Corps vivant, vie malade et activité physique adaptée comme soin de soi.

Une approche philosophique fondant les interventions psychocorporelles.
Par Jean-Christophe Mino.



Introduction.

Pourquoi les interventions dites « psychocorporelles » comme l’activité physique adaptée (APA) seraient-elles bénéfiques pour les personnes atteintes d’une maladie tel que le cancer ? En termes scientifiques, la récente expertise collective de l’Inserm (2019) a montré qu’une intervention telle que l’APA permet de réduire, soulager, et prévenir les répercussions de nombreuses pathologies. Elle joue un rôle positif dans l’expression des symptômes, sur les effets des traitements, sur l’évolution morbide et les complications. Au-delà des bénéfices sur la santé physique, elle est à l’origine d’une amélioration de la qualité de vie, de la santé mentale et du lien social. Mais au-delà des mesures et des indicateurs quantitatifs de la santé et de la qualité de vie, les bénéfices d’une intervention psychocorporelle peuvent s’envisager selon une dimension qualitative subjective. Il s’agit alors d’aborder l’expérience quotidienne du malade [1] que l’on étudiera ici selon une perspective philosophique comme le propose Anne Marie Mol (2009).

Plus précisément on souhaite exposer ici un cadre théorique issu des travaux de Michel Henry et de Georges Canguilhem sur le corps et la santé [2] : nous l’avons élaboré et mobilisé dans le contexte d’études empiriques [3] afin de mieux comprendre l’expérience du cancer et le rôle des nouvelles interventions de soins de support telles que l’APA. Plus largement, ce cadre théorique peut fonder épistémologiquement, dans une perspective de santé intégrative, le champ des interventions non médicamenteuses psychocorporelles, déployées en cas de maladies [4]. Pour exposer notre propos, nous procéderons en trois temps. Tout d’abord, il s’agira d’envisager le corps non seulement comme objet de/pour la médecine (« corps objet ») mais aussi et surtout philosophiquement comme une expérience subjective vivante (« corps vivant ») Puis, nous tenterons d’expliciter la vie malade, c’est-à-dire ce que c’est justement que de vivre (avec) un « corps vivant » malade. Enfin, il s’agira d’examiner la façon dont une intervention psychosociale comme l’activité physique adaptée permet de transformer au quotidien cette expérience.

Le « corps vivant »
De par sa nature scientifique qui en fonde l’efficacité, la médecine occidentale s’appuie sur des savoirs biologiques du corps objectivé, c’est une biomédecine (Mino, 1998). Le philosophe et médecin Georges Canguilhem explique que, corrélativement à l’objectivation du corps, la médecine se fonde sur la mise entre parenthèses du malade pris comme cible de soins, de sa vie avec la maladie et de son corps en tant qu’il est vécu, comme l’ont souligné d’autres philosophes et historiens (Canguilhem 1978a ; Foucault, 1963 ; Jewson 2009). Pour autant, afin de soigner, objectiver le corps est nécessaire mais pas suffisant. Car soigner, c’est à la fois soigner quelque chose et soigner quelqu’un (Worms, 2010 ; Pedinielli, 2000), ceci d’autant plus que la subjectivité elle-même participe à l’action de soin. Il faut préciser que cette notion de « subjectivité » est employée ici dans une autre acception que celle, usuelle, qui la renvoie du côté de la psychologie clinique. Nous nous intéressons ici en quelque sorte à la subjectivité corporelle. Pouvoir soigner demande à connaître et à reconnaître la subjectivité d’un « corps vivant ».

Le terme de « corps vivant » peut surprendre. Le corps n’est-il pas par définition vivant, puisque lorsque la mort s’est emparée de la vie, il ne reste plus qu’un cadavre en décomposition ? Pourquoi alors cette redondance du mot « corps » et celui de « vivant » ? « Corps vivant » est un concept proposé par le philosophe français Michel Henry (2004). Celui-ci se décale de la notion de « vie » telle que l’envisagent la biologie et la médecine, et il s’y intéresse en tant que phénoménologue [5]. « La vie » telle que Michel Henry l’entend, n’est pas de l’ordre de la visibilité et de la représentation, mais de l’expérience éprouvée, de l’épreuve de soi, immédiate, selon la modalité de l’auto-affection : pour lui, vivre c’est se sentir vivre. Et le corps vivant ou le corps subjectif n’est pas seulement ce que nous éprouvons, il est aussi ce que nous faisons. Le corps vivant est action et ce que nous ressentons dans l’action.

Et plus encore, il est tout ce que nous vivons en termes physiques, émotionnels et cognitifs. Henry prend l’exemple de la vision et de l’œil qui peuvent être analysés par l’ophtalmologie, décrits par l’anatomie et la neurophysiologie, objectivés par des tests et des examens paracliniques. En ce sens, la vision constitue une fonction de l’œil (et du cerveau) que l’on peut décrire. Par contre, le « voir vivant » comme pouvoir de vision, la vue, est une expérience que l’on ne peut que vivre subjectivement : « Un dieu tout savant qui regarderait un globe oculaire et qui connaîtrait son organisation physiologique, tout ce que peut savoir la science n’aurait pas la moindre idée de ce qu’est la vision. Il ne pourrait jamais deviner à partir de cet organisme, ce que c’est que voir » (Henry 2004, p. 135). Pour le dire autrement la vue ne peut qu’être auto-éprouvée, comme tout ce que nous vivons à chaque instant. En d’autres mots, le corps vivant n’est pas le corps « mécanisme » décrit par la science moderne ; il est l’expérience, le substrat et la forme que prend notre vie. Ce « corps vivant », auto-éprouvé, relève de l’expérience de la vie en première personne. Comme l’écrit Michel Henry « le corps est une réalité métaphysiquement fascinante puisque j’ai deux corps » (Henry 2004, p. 206). Il y a d’une part le corps mondain : « un objet du monde, quelque chose qui est visible, que je peux voir, toucher, sentir ». Et d’autre part, le corps « que je ne vois jamais et qui est un faisceau de pouvoirs ». Ce corps en quelque sorte invisible, auto-éprouve ses pouvoirs. Il est intéressant de noter dans son propos que Michel Henry s’est inspiré des écrits d’un philosophe du xixe siècle, Maine de Biran, en particulier de son analyse du mouvement et donc de l’activité physique.

Pour prendre un objet avec la main, Henry explique qu’« il faut d’abord que le pouvoir qui prend ou qui meut soit en possession de lui-même. Et il est en possession de lui-même impressionnellement, c’est-à-dire que je suis un « je peux » et que ce « je peux » est donné à lui-même affectivement. […] Pour Maine de Biran, le mouvement s’auto-affecte. Il est un avec lui-même, dans cette épreuve immédiate qu’il fait de soi. (…) Le pouvoir est en rapport avec lui-même, s’éprouve lui-même immédiatement de la même manière, exactement de la même façon que la crainte est en rapport avec elle-même et s’éprouve elle-même immédiatement. Le « Je peux » suppose non seulement une corporéité intentionnelle mais aussi une corporéité pathétique » (Henry 2004, p. 2217). L’expérience du corps auto-éprouvé, la corporéité pathétique, relève pour Henry de « la vie » comme auto-affection, et c’est pourquoi il l’appelle « corps vivant ». Le corps vivant est le corps « que je suis et qui est mon véritable corps ». Il est pour chacun d’entre nous le seul et véritable « corps réel ». Par un renversement épistémologique qu’il sait provocateur, Henry affirme qu’en son fondement, la réalité ne relève pas du corps objectivé de la science mais bien de l’expérience subjective du corps que j’éprouve par moi-même et pour moi-même.

La vie malade.
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4 numéros par an, cette publication des Editions DUNOD, rend compte des tendances émergentes dans le domaine des pratiques complémentaires en santé. Elle favorise la diffusion des connaissances dans le domaine de la santé intégrative.
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Rédigé le 14/07/2026 à 22:23 modifié le 14/07/2026

Vice-Président de France EMDR-IMO ®, Hypnothérapeute à Paris, Chargé d'Enseignement en Hypnose… En savoir plus sur cet auteur

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