Les
textes fondamentaux qui exposent lessentiel
de la doctrine appartiennent à divers genres
littéraires, selon quils sont tenus pour
révélés par la divinité (telles la Bhagavad
Gita et les Upanisad) ou simplement composés
par des techniciens (comme les Yoga sutra
et la Gheranda samhita ). Le yoga, en effet,
se présente pour la première fois en tant que
discipline autonome dans quelques-unes des Upanisad
les plus anciennes (vers le VIIIe s. av.
J.-C.), où il figure comme technique visant
à délivrer lâme des tourments de la transmigration
(samsara ). Lindividu y est présenté
comme une structure à quatre éléments comparée
à un véhicule en mouvement : le corps est
pareil à un char quentraînent des chevaux
(les organes de perception et daction)
guidés par un cocher (le manas , " pensée,
esprit ") ; lâme, embarquée
dans ce véhicule, souffre des aléas dun
voyage quelle na pas désiré et sur
lequel elle na aucune autorité. Le yoga
est alors la méthode employée pour permettre
au manas de co
mprendre
la misère de son passager, et donc darrêter
la course du char afin que lâme puisse
le quitter.
Cette
sortie du monde phénoménal constitue le salut
(moksa , " délivrance ")
auquel le sage doit aspirer. Dautres symboles
sont utilisés dans les Upanisad plus tardives
(premiers siècles de lère chrétienne),
expressément vouées à la célébration des vertus
du yoga ; citons celui de loiseau
migrateur (hamsa ) : contrainte par
les lois du samsara à sincarner indéfiniment
dans des corps vivants, lâme est, chaque
fois, prisonnière de lindividu quelle
habite, à la façon dun oiseau migrateur
pris dans le filet dun chasseur ;
le yoga sera, dans la logique de cette image,
le couteau qui coupera les rets de lexistence
et permettra au volatile de sen évader
définitivement : " Comme un oiseau,
prisonnier dun filet, senvolerait
vers le ciel après quon eut coupé les
rets qui le tenaient captif, ainsi lâme
de ladepte, délivrée des liens du désir
par le couteau du yoga, séchappe à jamais
de la prison du samsara ! " (Ksurika
Upanisad , I.22).
Il
y a dautres façons de suggérer ce que
peut être la doctrine secrète ; mais, chaque
fois, il sagit de la même démarche, comme
lindique lemploi constant du terme
de moksa pour désigner le but à atteindre :
non pas la mort, car, aux yeux de la tradition
hindoue, celle-ci nest quun moment
du devenir, mais la sortie du monde des phénomènes,
le passage de lexistentiel à lessentiel,
le retour à labsolu. En langage métaphysique,
lâme est dite en état disolement
parfait (kaivalya ) lorsquelle est
enfin délivrée de la multiplicité existentielle ;
elle réalise alors (cest-à-dire quelle
devient " en vérité " ce
quelle nétait que virtuellement)
son identité avec le Principe universel (purusa,
ou brahman).
Parfois,
ce programme prend une teinte religieuse ;
cest le cas notamment dans la Bhagavad
Gita , où Krishna (Krsna) enseigne quil
est lui-même lÂme universelle à laquelle
les âmes individuelles sont foncièrement analogues
(ou identiques, selon linterprétation
que proposent
de
ce texte les diverses écoles qui sen recommandent).
Alors la méthode privilégiée sera évidemment
la dévotion au Seigneur ; pratiquée non
seulement comme une effusion du cur (ou
un devoir social) mais comme une progression
concertée dexercices spirituels, elle
porte le nom de Bhakti-yoga (bhakti :
" dévotion fervente ") et
vise, elle aussi, la libération. Dans la même
perspective, dautres textes similaires
prônent la dévotion à Visnu ou, plus souvent,
à Siva en sa qualité de Mahayogin (" Grand
Adepte du yoga "). Enfin, la littérature
tantrique favorise, en certains de ses aspects,
la dévotion à la Déesse (Laksmi, Parvati, Durga...).
Il
faut cependant insister sur le fait que le bhakti-yoga
nest que lune des multiples formes
que prend le yoga, et certainement pas la plus
caractéristique. Pour découvrir ce quest
cette doctrine dans sa spécificité, il est préférable
de se référer aux traités techniques, dont le
plus ancien est le texte attribué au sage mythique
Patañjali. Sous le nom de Yoga Sutra (sutra :
enchaînement de propositions elliptiques), cette
uvre a suscité de nombreux commentaires
grâce auxquels son enseignement nous est accessible,
au moins pour lessentiel. En fait, la
composition même des Sutra (vers le IVe s.
av. J.-C. ?) prouve que le yoga tendait
alors à se constituer en école philosophique
(darsana , " point de vue "),
comme le faisait simultanément le Vedanta. Chacun
des grands darsana repose, en effet, sur des
Sutra qui servent de prétexte aux développements
autonomes élaborés par les maîtres de lécole.
En ce qui concerne le yoga, on peut citer, parmi
les plus célèbres, les commentaires de Vyasa
(époque indéterminée, mais peu éloignée de celle
de Patañjali), de Misra (IXe s. ?),
de Bhoja (XIe s.), etc.
Plus
tard, de très nombreux textes indépendants précisent
tel ou tel aspect de la méthode sans que les
auteurs se contraignent à suivre lordre
dexposition des matières adopté par Patañjali ;
signalons, à titre dexemple, le Varttika
(" Interprétation ") de
Vijnana Bhiksu (XVIe s.), la Maniprabha
(" Explication ayant léclat
dune gemme ") de Ramananda Sarasvati
(XVIIIe s.), la Samhita (" Recueil
de strophes ") de Gheranda (date inconnue),
etc. Tous ces ouvrages, même les Sutra de Patañjali,
se signalent par leur haute technicité et nécessitent
pour être compris dêtre comparés les uns
aux autres et référés aux pratiques des maîtres
contemporains qui perpétuent en Inde la tradition
du yoga classique.