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La réunion de rédaction prend fin, les trois personnes réunies autour de la table saluent la vingtaine de collaborateurs du journal qui échangent leur point de vue depuis une heure via une conférence téléphonique. Journalistes, photographes, secrétaires de rédaction, correctrices et maquettistes travaillent tous chez eux, ou dans des bureaux proches de leur lieu de vie, répartis dans toute la France. Ainsi, la direction à Aix-en Provence coordonne le travail virtuel d’employés bien réels. « Rassembler tout le monde au même endroit n’apporte rien à l’efficacité, bien au contraire, en travaillant chez soi, ou pas très loin du lieu de vie de son choix, on travaille mieux : pas d’embouteillages ni de problèmes de garderies, pas de déracinement à gérer, chacun se consacre pleinement à son activité professionnelle parce que chacun a les moyens de se consacrer pleinement également à sa vie personnelle » nous déclare notre rédacteur en chef.
La troisième vague
L’idée n’est pas neuve. Déjà dans les années 70, Alvin Toeffler défrayait la chronique du petit monde des consultants en entreprise avec son livre « Le Choc de Futur ». Il y décrivait l’avènement de l’économie de troisième vague, qui, bien qu’elle tarde à venir, se développe inexorablement. La première vague était l’artisanat, des hommes proches de leur métier, attentifs à la qualité et au travail bien fait, assurant une production qui leur permettait de vivre. La deuxième vague, c’est l’industrialisation, la concentration des moyens de production. Son efficacité brute est bien supérieure à celle de l’artisanat. Brute parce que les effets secondaire négatifs sont légion : baisse de la qualité de la production, de la qualité de vie des travailleurs, de l’implication dans le travail… mais augmentation de la rentabilité, de la sécurité sociale du travailleur, des volumes produits pour une qualité standard. Pas besoin d’être prix Nobel d’économie pour observer que la deuxième vague a submergé la première : la concentration du capital et des moyens de production a généré des entreprises de plus en plus grosses et de plus en plus efficaces. A tel point qu’il devient illusoire de s’y attaquer avec les moyens de l’artisanat.
fragiles méga-entreprises
Mais Toeffler démontre que ces méga-entreprises ne sont pas si solides que ça. En premier lieu, elles manquent de personnel motivé, adaptatif, créatif, souple, malin, engagé, avec un réel esprit d’équipe… qualités spécifiques à l’artisanat, au travailleur indépendant, aux petites structures, au petit entrepreneur. Les granges entreprises se sclérosent de l’intérieur avec des cadres qui pensent plus à préserver leur poste qu’à satisfaire le client, plus à leur ambition personnelle qu’au succès de l’équipe, plus à la tranquillité assurée par leur salaire qu’à prendre des risques. Mais l’artisan a également des faiblesses : il ne sait pas mobiliser assez de capital pour des investissements nécessaires à concurrencer les gros groupes, il développe un seul savoir-faire, qu’il maîtrise bien, mais un seul parce qu’il n’est pas de taille à en développer plusieurs, il est isolé et se bat seul… bref, il n’est pas compétitif et est condamné à mourir ou à être dominé par les gros.
La force des réseaux
C’est là que le concept de troisième vague prend tout son sens : l’avenir, selon l’auteur du « Choc de Futur » s’appuie sur des TPE spécialisées sur un savoir faire spécifique, mobiles, très performantes, adaptatives, qui savent prendre des risques… mais qui travaillent en réseau. C’est la notion de réseau d’individus ou de petites équipes qui fait la différence. Certains capitaines d’industrie l’ont bien compris qui divisent en petites parties autonomes les entreprises qui dépassent un certains nombre d’employés « Quand une filiale dépasse 200 personnes, j’en fais deux petites de 100 personnes » déclarait Jean-Noël BONGRAIN, le magnat du fromage à la coupe, juste après la sortie du livre. Les patrons des grands groupes croient si fort à cette troisième vague qu’ils tentent d’en récupérer les principes dans leurs empires concentrés. En pure perte. Rien ne remplace la « niaque » d’une personne ou d’un groupe de personnes qui se bat pour son projet, ses valeurs, son bébé. Mais il ne faut pas que cette fougue cache l’impérieuse nécessité de travailler en réseau, de faire appel à la compétence d’autres personnes ou petits groupes, eux aussi spécialisés et motivés… donc individualistes, d’où la nécessite de développer une culture de la coopération, de l’entraide, de la complémentarité et de la confiance. « C’est sûrement ce manque de culture de réseau qui ralentit le développement de cette troisième vague, nous déclare notre rédacteur en chef, nous avons nous aussi eu beaucoup de mal à mettre au point notre propre réseau. Nous avons parfois même dû combattre nos propres résistances, nos propres méfiances à ne pas faire appel à de grands groupes comme sous-traitants, plus rassurants à première analyse ».
Favoriser le travail à domicile
La magazine que vous tenez en main est un pur produit du modèle de la troisième vague : pas plus de 3 personnes sur le même site de travail et plus souvent possible, favoriser le travail à domicile. Ainsi, la bastide de 450 m2 d’Aix en Provence qui abrite le siége social de notre journal est également le domicile de notre directrice de la rédaction, Nathalie FONTAINE. Elle y élève ses quatre enfants, avec mari et grand-mére. Le bureau accueille une seule assistante chargée de la coordination de la vingtaine de collaborateurs et d’une dizaine de sous-traitants. La salle de réunion la semaine se métamorphose en home-cinéma et salle de jeu le week-end pour la bande de copains des enfants. Pas de déjeuner d’affaires au restaurant, la grand-mére se charge de proposer une cuisine saine aux convives dans la grande salle à manger provençale. L’été, les réunions se font sur la terrasse à l’hombre des grands arbres. Notre rédacteur en chef travaille chez lui également, comme sa secrétaire de rédaction, Guylaine Masini. « Nous ne franchissons presque jamais les 15 km qui séparent Marseille où j’habite et le bureau, tant notre système de travail téléphone et internet est au point » déclate-t-elle. Cette sérénité est partagée par les trois maquettistes qui ont trouvé plus confortable de prendre un bureau dans Aix pour travailler ensemble dans une ambiance conviviale. En effet, elles trouvaient que le travail à plein temps à la maison les privait de contact social et de convivialité, c’est pourquoi elles ont opté pour un bureau. « Sauf le mercredi, déclare Frédérique Blaize, la directrice artistique, je travaille chez moi pour pouvoir m’occuper de ma fille ».
L'inertie du paquebot
Les grandes entreprises, avec leur personnel pléthorique et leurs responsabilités diluées, ne savent pas s’adapter à un monde qui bouge vite. Une fois la grande entreprise lancée, telle un paquebot, rien ne peut lui résister, mais au moindre pépin, à la moindre modification de l’environnement, telle un paquebot, elle aura du mal à s’adapter. Les petites structures en revanche se transforment sans délais, avec souplesse et subtilité. Mais quand le monde change trop vite, et il faut accepter que ces petites structures ne soient plus du tout adaptées, en cas de rupture technologique ou de changement radical du comportement des consommateurs. La grosse structure, elle, a les moyens d’attendre, de faire de la recherche et du développement, elle n’a pas besoin d’être rentable de suite. Mais la force des entreprises de la troisième vague, c’est qu’elle peuvent s’arrêter du jour au lendemain, passer quelques mois ou quelques années à se former, et repartir vers de nouveaux défis. L’économie de troisième vague est donc un tissu maillé très fin de petites boites éphémères qui exploitent un savoir-faire très spécifique tant qu’il est adapté. Elles accumulent des richesses pendant la période faste, richesses qui leur permettent des périodes de recul, de formation et de remise en question. Ils leur manque de l’argent pour investir ? Quelle importance ! Des petits investisseurs feront métier de se regrouper pour prendre des participations financières dans de petites équipes… et ainsi de suite.
Un système plus efficace
« Nous ne sommes pas des philanthropes, recadre notre directrice de la publication, ce système d’organisation n’a pas été mis au point par bonté d’âme, mais parce qu’il est plus efficace : plus heureux, moins stressés nous sommes plus efficaces ». La difficulté de coordonner vie professionnelle et familiale est un tel facteur de contre-productivité dans les entreprises que certaines grosses boites payent des « concierges » pour, comme dans les grands hôtels, prendre en charge les problèmes de révision de voiture, de nounous ou de queue à faire à la poste pour permettre aux cadres de rester concentrés sur leur tache. Et ne parlons des milliers d’heures perdues dans les embouteillages. C’est évidemment l’avis de Gordana VUIJIC, notre correctrice qui évite ainsi plus de trois heures de transport par jour pour aller de Nîmes, son domicile, à Aix.
La petite structure ne pouvant (et ne voulant) pas tout savoir faire, elle a donc intérêt à se rapprocher d’autres petites entreprises (ou travailleurs indépendants) et réaliser ainsi un maillage, une coordination de savoir-faire qui n’ont pas besoin d’être contrôler par une super-structure comme les constructeurs automobiles -grands symboles de la deuxième vague- ne sont elles pas elles mêmes devenues des concepteurs-assembleurs ? Elles cherchent à imiter le modèle de troisième vague sans jamais réussir à l’égaler. Elles ont compris que les grandes usines étaient des machines à démotiver, aussi ont-elles adopter une organisation par petits centres de profits, mais elles n’ont pas lâcher le principal : leur volonté de contrôle et de pouvoir. Dans une économie de troisième vague, pas de gros bonnets omniprésents, pas de grands chefs, juste des gens (ou des petits groupes de gens) qui se mobilisent sur un projet, pour la durée de ce projet. Une petite boite performante peut donc participer à plusieurs projets, travailler sur de nombreux produits, mais toujours sur le même savoir-faire qui s’intégrer à des systèmes dont elle n’est toujours qu’une sous-partie. Celui qui contrôle le système général n’est qu’un coordinateur, il ne maîtrise aucun des savoir-faire, ou plutôt, son seul savoir-faire est la coordination, le code génétique, et c’est déjà un gros boulot.
Notre imprimerie fait partie d’un grand groupe, mais lui aussi est structuré en petites équipes autonomes : coordonné de Paris, l’imprimerie est à Lille et le routage à Nancy. Pas non plus de bureaux surchargés pour la gestion des abonnements sous traités à une petite centrale qui ne fait que cela. Notre directeur financier a choisi de travailler seul, mais pas à domicile, il quitte donc son domicile à pied pour aller rejoindre son bureau et son aide comptable d’où il gère plusieurs entreprises comme la nôtre, qui ne pourraient pas se payer une personne de ce niveau à plein temps. Et le pourraient-elles que cette personne n’aurait pas assez de travail faisant appel à ce niveau élevé de compétence. De plus cela nous permet de profiter de l’expérience acquise ailleurs, sur d’autres marchés. « Les incontournables rendez-vous à Paris sont gérés de façon à ce que je puisse emmener mes enfants à l’école le matin, prendre le TGV de 9h00 pour être à midi au centre de Paris, après quatre heures de rendez-vous, je repars à 16h20 et peux ainsi dîner avec ma famille. Total : quatre heures de rendez-vous et six heures de travail sur micro-ordinateur dans le train, sans être déranger par le téléphone ».
Notre système d’organisation a fait ses preuves avec trois magazines gérés, un congrès, des livres, des conférences… nous déclare Nathalie, dans nos autres activités comme le médical ou la formation, nous sommes leaders sur nos marchés. Petits marchés bien sûr, mais face à des mastodontes de la presse, du médical et de l’éducation… qui doivent compter avec nous ». L’économie de troisième vague ne s’est pas encore imposée, loin s’en faut, mais elle progresse, lentement mais sûrement. Parce qu’il n’est pas possible d’imaginer que l’argent pour l’argent, la productivité pour la productivité et la performance pour la performance soit le seul modèle pour notre avenir. Pas parce que ce système n’est pas efficace, il l’est, mais parce que ce système broient les hommes et que ceux-ci ne demandent qu’à s’épanouir intellectuellement, de développer émotionnellement, aimer les siens, respecter leur corps, vivre dans un monde harmonieux… La troisième vague se développera parce que les hommes ne voudront plus vivre dans les structures de deuxième vague. Mais ils ne les quitteront que quand elles auront montré leur efficacité. C’est ce que nous montrerons avec Vivre Autrement magazine si nous arrivons à convaincre les hommes et les femmes de bonne volonté de s’abonner en nombre.
Jean-François LANG
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