoin de se rassurer en se mesurant aux autres. Les forts ne se battent pas, pourquoi le ferait-il ? Les faibles ne s’attaquent qu’à plus faible qu’eux, ils ne sont pas fous, pourquoi voudraient-il se prendre une raclée ?
Comprendre notre agressivité
Panne de courrant à New-York dans les années 80. La mégalopole symbole de la civilisation passe en quelques minutes d’une société disciplinée à l’extrême comme peuvent l’être les anglo-saxons à une guérilla urbaine : les feux de signalisation étant éteints, les voitures de police ne pouvaient plus circuler, les systèmes de sécurité des boutiques inopérants… il a fallu quelques minutes pour comprendre que la violence serait impunie. Résultat ? Agressions, viols, vol à l’étalage, dégradations en tous genres… jusqu’à la fin de la panne et le retour à la « civilisation ». La couche est mince qui sépare l’être civilisé du primate qui est en nous. Et ce ne sont pas les exactions serbes, toutsies ou nazies qui démontreront le contraire à grande échelle.
Nous sommes le bout d’une chaîne d’êtres humains qui ont eu quotidiennement à se servir de la force violente pour survivre. Les seigneurs du Moyen-Age appuyaient leur pouvoir démesuré sur la seule protection qu’ils offraient à leurs serfs. Il y a encore cinquante ans, les enseignants frappaient les élèves avec la caution des parents, et l’ambiance des commissariats n’étaient pas pour rassurer. Et qui dire des bizutages de fac de médecine et autres humiliations socialement acceptées, voire valorisantes ? Notre cortex est encore imbibé de ces impulsions violentes que l’éducation, la morale, la Loi, la culture de la Paix… ont du mal à éradiquer.
La vie en société est ainsi faite que nous ne subissons plus (sauf exceptions il est vrai pas très rares) d’agressions physiques. En revanche, ces agressions passent dans le domaine du symbolique. Un licenciement, une priorité refusée, une incivilité, un amour éconduit… sollicitent en nous les mêmes réceptacles de la violence physique et mettent en œuvre les mêmes réponses, vite inhibées par notre réflexion, notre volonté, notre morale. Mais le mal est fait, et il n’est pas rendu. Notre cerveau accuse le coup et ne le rend pas, contribuant ainsi à stocker agressivité non exprimée et à développer rancœur et sentiment d’impuissance. Autant d’énergies qui, si elle ne sont pas exhibées, se retourneront contre nous avec leur lot bien nommées « maladies de civilisation » : hypertension, ulcère, mal de dos, dépression…
Canaliser ou libérer ?
On aura compris l’intérêt de trouver un exutoire à cette violence contenue. Si l’on n’y prend pas garde, ce trop plein va s’extérioriser, suivant le milieu dans lequel on vit, par brûler des voitures, agresser des chauffeurs de bus, insulter les passants, racketter les plus faibles, hurler des noms d’oiseaux dans la sécurité de sa voiture, rouler vite, faire des procès à ses fournisseurs ou à son patron, éliminer un concurrent, séduire et quitter sans explications… l’imagination n’a pas de limites pour exprimer une colère qui ne s’assume pas.
C’est là que les arts martiaux montrent leur vertu : accepter cette agressivité et l’exprimer dans un cadre convenu et respectueux des autres et de soi. Deux grandes voies sont proposées : les pratiques qui libèrent et celle qui canalisent.
Celles qui libèrent l’agressivité sont les plus faciles d’accès. On met des gants et on frappe de toutes ses forces contre une personne protégée ou contre un sac. Ca fait un bien fou, on se sent vidé, en général très vite, après deux ou trois minutes, échauffement non compris. Les boxes anglaise, américaine, française, thaï, full-contact et autre taekwon do en font partie. L’avantage, on l’aura compris, c’est qu’on s’y amuse de suite et que l’action est réelle, avec une sensation de plénitude dans le geste qui va jusqu’au bout, sans appréhension puisque protégé dans des règles et par des équipements tels que les gants, le plastron ou le casque. La technique n’est pas très longue à acquérir pour une pratique courante. L’inconvénient, c’est que dès que l’on quitte le stade de débutant, on y prend de vrais coups, avec ce que cela comporte comme traumatisme pour les articulations, notamment de la mâchoire et le surtout pour le cerveau qui ne « guérit » jamais d’un KO. Les dégâts à long terme sur des boxeurs anglais ne font plus aucun doute aujourd’hui.
Celles qui canalisent l’agressivité sont en général associées au contrôle, c’est-à-dire qu’on y porte pas « vraiment » les coups. Le karaté en est le symbole, mais il n’est pas le seul art martial de cette lignée : l’aïkido, le kung-fu, le viet-vo-dao et autres ji-jutsu. L’avantage est qu’on le pratique toute sa vie sans traumatismes dus aux coups puisqu’ils ne sont pas portés. L’inconvénient, c’est justement qu’on y porte pas les coups. L’apprentissage avant satisfaction est donc beaucoup plus long parce que la technique y est prépondérante. Il n’aura échappé à personne que ce courrant est essentiellement asiatique, inspiré du zen et du taoïsme. Il propose de travailler sur soi, sur le contrôle de ses mouvements, sur la maîtrise de son souffle, sur la recherche de perfection du geste avant son efficacité, sur le respect de l’adversaire. Le but n’est pas de vaincre l’autre, mais de s’élever soi-même.
Deux seules exceptions à ce classement grossier : le judo et la lutte. Ces deux arts ancestraux, l’un asiatique, l’autre européen, supposent de ne pas porter de coups mais de maîtriser l’adversaire par des prises et des clés. Peu de blessures (quoique, dans une activité de combat…), une satisfaction rapide à la pratique, un « vrai combat » sans protections ni contrôle, mais dans un cadre de règles strictes prohibant les coups. Certains argumentent que sans coups, le combat n’est pas réaliste. Mais quand on sait que pratiquement toutes les bagarres de rues se terminent au sol, en corps à corps, sans possibilité de donner des coups, l’argument du réalisme fait long feu. Ces deux sports peuvent être pratiqués dés le plus jeune age sans contre indication majeure.
Ce panorama ne serait pas complet sans les sports de combat avec armes blanches que sont les escrimes : fleuret, épée et sabre coté européen, kendo coté japonais, tir à l’arc des deux cotés. Les aficionados leur trouvent une noblesse et une pureté de par leur coté symbolique mais réaliste. Réaliste parce qu’on porte réellement les attaques, édulcorées il est vrai par des protections et des armes dénaturées (sabres en bambou à la place des terribles katanas pour le kendo par exemple). Symbolique parce qu’aucun combattant ne s’imagine que son art puisse un jour lui servir pour se battre réellement : qui se balade avec un sabre sur lui de nos jours ? Petit avantage au kendo avec lequel la sensation de réalité est la plus nette et l’effet défoulant le plus évident.
Comment ne pas évoquer les « styles internes » asiatiques dont les célèbres Tai-chi et Chi-Gong ? Ils ne sont pas à considérer en fait comme des activités de combat. Ils s’en inspirent mais en surface seulement. Le grand mouvement zen parti de l’Inde ancestrale a traversé la Chine jusqu’au Japon pour influencer toutes les activités « nobles » : le l’art de la calligraphie à celui du bouquet jusqu’à l’art amoureux (et en passant par les arts martiaux), tout a été décliné en fonction de cette recherche d’équilibre, d’énergie interne, de cohérence par rapport au monde, d’harmonie… C’est pourquoi nous ne classerons pas ces pratiques en arts du combat, mais leur consacrerons un article ultérieur. Excluons également de notre panorama les cours de self défense et autre krav-maga uniquement axés sur l’idée d’obtenir le maximum d’efficacité lors d’un combat réel. Bien que ces activités ne soient pas blâmables en soi, leur aspect purement « utilitaire » ne leur donne pas le statut de loisir, objet de cette rubrique.
Quel que soit la voie choisie, s’engager dans une activité de combat permet de renouer avec ses instincts agressifs pour soit les laisser exploser, soit les canaliser, soit encore les développer. En effet, aussi néfaste que l’agressivité, l’inhibition n’est pas un meilleur compagnon de vie. Avoir peur physiquement des autres n’est pas très épanouissant. Que l’on ne s’y trompe pas, cette crainte souvent irrationnelle (il est peu probable d’avoir à vivre des agressions physiques dans la vie quotidienne) n’est pas seulement vécue par des adolescents, elle concerne également nombre d’adultes et pas seulement des femmes. Pratiquer un art martial répare vite et bien ce genre de phobies, sans pour autant transformer le sujet en agresseur.
Se sentir sur de soi physiquement (et non esthétiquement), c’est aussi une autre manière de se comporter dans la vie. Le courage physique construit le courage mental. En effet, après les débuts toujours euphoriques, l’apprenti combattant constatera bien vite qu’un combat se gagne presque autant avec la force mentale qu’avec la force physique, la force travaillée est plus efficace que la force brute. C’est même le cœur même des arts martiaux asiatiques, même si les occidentaux ne nient pas la chose. D’aucuns rappelleront à juste titre que c’est le point commun de tous les sports de compétition. Sauf que dans le cas des arts martiaux teintés de zen, battre l’autre n’est pas une fin en soi. Il s’agit plutôt de se battre soi-même « Le karaté n’est pas fait pour servir » disait son créateur.
La pratique des arts martiaux développe une double impression : externe avec un sentiment sinon d’invincibilité, du moins de maîtrise des comportements agressifs, tant physiques que psychologiques. Interne avec une impression de sérénité, de contrôle de son corps et de ses peurs. Le travail est à la fois individuel et en relation. Individuel dans la recherche du geste juste (force, vitesse, technique) des milliers de fois répétés, ce qui demande concentration et persévérance. En relation avec l’autre puisqu’il s’agit en combat de sentir l’autre, sa stratégie, son humeur, ce qui n’est possible qu’avec le respect qu’on lui accorde.
L’art du combat enseigne également nombre de notions fort utiles dans la vie de tous les jours. Ces savoir-être sont éprouvés par le corps et non pereceptibles par l’esprit, c’est l’intérêt de la pratique par opposition à ce qui pourrait s’enseigner en philosophie et qui resterait conceptuel.
Le bon moment. En combat, la contraction musculaire ralenti le geste et fige la posture. On apprend donc vite à se décontracter de manière vigilante, un état de tension basse, voire très basse qui peut être tenu très longtemps sans fatigue et qui permet d’être perméable aux informations et sensations venues de l’adversaire. En revanche, au moment précis de l’impact, le corps tout entier se contracte une fraction de seconde, concentrant ainsi toute l’énergie disponible pour vaincre. Ainsi, la force, par définition limitée, de chacun est exploitée à son maximum quand on en a besoin et laissée en paix le reste du temps.
La force de l’autre. Le mythe du combattant invincible repose sur le fait de savoir exploiter la force de l’autre pour la retourner contre lui. Plus il attaque fort, plus la contre attaque sera puissante. Il s’agit par exemple de saisir le bras qui frappe, de lui appliquer une clé qui fera d’autant plus mal que le bras est violent et arrive rapidement. Ce faisant, point n’est besoin de force propre puisqu’on utilise celle de l’autre. C’est ainsi que le petit faible peu battre le grand et fort. La technique s’oppose à la force brute, la réflexion est supérieure à l’action inconséquente. La condition ?
Ne jamais attaquer. Puisqu’il s’agit d’utiliser la force de celui qui agresse, on comprend que l’attaque est prohibée. Un combat entre deux pratiquants expérimentés est donc impossible puisque chacun d’eux est entraîné à attendre l’attaque de l’autre. Tels deux cow-boys de western l’un en face de l’autre. C’est celui qui ne supporte plus la tension (induite par le danger de voir l’autre dégainer) qui dégaine le premier par faiblesse mentale. Et qui de ce fait perd le combat, dépassé en vitesse et précision par celui qui a gardé son calme. L’attaque est donc toujours perdante et signe de faiblesse en arts martiaux (sauf en compétition sportive, qui n’est qu’un petit aspect de la pratique).
Le respect de l’autre. Symboliquement, dans le combat, l’objectif ultime est de tuer l’autre. Mais le fait de choisir un art martial suppose d’accepter de donner un cadre à cette lutte pour la vie. Accepter de ne pas laisser aller sa force brute, de respecter les codes du style pratiqué, de contraindre son corps pendant parfois des années à un entraînement rigoureux, comprendre que son adversaire en fait autant, d’étudier en détail son comportement, ne jamais attaquer et, dans certaines pratiques, se contraindre au contrôle des coups… ne peut se développer sans un profond respect de l’adversaire. Jamais deux combattants ne s’insultent, ni ne cherchent à s’intimider. Le salut est de rigueur avant et après chaque assaut. C’est une école du respect de soi et de l’autre.
A ces point forts spécifiques aux arts martiaux se rajoutent les avantages de la pratique d’un sport quel qu’il soit et d’une expérience de la compétition : le goût de l’effort, le sens de la réalité, la gestion de l’échec, le rapport aux autres…
Il ne s’agit donc pas, on l’aura compris, de laisser libre cours à son agressivité naturelle, mais de la canaliser ou de la laisser s’exprimer dans un cadre rigoureux. Ne pas accepter de regarder cette agressivité et tenter de la transformer en douceur est une voie qui en tient pas compte, pas assez compte, de notre nature animale, voire humaine primitive. On objectera que le propre de l’humain est justement de quitter cette nature brute. C’est bien le but recherché par les arts martiaux, mais en l’apprivoisant et non en l’ignorant.
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