Vivre Autrement


 

 


 

TRAVAILLER AUTREMENT
Ambition : Ralentir
Par Pascal Steichen
La vie professionnelle est le terreau de toutes les ambitions, parfois des plus vertueuses, souvent des plus vaines. Est-on bien certain de faire la différence ?

Le surmenage professionnel, le burn-out, l’éloignement des autres, le stress, toutes ces détresses sont provoquées par l’ambition, l’envie d’aller plus haut. Mais l’ambition c’est aussi de grandes réalisations comme le combat de Nelson Mandela ou celui de l’abbé Pierre. Le manque d’ambition entraîne parfois la médiocrité, les difficultés professionnelles, quelquefois le chômage… mais l’absence d’ambition professionnelle c’est aussi le temps de se consacrer à sa famille, à sa vie spirituelle ou affective, à prendre soin des autres, de son esprit et de son corps… Comment faire le tri ?

Ralentir à petites doses

- En réduisant ses horaires
D’abord pour réfléchir. La vie pro-fessionnelle, quand on s’y investit, prend beaucoup de temps, d’énergie, de créativité. Autant en tout cas qui ne sera pas consacré à réfléchir sur soi : où vais-je ? Après quoi je cours vraiment ? Qu’est-ce que je veux vraiment dans la vie ? Pour beaucoup d’entre nous, s’arrêter de travailler est financièrement irréaliste. Il faut donc ralentir pour pouvoir se poser les bonnes questions. Christelle est chef de publicité dans une agence parisienne au rythme classique pour ce genre d’activité : réunions tardives, « charrettes » (retards compensés par des heures sup, en général le soir tard), clients sans horaire, stress… Elle a pourtant décidé de quitter le bureau tous les soirs à 17 h, ce qui est un exploit dans ce genre d’activité. Négociés avec son patron, ses nouveaux horaires lui ont permis de rentrer chez elle pour une heure et demie à passer seule, dans son appartement, avant l’arrivée de son mari qui passe chercher sa fille chez la nounou, pour ensuite passer une soirée en famille jusqu’à 20 h 30 et en couple ensuite. Une heure et demie de réflexion par jour, à lire, prendre un bain, regarder le plafond, une heure et demie volée à son boulot, à sa famille, une heure et demie pour soi, ça change tout. « Les trois premiers mois sont consacrés à faire ce qu’on pas eu le temps de faire avant, nous raconte-t-elle, à remettre les pendules à l’heure, à classer, ranger ses affaires personnelles, à écrire à ceux que l’on a délaissés… puis quelques semaines de vide. Ce n’est qu’après que l’on découvre les vrais bienfaits du retour sur soi. Les problèmes professionnels qui me semblaient une montagne avant sont relativisés. Je me sens plus profonde, plus forte, plus calme. »

- En maîtrisant son temps
Pour se déprogrammer. La vie professionnelle, comme tous les engagements, nous conditionne, détermine notre univers mental, nous incite à penser d’une certaine manière, souvent toujours la même. C’est ce dont on s’aperçoit en vacances. Après une semaine (au bas mot) de déconnexion, on se surprend à penser autrement, à laisser d’autres possibles entrer en nous… et c’est trop souvent le moment du départ. Stéphane est comptable dans un cabinet d’expertise. Toute la journée, des chiffres défilent, des bilans s’empilent, des tableaux croisés se modifient. Il a tendance à ne vivre que dans un univers rationnel où tout est compté, avec minutie. Alors, il décide de faire de même avec sa vie personnelle. Il prend des rendez-vous avec lui-même (un déjeuner par semaine seul), avec ses enfants (tous les mercredis à 16 h à la maison), avec son épouse (des dîners en tête à tête), il s’inscrit à un atelier d’écriture qu’il fréquente une fois par semaine. Finis les dossiers à ramener à la maison, il s’organise mieux, perds moins de temps aux conversations de couloirs et évite de fréquenter ses collègues dans sa vie privée. « En quelques mois, j’ai vu les choses autrement et j’ai compris que cette vie n’était pas pour moi. Aujourd’hui, je suis toujours comptable, mais dans une association culturelle, moins d’argent, mais tellement plus de satisfaction. »

- En adaptant ses horaires
Pour prendre le temps de vivre. Travailler prend du temps. Et ce temps, qu’elle qu’en soit la qualité, n’est pas investi ailleurs. Cet ailleurs est pour certains d’entre nous notre famille, ou notre corps, nos amis, la culture, le repos. Il faut dégager du temps pour s’intéresser à autre chose. Dans ce domaine, il n’y a pas de règles, un mi-temps est parfois envahissant, les 35 h peuvent nous prendre toute notre vie et parfois 10 h par jour n’entament pas notre capacité d’ouverture sur le monde.
Élisabeth est toiletteuse pour chiens, elle exerce avec plusieurs collègues dans la même boutique. « J’ai décidé, déclare-t-elle, de ne consacrer qu’une semaine sur deux à mon travail. Je travaille désormais le jeudi-vendredi-samedi et le lundi-mardi-mercredi. Puis rien du mercredi soir au jeudi matin de la semaine d’après. Ainsi, je dispose tous les sept jours de sept jours de vacances, et ce, toute l’année, congés “classiques” en plus ! »
Il a fallu qu’elle s’entende avec un collègue pour que celui-ci prenne des horaires complémentaires aux siens, avec l’autorisation de son patron qui se retrouve avec un personnel mieux dans sa tête et dans sa vie.

- En refusant une promotion
Pour éviter la surcharge. Pour obtenir une promotion, il faut souvent donner de soi, en faire un peu plus que demandé. Puis, une fois la promotion obtenue, il faut apprendre son nouveau métier et risquer de se découvrir à son premier niveau d’incompétence, ce qui prend d’autant plus d’énergie et de temps. Daniel est agent de maîtrise chez un fabricant de matériel médical. Il est en contact avec les ouvriers et les machines, il aime réaliser, toucher, monter…
On lui a proposé un poste de cadre dans la même usine, aux bureaux, pour superviser les approvisionnements avec un salaire 20 % supérieur avec des avantages divers. Il a refusé. Il ne voulait pas apprendre un nouveau métier pour lequel il n’a pas de prédisposition, en s’éloignant de ce qu’il aime faire. Avec son épouse, ils ont pris la décision à deux. Daniel ne sera pas cadre, le foyer renonce à 500 euros de revenus mensuels supplémentaires, mais ils ne veulent pas risquer de perdre de la qualité de vie pour une quantité d’argent. « J’ai choisi ma famille, la satisfaction d’un travail manuel, la sérénité d’une vie sans stress et sans course à l’argent. »

- Ralentir radicalement
En changeant de métier pour changer de vie. Il est possible de ralentir de façon plus franche avec la trop forte intensité de la vie professionnelle. Passer volontairement d’une activité subie mais lucrative à un métier choisi, mais peu rémunérateur. On ne travaille jamais aussi bien, de façon aussi satisfaisante que quand on exerce une activité qui va dans le sens de nos préférences de travail. À horaires équivalents, certains jobs donnent la pêche alors que d’autres vous pompent tout votre jus. Emma a quitté son poste bien payé de commerciale dans l’informatique pour une formation de sage-femme qui prend des années. Aujourd’hui, elle gagne trois fois moins pour une activité plus prenante, mais qui correspond mieux à son rythme et à ce qu’elle aime faire. « Négocier ne m’était pas naturel et me demandait beaucoup d’énergie. Prendre soin d’un bébé ne me demande aucune énergie, au contraire. »

- En se mettant à son compte
Pour retrouver la liberté. L’univers hiérarchisé d’une entreprise peut exercer une pression insoutenable pour certains. Il est alors possible, et souvent de l’intérêt de l’entreprise, de proposer à son patron d’externaliser son travail en le sous-traitant à une entreprise que vous aurez créée. C’est ce qu’ont fait Carine et Mathieu. Il était chargé d’un service de reproduction dans une usine. Ils ont proposé à l’entreprise de leur sous-traiter les travaux de reproduction (photocopies, petits imprimés…) à une entreprise qu’ils ont créée. Ils y ont gagné en transport, en coût immobilier, en productivité (pas de réunions, de contrôle hiérarchique, de reporting…) et en liberté, car ils choisissent librement leurs horaires, n’étant engagés que sur une date de livraison et un niveau de qualité. « Le même travail en fait, avec pratiquement les mêmes horaires, mais loin de la pression de l’entreprise, un soulagement », nous avoue Mathieu.

- En travaillant à domicile
Pour améliorer sa qualité de vie. De nombreuses entreprises y ont recours, pour baisser leurs charges immobilières et d’encadrement, mais surtout parce qu’elles se sont aperçues que la qualité du travail y était bien meilleure, à condition que le salarié soit capable d’autodiscipline. Juliette travaillait dans un centre d’appels téléphoniques. Elle était chargée de procéder à des questionnaires d’études à des professionnels. Elle a accepté le transfert de ce travail à son domicile. Les rendez-vous téléphoniques étant à la convenance des enquêtés, elle gère de façon bien plus souple son temps, exploitant ainsi pour elle, les parfois une ou deux heures qui séparent les entretiens. « Je suis payée à l’enquête réalisée, à un salaire à peu près équivalent, avec une qualité de vie incomparable, je concentre les appels dans les heures scolaires, et quand bien même je n’y arrive pas, je suis présente au domicile, c’est important pour les enfants, et pour moi. » Il est nécessaire de disposer d’un espace professionnel dédié et de savoir se discipliner pour faire les deux mètres qui nous séparent de la vie professionnelle et personnelle.

- En s’arrêtant de travailler
Pour ne pas vivre pour travailler. Il s’agit de consacrer un minimum de temps à sa vie professionnelle, par de courtes périodes de travail et de se mettre en profil bas question dépenses le reste du temps de façon à repousser le plus loin possible la reprise du travail. Plus l’on est capable de gagner beaucoup en un temps assez court, plus c’est facile. C’est le cas de Noël et Sandy, tous deux intermittents du spectacle. Elle est assistante de production, lui monteur. Ils passent 9 mois d’affilée sur leur bateau dans les Antilles et travaillent sur un ou deux films d’affilée pendant 3 à 4 mois. Ils sont hébergés par leur famille durant leur séjour en métropole. Le reste de l’année, ils pêchent et se baladent dans le golfe du Mexique. Christian, moins bien loti, fait de même entre deux contrats d’intérim sur des chantiers. Travail pénible, mais bien payé qui lui permet de « tenir » à moins d’une semaine de travail effectif par mois. Dans les deux cas, il faut savoir vivre a minima côté consommation, ce qu’ils font sans effort, car par choix.

La peur de ralentir
« Qui peut le plus, peut le moins » dit la sagesse populaire. Pourquoi alors est-ce aussi difficile de ralentir ?

- Perdre son statut social : plus on est élevé dans la hiérarchie, plus on est valorisé en société, il faut savoir y renoncer en se rendant compte que ce n’est pas le statut social qui donne la valeur à l’individu, mais bien ce qu’il est en profondeur.

- Perdre des revenus : décider de s’investir moins dans sa vie professionnelle, c’est renoncer à une partie de ses revenus. Mais il faut comparer les efforts à consacrer au gain de ces sommes, avec les avantages que procurent le temps et l’énergie ainsi gagnés. Et faire le choix d’une consommation ralentie, elle aussi.

- Peur du vide : on rêve bien sûr d’avoir du temps à consacrer à soi et aux siens, mais on craint en même temps de ne pas savoir que faire de tout ce temps. Cela suppose de clarifier ses objectifs de vie, de savoir construire une relation d’intimité avec les siens, d’accepter une certaine vacuité, l’inconnu, l’instabilité et, d’une certaine manière, l’insécurité.

- Perte de motivation : le travail provoque également un stress positif qui excite notre créativité, notre sens de l’initiative… Il est fréquent de craindre que l’absence d’enjeux professionnels risque d’émousser notre envie de vivre.

Prendre sa décision
Comment commencer à ralentir ? Votre entourage aura tendance à vous remettre à vos anciennes habitudes. Vous devrez donc affronter :

- Votre patron : si vous êtes employé, rien de bien significatif ne se fera sans la clarification de vos objectifs avec votre hiérarchie. Évaluez vos chances d’y parvenir et décidez de ce que vous ferez en cas de refus.

- Votre démission : si un accord avec votre employeur est impossible, c’est l’opportunité de chercher un poste qui soit adapté à votre nouveau projet de vie. C’est l’occasion d’une remise en question salutaire.

- Votre entreprise : que vous soyez déjà votre propre patron ou que vous cherchiez à le devenir, votre entreprise sera le reflet de vous-même, de vos valeurs. Être son propre patron ne protège pas d’un investissement trop important dans la vie professionnelle, parfois bien au contraire.

- Votre famille : impliquez votre conjoint, et, suivant leur âge, vos enfants dans votre changement de vision professionnelle. Surtout si vous le faites pour vous rapprocher d’eux. Ralentir la vie professionnelle, c’est donner du volume à sa vie personnelle, commencez donc par elle.

- Votre entourage : n’écoutez pas trop les gens qui vous entourent. Vos relations actuelles sont le fruit de votre manière de vivre actuelle, ils ont donc toutes les chances de ressembler à celui ou celle que vous étiez avant de prendre la décision de changer. Seuls les vrais amis seront votre soutien dans les décisions courageuses qu’il vous reste à prendre.

Le mot de la fin
Pas si facile que ça, ralentir. C’est dire l’importance que la vie professionnelle a pris avec les années et la culture dominante qui nous incite à faire carrière et à nous investir professionnellement. Renoncer à l’ambition, c’est renoncer à nombre de petits bénéfices, gratifications, sécurité, aisance financière… mais n’oubliez pas que c’est parce le prix vous semble trop cher payé que vous avez décidé de ralentir.

 

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LES ENTREPRISES ONT-ELLES INTÉRÊT À RALENTIR ?

Une entreprise, contrairement aux idées reçues, n’a pas impérativement besoin de se développer. Elle peut également se mettre en configuration de subvenir aux besoins de ses actionnaires, sans prendre de risques ni investir de manière compulsive. C’est le cas d’actionnaires travaillant dans l’entreprise par exemple. Ce peut-être le cas d’actionnaires privilégiant la pérennité et la sécurité plutôt que la performance et le développement. Un imprimeur d’art du quartier Latin possède un équipement de lithogravure qui demande le talent et l’expérience de deux techniciens, assistés
par une secrétaire. La production cesse une fois la vingtaine d’œuvres mensuelles produites, en effet, une réalisation supplémentaire demanderait soit l’achat d’une nouvelle machine avec son conducteur, soit des heures supplémentaires à l’équipe actuelle avec des conséquences sur la qualité.

Efficacité - compétence – productivité
Augmenter son efficacité au travail (pour peu qu’on ne soit pas payé qu’au temps passé) est une voie des plus vertueuses pour ralentir dans de bonnes conditions.
Que d’heures passées inutilement à revoir des dossiers, à refaire un travail, à hésiter, à tâtonner… Une personne compétente et organisée passe moins de temps et met moins d’énergie dans son travail que la dilettante ou le médiocre. La compétence permet de baisser le stress de façon significative et de ne s’attaquer qu’à des tâches qui sont à notre portée, sereinement. La qualité de la chose produite entraîne également une satisfaction profitable pour notre estime personnelle au respect du monde qui nous entoure (client, employeur, collègues…).

Ralentir dans le respect des autres
Ralentir ne doit pas être confondu avec assistance et parasitisme. Il n’est ni moral ni juste de ralentir en se faisant prendre en charge par la solidarité des caisses ou del’État, pas plus d’ailleurs que de vivre aux crochets de ceux qui ont choisi – libre à eux – de s’investir dans leur vie professionnelle. Ainsi, se faire prescrire des arrêtsde maladie complaisants, percevoir par calcul – et non par nécessité – des allocations chômage, profiter de la productivité de ses collègues… ne sont pas des manières de ralentir, du moins dans l’esprit de cet article.

LES ENTREPRISES ONT-ELLES INTÉRÊT À AVOIR DES EMPLOYÉS QUI RALENTISSENT ?

Il est des postes qui demandent des employés stressés et sous pression (salle des marchés, transport urgent…), d’autres pour lesquels il n’est pas nécessaire d’exercer de telles contraintes. Une usine de dispositifs médicaux en Allemagne demande à ses ouvriers de produire telle quantité de travail en une semaine. Libre à eux de répartir cette charge sur la semaine en respectant toutefois un minimum d’heures communes de présence (9 h-11 h tous les jours), le nombre d’heures n’est pas contraint pour réaliser le travail qui est contrôlé en quantité et en qualité. Chaque ouvrier adapte donc son rythme de travail en fonction de ses préférences, mais le salaire mensuel reste le même, pour ne pas les inciter à faire de la surproduction de mauvaise qualité.

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Impliquez votre conjoint et vos enfants dans votre changement de vie professionnelle. Surtout si vous le faites pour vous rapprocher d’eux. Ralentir la vie professionnelle, c’est donner du volume à sa vie perso

 

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